SAMUEL SCHELLENBERG
POÉSIE SONORE Artiste contemporaine, la Genevoise multiplie les mises en voix de ses textes, seule ou en constellation.
Comme promis, quelques heures après notre rencontre, Heike Fiedler nous envoie un courriel avec une photo d'elle – celle qui illustre cette page. Elle joint à la missive quelques considérations supplémentaires sur son travail, histoire que tout soit clair, et demande qu'on n'oublie pas de préciser qu'elle a «deux filles superbes», de 20 et 15 ans. Après quoi, elle conclut: «Et puis et puis épuisée et puis seh et puis seeeeehr sehr viele liebe grüsse.» Des salutations qu'il faut lire en imaginant la voix de son auteure – un ton d'une texture particulière, au léger accent germanique, capable de traîner ou de galoper pour faire glisser les mots d'un signifié à l'autre, d'une langue à la suivante. «Je divague volontiers entre les mots, les sens et les significations», nous avait confié peu avant la poète dans son appartement ensoleillé de l'Ilôt 13, à Genève. Elle n'a eu de cesse de le prouver durant la rencontre, par touches subtiles et délicates.
Heike Fiedler, toutefois, est davantage qu'une voix. Egalement active dans le domaine de la poésie visuelle – des textes qui prennent la forme de tableaux, pour résumer –, elle produit par ailleurs des vidéos pour accompagner certaines de ses performances. Elle est aussi musicienne – flûte traversière, guitare, échantillonneur –, mais ne reconnaît qu'une constante dans sa vie: l'écriture. Elle produit des histoires courtes et tous les écrits qu'elle utilise dans ses performances. «Je ne lis pas simplement mes textes, je joue avec», précise-t-elle. C'est tout spécialement le cas lorsqu'elle se sert de grands rouleaux de papier, sur lesquels elle inscrit ses compositions et qu'elle déploie dans l'espace public.
la ville de beuys
Ce soir (21h), elle participera à «Lettera amorosa», sur Radio Zone (93.8 FM à Genève): une émission pour la découverte de la poésie en lecture et déclamation. Et du 21 au 25 avril, elle sera à la Galerie Ruine, toujours au bout du lac, avec ses complices Marie Schwab et Steve Buchanan: le trio y proposera une performance par soir et des installations la journée. Très active, Heike Fiedler, par ailleurs enseignante au cycle, était il y a peu en Ecosse, au festival de poésie STANZA, avec Alexa Montani et Marina Salzmann – elles forment le trio Pas lundi, qui travaille sur la langue, les textes et les sons improvisés. Elle collabore aussi à l'ensemble d'improvisation vocale Mille Fleur, qui réunit une douzaine de personnes.
Née au printemps 1964, Heike Fiedler a grandi à Düsseldorf, mais ce n'est qu'une fois adulte qu'elle réalise l'importance de sa ville sur la carte mondiale de l'art et de la performance, notamment à cause de Joseph Beuys. Elle vient d'une famille ouvrière, avec un père électricien employé des chemins de fer – qui, d'ailleurs, s'est montré des plus perplexes lorsqu'il a vu que Beuys exposait parfois des rails. «Alors qu'il en avait côtoyé toute sa vie, il me disait: 'Je ne comprends rien!'»
vie «épicée» de hasards
Avant la maturité, Heike Fiedler se rend à Genève, qu'elle croit être la capitale de la Suisse, comme fille au pair. Dans sa famille de Chancy, elle découvre le féminisme et la culture en général – à part le théâtre, qu'elle pratique depuis l'enfance, elle ne connaît pas grand chose en la matière. «Une année fantastique!» A tel point qu'après son bac, elle décide d'étudier l'allemand, le russe et science-po à l'université de Genève. Le sujet de son mémoire sera Franz Mon, figure de la poésie concrète allemande.
Alors qu'elle met la dernière main au texte, en 1997, il ne lui manque que la référence d'une citation d'Adorno – celle où il affirme qu'après Auschwitz, il n'est plus possible de faire de la poésie. Elle cherche partout mais ne trouve pas. «Et là, je suis tombée sur un article de Vincent Barras dans Le Courrier, sur la poésie sonore au Festival de la Bâtie. Il citait Adorno, je l'ai tout de suite contacté. Ma vie est 'épicée' par le hasard!» Vincent Barras lui suggère d'inviter Franz Mon à Genève et dès 1998, Heike Fiedler collabore à la programmation de la poésie sonore au bout du lac, au sein de l'association Roaratorio.
chassée d'un magasin
Avec Vincent Barras, elle traduit Franz Mon en français. «J'entretiens un rapport ambigu à l'allemand», avoue la poète, qui se décrit comme une sorte de SDF linguistique. Elle n'écrit que peu dans sa langue maternelle et rappelle que dans son pays, les poètes concrets de l'après-guerre avaient la volonté de remettre en question le langage et son pouvoir manipulateur, tel qu'il s'était exprimé dans l'Allemagne nazie.
Parmi les expériences que Heike Fiedler n'oubliera jamais, il y a cette performance à Bamako, avec Marie Schwab et Steve Buchanan. C'était en ouverture d'un concert de Salif Keita, devant un public de plusieurs milliers de personnes – à Genève, le trio performe devant quelques dizaines de personnes grand maximum. Au Mali, les griots, chanteurs et autres raconteurs d'histoires font perdurer la tradition orale: «Nous avons eu un très bon accueil, ça vibrait d'étonnement!»
Autre souvenir mémorable: celui de cette performance avec une trentaine de femmes munies d'un lecteur CD, à Manor, sans autorisation. Surnommée «Kaufrauch» – littéralement, la ruée vers l'achat –, la proposition s'insérait dans le cadre de douze actions d'une vingtaine de minutes proposées dans l'espace public. La perfo a été interrompue par les responsables du magasin: «On nous a chassées.» Manor, mano, manu militari... Mais que fait le syndicat des poètes sonores?
Ce soir (21h), Heike Fiedler sera dans l'émission Lettera amorosa, sur Radio Zone (93.8 FM à Genève).
Du 21 au 25 avril, Heike Fiedler, Marie Schwab et Steve Buchanan proposeront une performance par soir (20h30) à la Galerie Ruine (15 rue des Volondes, Genève) et des propositions individuelles et installations la journée (10h-12h, 14h30-18h).
Note : Ce soir (21h), Heike Fiedler sera dans l'émission Lettera amorosa, sur Radio Zone (93.8 FM à Genève).
Du 21 au 25 avril, Heike Fiedler, Marie Schwab et Steve Buchanan proposeront une performance par soir (20h30) à la Galerie Ruine (15 rue des Volondes, Genève) et des propositions individuelles et installations la journée (10h-12h, 14h30-18h).