ANNE PITTELOUD
LITTÉRATURE Dès lundi, le Printemps carougeois vit au rythme des sept péchés capitaux. Et notamment de la luxure, avec une expo de livres interdits, une lecture de textes érotiques et un débat. Petit tour de la question.
Il fallait les brider, ces penchants irrésistibles qui menacent l'ordre social! On les a déclaré péchés capitaux. Et pendant des siècles, la morale judéo-chrétienne a culpabilisé le simple mortel esclave de ses basses pulsions... Heureusement, l'interdit stimule: la luxure, la gourmandise, la paresse, la colère, l'orgueil, l'envie et l'avarice ont inspiré des créateurs dans tous les domaines artistiques. Dès lundi et jusqu'au 10 mai, le 45e Printemps carougeois met ainsi les sept péchés capitaux au coeur d'une série d'expositions, de concerts, de spectacles et de soirées gourmandes ou littéraires. Carouge (GE) propose notamment une plongée dans la luxure qui se décline en plusieurs volets. A la Galerie Delafontaine, une exposition dévoile un panorama d'ouvrages interdits et d'images licencieuses; mercredi, le vernissage sera suivi d'un débat sur la littérature érotique, passée de l'enfer des bibliothèques aux rayons des supermarchés... Enfin, le 8 mai, une soirée de lecture promet une balade dans les alcôves de la littérature contemporaine, ponctuée de pages plus anciennes.
Mais qu'est-ce que la littérature érotique? Simple argument de vente ou genre à part entière? Qu'est-ce qui la distingue de la pornographie? En quoi reste-t-elle subversive?
«Un roman érotique doit exciter le lecteur et donner envie de faire l'amour», dit d'emblée Cléa Carmin, auteure romande de deux romans érotiques (Brûlure et Jouir d'aimer, Ed. Blanche). «Ce sont des scènes d'amour sexuelles et jouissives qui se suivent. S'il n'y a pas de jouissance, ce n'est pas de l'érotisme.» Le genre implique de se concentrer sur cette suite de scènes et «se fiche des contingences quotidiennes, de la chronologie». Pour Anne-Catherine Pozza, de l'association Orchydia, qui a animé deux ateliers d'écriture érotique dans le cadre du Printemps carougeois, le genre se distingue par l'art de «plonger dans l'imaginaire par la suggestion, de titiller les sens, de jouer avec le rythme comme un funambule sur le fil entre attraction, intérêt et désir». L'érotisme est affaire d'ellipse, de voile; il se doit d'«ouvrir des espaces où le lecteur peut mettre son propre imaginaire. On peut utiliser des mots crus bien sûr, mais à petites doses.» Et Anne-Catherine Pozza d'opposer Eros, «un espace proche du sacré et de la créativité, quelque chose de beau, de pur», à Pornéia, divinité de l'amour-appétit, animal, instinctif – celui du bébé qui tête sa mère. «La pornographie, c'est quand il y a consommation directe, exposition sans fard ni limite du corps, des humeurs. Ce qui suscite rejet et répulsion.»
Cette distinction entre érotisme et pornographie n'est pas pertinente pour Franck Spengler, directeur des Editions Blanche, fondées à Paris en 1984 et spécialisées dans l'érotisme. «Breton disait: 'La pornographie, c'est l'érotisme des autres'. Il y a un spectre qui s'intéresse au désir et va du noir au blanc en passant par toutes les couleurs.» Tracer une frontière entre érotisme et pornographie induit aussitôt un jugement moral – «on tombe dans le registre de l'opinion, qui ouvre à des débats sans fin». Pour Franck Spengler, la littérature érotique est celle qui prend pour centre le fait sexuel. «Quelques scènes de sexe dans un roman n'en fera pas à mes yeux un livre érotique.»
sexe et désobéissance
Auteure de Vorace et de Sale fille, la Lausannoise Anne-Sylvie Sprenger ne comprend d'ailleurs pas pourquoi ses romans ont été catalogués «érotiques» par les médias: «Le sexe fait partie de la vie comme la colère, la folie, etc. Un livre sans cette composante sonnerait faux. Mais mes livres ne donnent pas envie d'avoir un rapport sexuel, je montre plutôt le côté noir, compliqué de la sexualité. Le désir est un monstre qui peut aussi nous effrayer et faire des dégâts.» Elle désirait prendre le contre-pied des magazines féminins «où on montre la sexualité comme quelque chose de facile, où on peut lire comment faire une fellation comme s'il s'agissait d'une performance ou d'une recette». Et si certaines scènes de Sale fille ont pu choquer, c'est que l'auteure voulait «aller jusqu'au bout dans la description de l'horreur, au-delà du concept de l'inceste, un sujet qui reste tabou et choque».
Car la littérature qui parle de sexe continue de choquer, malgré l'inflation des discours sur le sujet – mais si on en parle tant, n'est-ce pas qu'il pose toujours question? «Je baisais pour le plaisir, mais est-ce que je ne baisais pas, aussi, pour que baiser ne soit pas un problème?» écrit Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M., 2001).
Aujourd'hui, les principaux tabous sont liés à l'inceste, à la pédophilie et à la zoophilie, pratiques qui menacent le plus clairement l'équilibre social et relationnel. Faut-il rappeler que les pratiques sexuelles sont partie intégrante d'une culture, et qu'elles sont donc socialement construites? Pour qu'il y ait transgression, il faut qu'il y ait des normes. Si le sexe est à contrôler, c'est pour son potentiel d'émancipation: une civilisation avec une sexualité sans règles serait une société incontrôlable. Le corps est subversif et la littérature érotique dérangeante, voire agressive, pour les institutions et la morale. «La littérature érotique fait naître le désir, donc la conscience de son propre pouvoir, c'est cela qui est dangereux», constate Anne-Catherine Pozza. «Etre maître de son corps, c'est être libre.» ---
--- Avec la liberté commence aussi la désobéissance. «Sade disait 'libérez votre corps, c'est un objet de plaisir', rappelle Franck Spengler. Il encourageait à s'affranchir de toutes normes sociales et morales, à briser les règles de contrôle de la société. La littérature érotique sera toujours suspecte.» Pour un Henry Miller ou un Georges Bataille, elle est une littérature de combat, le texte licencieux devant remettre en cause la société et «choquer le bourgeois».
«Le sexe est notre dernier champ de liberté, le seul où on peut être soi, sans façade. Il touche à des choses très intimes, c'est en cela qu'il est une menace», dit Cléa Carmin. Pourtant, dans nos sociétés occidentales, il s'affiche partout – dans les médias et les discours scientifiques, la pub, le cinéma, la littérature. Les romans qui parlent de sexe sont des best-sellers. Exemple le plus récent: Zones humides, de l'Allemande Charlotte Roche, qui vient de paraître en français (Ed. Anabet) et s'est déjà vendu à plus d'un million d'exemplaires. L'auteure y parle crûment de toutes sortes d'humeurs corporelles. «Dans un monde sans repères où la sexualité est banalisée, la littérature érotique est peut-être le dernier bastion qui donne un sens à l'interdit, réfléchit Cléa Carmin. Lire demande de se positionner, contrairement à la pub où l'esprit critique est absent.»
KAMASUTRA LITTéRAIRE
La plupart des livres érotiques de ces dernières années ont été écrits par des femmes. Signe d'une société enfin libre et égalitaire? Elles ont investi le genre dès la moitié des années 1970. Pour les féministes, l'écriture du corps permettait de se réapproprier le discours sur le désir féminin, de l'affranchir de la domination masculine. «Dans les années 1980, leurs textes étaient plutôt romantiques, empreints de poésie érotique, se souvient l'éditeur Franck Spengler. Puis Françoise Rey et Alina Reyes ont créé une petite révolution en racontant avec des mots d'hommes, crus, des situations d'hommes vues par des femmes. En appelant un chat un chat.» Cléa Carmin dit avoir été motivée par cette dimension inédite – «En parler, dire comment nous jouissons, était une prise de position.» Selon M. Spengler, ce qui est décrit matérialise ce qui pourrait être vécu: «En investissant ce genre, les femmes se construisent plus de liberté dans la réalité. Aujourd'hui, la femme propose et dispose. Mais cela choque encore, et ces auteures ne sont pas toujours médiatisées de façon positive.»
Les critiques soulignent souvent la liberté de ton, l'amoralisme, voire le «féminisme» des auteures contemporaines. De fait, les livres de Catherine Millet, Virginie Despentes, Camille Laurens, Annie Ernaux, Catherine Cusset, Anna Rozen ou Lorette Nobécourt prennent souvent des airs de kamasutra littéraire. Dans le culte contemporain de la performance, les limites de l'acceptable se sont déplacées – partenaires multiples, échangisme ou SM sont des pratiques banales. La fidélité semble dépassée, et les romans mettent en scène des femmes consommant allégrement les hommes. On assiste à une transgression des rôles, à un renversement des valeurs: l'homme devient un objet du désir et un instrument du plaisir féminin, une proie que la femme chasse et séduit. Franck Spengler ne voit d'ailleurs «pas vraiment de différences» entre les livres érotiques d'hommes et de femmes.
sexualité libérée?
«La libertine, c'est effectivement la femme 'libérée' mais selon les désirs et selon le modèle du phallocrate», écrit Nancy Huston dans Mosaïque de la pornographie (Payot 2004), citée par Christine Détrez et Anne Simon dans A leur corps défendant (Seuil 2006). Après avoir étudié un corpus de romans écrits par des auteures françaises, Détrez et Simon remettent ici en question l'affirmation d'une «écriture féminine» libérée de tout tabou: les thèmes abordés par ces auteures s'inscrivent «dans le cadre des stéréotypes les plus traditionnels, et le simple renversement des structures de domination masculine n'en signifie nullement l'affranchissement». De fait, écrivent-elles, la sexualité débridée mise en scène dans la littérature et relayée par les discours médiatiques et scientifiques «semble n'être qu'un aménagement nécessaire, compte tenu des changements sociaux et de l'évolution de la place de la femme: le couple hétérosexuel reste présenté comme la norme à atteindre et la condition de l'épanouissement de la femme».
Ainsi, sous un discours affiché comme libéré, les anciens stéréotypes se perpétuent. Enfin, la sexualité «libérée» peut devenir terriblement normative. L'obligation de sexe se fait obligation de jouissance, instaurant de nouveaux diktats. «Libération des tabous ou tyrannie du fantasme? Dédramatisation ou réduction de la sexualité à la sensation physique?» s'interrogeait Elisabeth Badinter dans Fausse route (Odile Jacob 2003).