ALBA GUARRESCA, DE RETOUR DE PALERME    

International MEANDRES JUDICIAIRES - L'un des complices présumés de l'attentat qui a coûté la vie au célèbre juge sicilien relance l'enquête en fournissant de nouveaux éléments au parquet antimafia.
Depuis quelques semaines, un collaborateur de la justice ébranle le peu de certitudes jusqu'ici acquises au sujet de l'attentat à l'explosif qui faucha, le 19 juillet 1992, à Palerme, la vie du juge antimafia Paolo Borsellino et celle de ses cinq agents d'escorte. Le nom de cette «gorge profonde» est Gaspare Spatuzza, arrêté une première fois en 1977. Il est entendu depuis juin 2008 par pas moins de quatre parquets: Florence, Rome, Caltanissetta, et Palerme. Sa collaboration a été tenue dans le plus grand secret jusqu'en avril dernier, lorsque qu'une taupe a informé la presse, mettant la police antimafia et la justice sous pression. C'est dans les colonnes du Corriere della Sera que cette collaboration tardive et troublante a été révélée.
«C'est un moment crucial», se félicite à ce sujet le procureur adjoint Antonio Ingroia, qui nous a ouvert la porte de son bureau à Palerme. «Une phase qui nous permettra, je l'espère, de remonter aux racines de cette affaire. Dans tous les cas, c'est un nouveau chapitre d'une affaire complexe qui s'ouvre.» Coïncidence troublante, l'article qui a mis le feu aux poudres a paru très exactement le lendemain d'une réunion au sommet convoquée par le procureur national antimafia Pietro Grasso, le 22 avril denier. A son ordre du jour figuraient les aveux de Gaspare Spatuzza et la réouverture du procès Borsellino, prévue depuis longtemps mais devenue désormais «urgente».


Grande confusion

Il est pour l'instant impossible de savoir si la fuite provient des tribunaux de Caltanissetta, Florence ou Rome, qui continuent d'enquêter sur les attentats mafieux des années 1990. Une grande confusion règne à Palerme et dans les autres tribunaux concernés, car tous devront décider au plus vite de la valeur de cette confession. Comme bien d'autres avant lui, ce repenti tardif pourrait avoir été utilisé par la mafia pour jeter le discrédit sur les précédentes conclusions judiciaires. Que ses témoignages soient jugés crédibles ou non, le mal est fait.
Et la justice se retrouve plongée dans l'embarras. C'est aux magistrats de Florence de décider s'il faudra placer Gaspare Spatuzza sous protection ou s'il restera incarcéré sous le régime «dur» de l'article 41bis réservé aux condamnés pour crimes mafieux. C'est le dernier casse-tête d'une affaire dont la vérité judiciaire a été mise à mal dès le départ. Agents occultes, services secrets impliqués, officiers des carabiniers mis sous enquête, témoignages douteux: la liste est longue d'éléments troublants. Sans oublier la mystérieuse disparition de l'agenda rouge de Paolo Borsellino (lire ci-dessous), une probable pièce à conviction des liens entre criminalité, pouvoir politique et industrie.


Serpent de mer judiciaire

Officiellement, les commanditaires de l'attentat sont en partie identifiés. Ils sont issus du clan mafieux de Santa Maria del Gesù, quartier défavorisé de Palerme. Plus officieusement, nombreux sont ceux qui cherchent encore à identifier, moyennant preuves à produire en justice, les interfaces entre mafia étatique et mafia tout court. Autrement dit, les vrais commanditaires, ceux qui ont payé les intermédiaires et donc les tueurs, restent dans l'ombre. Théorie du complot ou non, l'important est ailleurs et réside dans la plus que probable implication d'hommes politiques évoluant dans les plus hautes sphères du pouvoir.
Ce serpent de mer de l'histoire judiciaire italienne se mord la queue à l'infini. C'était pourtant bien parti. Deux hommes, des «petits», repentis ont donné dès le début des informations jugées fiables aux enquêteurs. L'un d'eux, Salvatore Candura, a avoué être le voleur de la Fiat 126, destinée à être remplie d'explosifs et à devenir l'arme du crime. L'homme désigne le commanditaire du vol, Vincenzo Scarantino. Lui-même arrêté, il passe aux aveux (entrecoupés de rétractations, puis de retours en arrière) et donne à la justice de nombreux détails sur la préparation de l'attentat.
La messe semble dite. La justice aurait pourtant pu avoir quelques doutes, sachant que Giovanni Brusca, l'un des plus «grands» repentis siciliens, avait affirmé à plusieurs reprises que, dans l'affaire Borsellino, «il y avait des innocents en prison». Six personnes sont en effet sous les verrous. De l'autre côté de la barrière, la magistrate Ilda Bocassini avait déjà signalé en 1994 que les déclarations de Vincenzo Scarantino n'étaient pas vraiment fiables.


Optimisme des juges

Et voilà que Gaspare Spatuzza contredit tous les aveux récoltés. Il s'auto-accuse d'avoir volé la Fiat 126 sur ordre des frères Graviano, chefs du clan Brancaccio, du nom d'un quartier palermitain à très haute densité mafieuse. Sachant que toute la procédure, les enquêtes et les condamnations étaient basées sur les déclarations de Candura et Scarantino, tout peut s'écrouler du jour au lendemain. «Petit à petit, morceau par morceau, nous espérons pouvoir faire un jour toute la lumière sur ces attentats. D'ici à l'été, quelque chose de nouveau sortira», affirme Antonio Ingroia, relayant la confiance de ses collègues.
Pour sa part, totalement coupé de sa famille, Gaspare Spatuzza semble en proie à une crise mystique, regrettant profondément sa vie criminelle. Après dix-sept ans de silence, que valent les aveux d'un homme qui n'a plus rien à perdre? Avant de se décider à collaborer, il a prévenu sa compagne et son fils, qui tous deux ont réagi selon les principes mafieux et l'ont rejeté. Condamné à vie en 1997 pour le meurtre de Pino Puglisi, un prêtre qui avait osé défier Cosa Nostra, Gaspare Spatuzza a gravi tous les échelons de la hiérarchie mafieuse.
Considéré comme l'un des plus impitoyables tueurs de mafia – auteurs d'une cinquantaine de meurtres –, il a figuré sur le banc des accusés des attentats meurtriers de Florence, Rome et Milan en 1993. Il s'en est fallu de peu, à l'époque, pour qu'il parvienne encore une fois à s'échapper après son arrestation.


Donne modifiée

«Bien qu'il n'ait donné aucun nouvel éclairage sur les rapports entre la mafia et la politique, il apporte au moins des éléments permettant dans un premier temps d'identifier des innocents», ajoute le procureur adjoint Antonino Ingroia. Mais les choses ne sont pas si simples. Aux déclarations de Gaspare Spatuzza s'ajoute la rétractation de Salvatore Candura. Selon ce dernier, c'est la police qui l'aurait obligé à avouer le vol de la voiture, et il n'aurait rien à voir avec cette affaire. Face à deux contradicteurs, Vincenzo Scarantino se retrouve du coup en mauvaise posture. Toute la donne est modifiée: six personnes emprisonnées, peut-être à tort, et un clan lui aussi «innocenté». Les commanditaires officiels ne seraient plus ceux de Santa Maria del Gesù, mais du clan de Brancaccio.
De nombreuses sources judiciaires et policières restent convaincues que les vrais commanditaires de l'attentat contre Paolo Borsellino se trouvent à un autre niveau: celui de l'Etat et de l'industrie. Dix-sept ans après les faits, et malgré des condamnations, le dossier est loin d'être clos. I



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