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Le discours égalitaire du porte-monnaie

Paru le Vendredi 22 Mai 2009
   PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE HARTMAN    

Egalité ARGENT - Prises entre valeurs traditionnelles et modernes, appels au dévouement mais aussi à l'autonomie: les femmes ont mal à leur porte-monnaie. «De l'argent à soi» s'intéresse à la question.
Conserver une part de son salaire pour échapper à toute tutelle financière et se prémunir en cas de divorce, tenir scrupuleusement le compte des dépenses de chacun, épargner en vue des études de sa fille, les stratégies mises en place par les femmes sont nombreuses pour tenter de réaliser leurs préoccupations d'égalité et d'autonomie financières au sein d'un couple. Ce désir est source de tensions et fonction notamment de la disposition du partenaire, des antécédents personnels ou de l'intensité des liens affectifs. De l'argent à soi, l'ouvrage que Laurence Bachmann, sociologue à l'université de Genève (UNIGE) vient de consacrer à la question, se penche sur le rapport qu'elles entretiennent à l'argent et le rôle que celui-ci joue dans leur constitution en tant que sujet. Pour la sociologue, «ces usages de l'argent nous renseignent sur les préoccupations des femmes, car c'est par leurs mises en oeuvre quotidienne que les femmes intègrent les notions d'égalité et d'autonomie.» Les préoccupations des femmes, donc, mais pas de toutes les femmes: la sociologue s'est concentrée sur des couples entre trente et quarante ans soumis à des contraintes collectives fortes, qui vivent donc ensemble et ont des enfants. Par le biais des valeurs que ces femmes ont reçues de leur mère, l'étude évoque aussi en filigrane le rapport à l'argent des générations précédentes.

Pourquoi vous être intéressée spécifiquement à la relation féminine à l'argent du couple?

Laurence Bachmann: A l'origine, ma recherche portait sur l'argent dans le couple en général, car le sujet me semblait aussi intéressant pour l'homme que pour la femme. Mais alors que les hommes ont été très discrets à ce sujet, suggérant que l'argent n'est pas problématique, les femmes se sont passionnées pour cet enjeu et ont mis beaucoup d'énergie à démêler les tensions et les noeuds qu'il implique. C'est ce qui m'a incitée à y regarder de plus près, autant que certaines réactions dédaigneuses, aussi, à ces stratégies féminines. Alors que dans la classe moyenne étudiée, chacun avait un regard sur la répartition du travail domestique dans le couple, la question de l'argent était d'ailleurs peu problématisée. Et cette question n'est étudiée scientifiquement que depuis une quinzaine d'années.


En quoi l'argent des hommes n'est-il pas l'argent des femmes?

L'argent a de toute façon une valeur sociale qui dépend notamment de la façon dont il a été acquis. L'argent d'un héritage n'est pas celui de la prostitution. Mais il a aussi une valeur différente selon le genre. L'exemple du salaire le montre: celui de l'épouse est assimilé au «beurre dans les épinards» et l'on s'inquiétera de savoir s'il ne sera pas avalé par les impôts. Tandis que l'incitation à travailler moins, pour les mêmes raisons, n'est pas envisagée pour l'homme.


Que disent donc les femmes avec leur argent?

A travers leur rapport à l'argent, les femmes marquent leurs aspirations à l'autonomie et à l'égalité. Les différents usages monétaires leur permettent d'intégrer au quotidien ces notions. L'argent raconte des histoires. Beaucoup tentent par exemple de contribuer à part égale au compte commun alors qu'elles gagnent moins. Car il est plus important pour elles d'affirmer leur fonction, à part égale, de pourvoyeuse à l'économie du ménage, quitte à y perdre financièrement.


Les femmes interviewées se montrent-elles égales devant ces préoccupations?

Les femmes sont plus ou moins disposées à manifester des soucis de soi selon leur trajectoire personnelle ou la dynamique conjugale qui encourage ou dissuade la réalisation de ces soucis. Le contrôle qu'exerce Grégoire sur les dépenses de Géraldine, par exemple, exaspère celle-ci, qui ne s'identifie pas au but familial décrété – acheter une maison –, et aimerait disposer de son argent librement. Chloé, elle, trouve un plaisir dans ce processus d'émancipation qu'elle aborde avec beaucoup plus de distance. Et parfois, la peur d'être exploitée par l'autre est telle qu'une femme peut passer à côté de la solidarité conjugale. Chacune a recours à des pratiques très individuelles pour manifester cette revendication d'égalité. Mais j'ai constaté qu'une chose relie ces femmes: elles sont nombreuses à évoquer spontanément les injonctions de leur mère – qui a parfois connu cette précarité – à ne pas dépendre financièrement d'un homme. Pour comprendre les enjeux actuels, ce retour sur le passé était important.

Quel impact a le type de relation conjugale sur cette appropriation?

L'accès à l'égalité est coûteux pour les femmes lorsqu'elles sont les seules à se battre sur ce front et qu'elles n'ont pas les mots pour parler de leur lutte. C'est un travail solitaire, qui se fait sans le soutien d'une réflexion sur les rapports sociaux de sexe. Les femmes qui parviennent à nommer les rapports de force entre les sexes vivent plus sereinement leurs tensions conjugales, qu'elles ne considèrent plus comme un problème personnel.


Vous montrez que le souci de soi entre en tension avec le souci d'autrui, une valeur qui définit les femmes de façon importante.

Entre la socialisation de genre qui veut que les valeurs de don, de générosité, de dévouement soient portées par les femmes, et l'élan actuel vers l'égalité et l'autonomie, les femmes vivent des tensions importantes. La période actuelle marquée par ces deux injonctions peut être douloureuse à vivre pour les femmes: car elles doivent composer avec des normes traditionnelles et égalitaires contradictoires.


Ce qui montre bien que cette question n'est pas individuelle mais sociale.

Si les grilles de lecture sociologiques que l'on utilisait dans les années 1970 avaient encore cours, les femmes auraient peut-être plus de moyens d'identifier et dénoncer les rapports de forces entre les sexes, qui se révèlent à travers l'argent. Aujourd'hui, le vocabulaire mobilisé est psychologique et pas sociologique, et on assiste à l'individualisation d'un problème social et collectif. Noémi, par exemple, finit par se séparer de Nathan parce qu'elle ne supporte plus le contrôle de son mari sur ses dépenses; elle dit alors: «J'avais besoin d'un lieu à moi où me réaliser.» Les femmes auraient tout à gagner d'une grille de lecture sociologique sur leur relation de couple. Elles pourraient ainsi comprendre les enjeux sociaux qui se trament notamment autour de leur rapport à l'argent.


Leur lutte est-elle efficace?

Oui et non. Oui, car les femmes ont besoin d'assimiler subjectivement cette nouvelle donne. Elise, par exemple, s'achète un tableau pour leur maison avec son argent personnel (et non celui du ménage) pour se rappeler qu'elle ne dépend pas financièrement de son compagnon. Ce geste lui est utile pour s'approprier cette réalité. Non, en termes de changement social, car si leurs usages de l'argent travaillent les questions d'égalité et d'autonomie, elles négligent en revanche d'autres aspects des rapports sociaux de sexe. L'argent reconquis pour soi est ainsi souvent utilisé pour... s'acheter des habits. Ici, leurs préoccupations esthétiques soutiennent un certain conventionnalisme de genre.

Quelles autres découvertes avez-vous faites?

Mon plus grand étonnement a été de voir que le sujet suscite des réactions si différentes entre les hommes et les femmes. J'ai aussi eu la surprise, alors que je travaillais sur le genre, de voir les rapports de classe revenir au galop. Le regard «éclairé» des femmes de classes moyennes privilégiées en stigmatise d'autres, comme les femmes au foyer, ou des femmes de classe populaire où la féminité se montre autrement. I De l'argent à soi, Les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l'argent, Laurence Bachmann, P.U. de Rennes, 2009.
Laurence Bachmann, chercheuse aux Etudes genre de l'université de Genève, parlera de son livre samedi 30 mai (11h) à la libraire L'Inédite, 15 rue St-Joseph, Carouge (GE), 022 343 22 33, inedite@inedite.com, www.inedite.com
Note : De l'argent à soi, Les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l'argent, Laurence Bachmann, P.U. de Rennes, 2009.
Laurence Bachmann, chercheuse aux Etudes genre de l'université de Genève, parlera de son livre samedi 30 mai (11h) à la libraire L'Inédite, 15 rue St-Joseph, Carouge (GE), 022 343 22 33, inedite@inedite.com, www.inedite.com



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