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LE GRAND BRAQUAGE FINANCIER

Paru le Mardi 28 Avril 2009
    PROPOS RECUEILLIS PAR ROBERT JAMES PARS    

Economie CRISE - Rédacteur en chef de la «Monthly Review», le Pr John Bellamy Foster prédit – et souhaite! – l'échec du sauvetage du système financier, qu'il décrit comme un transfert de richesses d'une ampleur inédite dans l'histoire.
John Bellamy Foster, professeur de sociologie à l'université d'Oregon et rédacteur en chef du magazine socialiste Monthy Review (New York), vient de sortir avec Fred Magdoff The Great Financial Crisis: Causes and Consequences («La Grande crise financière: causes et conséquences»), exploration approfondie de la crise que traverse le capitalisme. L'analyste critique avec force la tentative désespérée de sauver la «superstructure financière» et les énormes coûts induits pour les citoyens.


Le plan de sauvetage des banques présenté par Timothy Geithner, secrétaire d'Etat au Trésor, indique une volonté de soutenir coûte que coûte les institutions financières. Pourquoi tant d'obstination?

John Bellamy Foster: C'est la continuation d'une phase du système où la finance a la priorité sur ce que les économistes appellent «la vraie économie», à savoir la production. Le pouvoir entier de l'Etat est orienté au secours de la finance. Et ce quel que soit l'effet sur l'économie réelle et sur la population. Ce «releverage»1 du système financier opère en fait une formidable ré-allocation des richesses des contribuables vers les institutions financières et les capitaux privés. En février de cette année, la Réserve fédérale (Fed) et le Trésor des Etats-Unis avaient déjà émis à peu près 10 000 milliards de dollars sous forme d'injections directes de capitaux, de subventions, de garanties de dette, etc. Ces sommes ont été principalement destinées aux institutions financières privées. Et avec le plan Geithner, visant à acheter les actifs toxiques des banques, le contribuable passera encore à la caisse à hauteur de milliers de milliards de dollars. L'économiste Joseph Stiglitz l'a carrément qualifié de «braquage du peuple américain». Ce pourrait bien être le plus important vol financier de toute l'histoire!
La crise financière n'a pas douché l'espoir de ceux qui se trouvent au sommet de la pyramide de perpétuer ce que Fred Magdoff et moi-même avons appelé le «capital monopoliste financier»2. Ce système, dominé par les grandes sociétés transnationales et dépendant de plus en plus de bulles spéculatives, est né du ralentissement à long terme de l'accumulation de richesses, qui a eu cours dès les années 1960 et qui trouve son reflet dans l'affaiblissement des taux de croissance. Confrontés à la difficulté croissante de trouver des débouchés très rentables où investir (situation liée aux inégalités qui vont en augmentant et de l'effet de celles-ci sur la demande), les entreprises ont versé dans le secteur financier le surplus économique énorme qu'elles avaient à disposition. Par effet de levier3, cette «financiarisation» a eu pour résultat de pousser la dette de l'économie entière vers des hauteurs vertigineuses. Des créances qui ont permis d'atténuer la stagnation de l'économie réelle qui ne cessait de s'aggraver. Ce qui en a émergé cependant est un système d'accumulation spéculative, avec des prix d'actifs augmentant sans cesse et où les institutions financières dominent l'ensemble des opérateurs. Une telle croissance alimentée par autant de bulles spéculatives devait, un jour ou l'autre, éclater. Mais la théorie voulait que la Fed, prêteuse de dernier recours, pare à tout effondrement systémique.

Pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné?

Cela a fonctionné pendant des décennies. Mais la superstructure financière a atteint des dimensions telles qu'elle a débordé la capacité des banquiers centraux à répondre avec la vitesse et l'ampleur nécessaires. Les crédits sub-primes ont été la goutte qui a fait déborder le vase.


Mais l'Etat a fini par réagir...

Oui, en secourant ce système d'accumulation spéculative! On fait éponger les pertes par le public, qui se retrouve avec des actifs qui souvent ne valent plus rien, tels les bons adossés aux crédits immobiliers qui ont déclenché l'effondrement. En fait, il semble qu'il n'y ait aucune stratégie globale en gestation pour faire face à ces crises financière et économique généralisées. Les principales mesures pour combattre la stagnation qui sous-tend le capitalisme dans cette phase avancée et pour soutenir la croissance et les bénéfices consiste à relancer la machine financière... A côté, le stimulus fiscal, conçu pour soutenir l'économie réelle, est peu de chose.
Cela dit, on aurait tort de croire que les intérêts financiers ne sont pas enthousiasmés par le plan Geithner. Les grands investisseurs institutionnels, sinon les banques, se sont précipités sur lui, comme le montre le récent rebond des bourses. Même si le plan ne réussit pas à atteindre son objectif déclaré de relancer le système financier en incitant les banques à prêter à nouveau (ce qui est fort probable), beaucoup d'investisseurs privés auront énormément bénéficié du fait que la Fed a ouvert son porte-monnaie et leur a lâché une pluie d'or. Pour les investisseurs, le plan Geithner est trop beau pour y résister.

En quoi ce plan est-il si alléchant?

Il compte par exemple un programme prévoyant que le gouvernement avance jusqu'à 85% du prix d'achat de prêts hypothécaires. De surcroît, le Trésor investit un dollar des contribuables pour chaque dollar de capital privé afin de couvrir les 15% restants. En d'autres termes, le capital privé acquiert des créances hypothécaires pratiquement sans investir de fonds propres! Encore plus important est le plan qui permet d'acheter les bons adossés aux prêts hypothécaires. Le Trésor veut investir 100 milliards de dollars voté par le Congrès dans un programme d'aide au rachat des «actifs troubles». Mais cette somme est gonflée dans un second temps par la Fed, qui utilise l'effet de levier et fait «tourner la planche à billets», jusqu'à décupler la mise. L'idée globale consiste à établir des partenariats publics-privés où le gouvernement fournit le capital, de l'ordre de six dollars pour chaque dollar privé investi. Les investisseurs, eux, établissent les prix d'achat et finissent par posséder les actifs...
Tout ça va faire peser des fardeaux colossaux sur les contribuables des Etats-Unis, sur la feuille de bilan de la Fed et sur le dollar. La Chine, qui détient une montagne de dollars et qui craint son effondrement, vient de suggérer que celui-ci soit remplacé comme monnaie de réserve mondiale par les droits de tirage spéciaux du FMI.

D'autres voies sont-elles explorées?

Paul Krugman (prix Nobel 2008 d'économie, ndlr) et d'autres personnalités – comme l'ancien secrétaire au Trésor James Baker – prétendent qu'il aurait été préférable de nationaliser carrément les banques, comme cela s'est fait de façon répétée dans l'histoire du capitalisme. Krugman prône de limiter le pouvoir des sociétés financières et rappelle que, jusqu'en 1982, aucune d'entre elles n'était cotée à l'indice du Dow Jones... Mais Krugman et Stiglitz ne sont pas au gouvernement, contrairement aux représentants du capital financier (Bernanke, Geithner, Summers...). Toutefois, relevons que Krugman et Stiglitz ne remettent pas en question le système capitaliste. Ils proposent des voies pour le rendre plus viable.


L'agence Bloomberg a intenté un procès à la Fed pour l'obliger à révéler les noms de ceux qui ont reçu des crédits et les montants. L'opacité du Trésor est aussi dénoncée. Depuis 2006, il ne publie plus de chiffres sur la masse monétaire, ce qui rend impossible de détecter de nouvelles émissions massives de billets. Que se trame-t-il?

Pour se faire une idée de ce que signifient les 10 000 milliards qui auraient été prêtés, Bloomberg.com a indiqué que cela suffirait à rembourser plus de 90% des prêts hypothécaires des maisons des particuliers du pays entier! Or la plupart de ces opérations sont entreprises par la Fed, et les dimensions du vol qui est en train d'être perpétré ne peuvent être connues par le public étasunien. La Fed a le pouvoir de refuser de rendre compte tant au public qu'au Congrès. Ceci relève de la soi-disant «indépendance» de son conseil de direction. Tout en faisant partie formellement du gouvernement, la Fed est plutôt sous le contrôle des banques! Ces transactions sont nécessairement opaques car elles touchent à l'allocation des crédits. Cela veut dire que certaines entités privées bénéficient des fonds gouvernementaux tandis que d'autres en sont exclues. Il ne s'agit pas de ce que l'on appellerait normalement de la «corruption», avec des arrangements d'arrière-boutique au bénéfice de certains. Il s'agit plutôt, pour la Réserve fédérale et le Trésor, noyau dur du capital monopoliste financier, de placer des dollars là où ils soutiendront le mieux la superstructure financière et, à un moindre degré, l'économie en général.

Que peut-il se passer désormais?

Le processus de ré-allocation de la richesse et de la dette est tellement important que le public finira par s'insurger et demander des comptes, mettant en danger le pouvoir et l'indépendance de la Fed. C'est d'autant plus certain que le pari gigantesque fait par les autorités de tenter de ressusciter la superstructure financière des Etats-Unis et du monde entier est voué à l'échec. En outre, il est probable que la stagnation de l'économie mondiale s'aggravera. Cette révolte, je l'espère, remettra en question la structure entière du capital monopoliste financier (et le capitalisme dans son ensemble) et visera à le dépasser. Ce système devrait bénéficier d'une retraite anticipée pour être remplacé par un autre que Fred Magdoff et moi décrivons dans la conclusion de The Great Financial Crisis comme une «démocratie politique et économique», qui s'occuperait des vrais besoins humains, avant que tout ne s'aggrave. En ce moment, nous nous trouvons face à une dépression mondiale, à l'augmentation massive de la faim dans le monde, à une crise planétaire de l'environnement, à une croissance du militarisme et de la guerre. Au même moment, les ressources dont on a besoin pour faire face à ces problèmes, ressources issues du travail des hommes, sont dilapidées à la table de jeu par ceux qui disposent du pouvoir économique et politique, le tout dans un effort désespéré de maintenir et élargir leur position au sommet de la pyramide.
Malheureusement, le public étasunien est beaucoup moins au courant de ce braquage – à cause de médias monopolistes et du manque relatif d'autres centres de pouvoir tels que des syndicats ou d'autres partis politiques – que le reste du monde, où ont lieu des manifestations de grande envergure. Pourtant, quand la population des Etats-Unis se réveillera enfin, ça va exploser! La question primordiale est: quand la crise économique et sociale se transformera-t-elle enfin en crise politique? I 1 Relance par l'endettement.
2 Inspiré par les thèses de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy (Monopoly Capitalism, 1962), M. Foster estime qu'un système oligopolistique (caractérisé par la domination de quelques grandes sociétés) fonctionne en pratique comme un monopole. Prolongeant la réflexion de Baran et Sweezy à l'époque actuelle, il montre comment la concentration du pouvoir a conduit à la «financiarisation» de l'économie.
3 L'effet de levier est la relation entre capital propre et crédit: moins on doit investir de fonds propres dans une opération économique, plus celle-ci aura une haute rentabilité. Inversement, le risque augmente et induit rétribution.
Note : 1 Relance par l'endettement.
2 Inspiré par les thèses de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy (Monopoly Capitalism, 1962), M. Foster estime qu'un système oligopolistique (caractérisé par la domination de quelques grandes sociétés) fonctionne en pratique comme un monopole. Prolongeant la réflexion de Baran et Sweezy à l'époque actuelle, il montre comment la concentration du pouvoir a conduit à la «financiarisation» de l'économie.
3 L'effet de levier est la relation entre capital propre et crédit: moins on doit investir de fonds propres dans une opération économique, plus celle-ci aura une haute rentabilité. Inversement, le risque augmente et induit rétribution.



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«La faribole de la re-régulation»

   RJP    



Alors que les USA et l'UE se dirigent vers plus de régulation des marchés financiers, ils continuent d'exiger des pays pauvres au sein de l'OMC qu'ils ouvrent ce secteur. N'est-ce pas contradictoire?

Il s'agit, bien sûr, de deux poids, deux mesures, mais j'aborderais la question autrement. Il est vrai que l'on parle beaucoup de régulation financière dans les pays riches et que l'on propose des contraintes diverses sur les banques et même sur le système bancaire «caché». Mais tout ceci vise le court terme, tout au plus, et sert de couverture aux transferts de fonds publics au secteur privé. La vraie histoire est actuellement celle d'une dérégulation encore plus poussée: tout est bon pour relancer le système financier. L'objectif est de rétablir la capacité à prendre des risques et à s'engager dans les activités spéculatives. Comme les gouvernements de la plupart des pays pauvres sont incapables de secourir leur secteur financier comme ceux des pays riches, il y a moins de raison de fournir une couverture politique: ainsi peut-on se passer de la faribole de la re-régulation. Ici, selon l'avis des pays les plus puissants, l'objectif principal est d'éviter que des changements radicaux dan s les règles du jeu ne soient introduits pendant la crise, qui permettent aux pays pauvres de se libérer des relations commerciales inégales. En ce qui concerne le Sud, donc, les règles néolibérales sont censées être appliquées. Dans ce sens, il y a bien deux poids deux mesures, ce qui est bien sûr inhérent au système impérialiste.
PROPOS RECUEILLIS RJP



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