MARCO CICCHINI    

International En octobre 1782, alors que des troupes étrangères stationnent à Genève pour restaurer l'oligarchie conservatrice écartée du pouvoir quelques mois plus tôt, le numérotage des maisons est introduit dans la ville de Calvin. La mesure est inédite et l'initiative en revient au général des troupes françaises. Appliqué avec zèle par les autorités genevoises, ce premier numérotage urbain (qui sera en usage jusqu'au milieu du XIXe siècle) suit les prescriptions des ordonnances militaires françaises. Aux yeux des magistrats genevois, la nouvelle signalétique urbaine doit faciliter «l'exercice ordinaire de la police», tout en procurant quelque commodité «aux particuliers». A l'été 1783, le numérotage est étendu aux maisons de la campagne genevoise. Pour être efficace, le numérotage est précédé par l'inscription des noms des rues sur les façades des bâtiments, chose alors inédite à Genève. Peints contre les murs des maisons (chiffre noir dans un carré blanc), les numéros sont inscrits dans l'ordre naturel en suivant les contours des quartiers. Le quartier de la Maison de ville est numéroté de 1 à 277, celui de Saint-Gervais jusqu'à 257, celui de Rive arrive à 188 et le quartier du Bourg-de-Four va de 1 à 295.
En 1782, la résistance au numérotage est immédiate et de grande ampleur. En quelques jours, malgré le renforcement de la traque nocturne contre les saboteurs, plus d'une centaine de numéros sont effacés, principalement dans les rues basses et dans le quartier de Saint-Gervais. Les autorités pensent avoir affaire à une manoeuvre concertée, à un complot, mais les enquêtes policières ne permettent d'appréhender que quelques suiveurs. Interrogés par la justice, locataires ou propriétaires des maisons disent avoir agi spontanément, sachant que d'autres numéros avaient été effacés ailleurs en ville. Les gestes des contestataires ne sont pas réductibles à un mobile politique précis. Ils sont le produit d'une crise de l'autorité légitime, le numérotage étant demandé par des militaires étrangers, mais appliqué par des magistrats genevois. L'effacement relève aussi d'une réaction indignée pour ce qui apparaît comme une nouvelle forme de contrôle. Jugée pour avoir effacé un numéro, une femme se plaint avec aplomb du nom de rue qui vient d'être inscrit sur sa maison. Si les autorités y ajoutent un numéro, renchérit-elle, il lui «semblera être dans une inquisition». Le numérotage est aussi mal perçu car il porte atteinte à la dignité des personnes en faisant peser le soupçon policier sur tous. MCI



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