ANDRÉE-MARIE DUSSAULT, BHOPAL
INDE - Les 42 tonnes de pesticide hautement toxique rejetées à la suite de l'explosion de l'usine Union Carbide, en 1984, ont causé la mort de milliers de personnes. Depuis, l'assainissement du site n'a pas eu lieu. Très contaminée, l'eau affecte gravement la population entre autres de malformations physiques, d'infertilité... Les autorités promettent, rassurent, mais restent inertes.
Vêtu d'un marcel gris pâle et d'un pantalon usé jusqu'à la corde, Nasseer Uddin s'assoit confortablement en tailleur sur un charpai (lit de corde) devant sa baraque faite de bouts de bois, de plastique et de tôle, allume un bidi et raconte son calvaire. Entouré de sa femme, d'une ribambelle d'enfants, de voisins curieux, de poussins, de chèvres, de chiens maigres et de nuages de mouches, le travailleur journalier explique qu'il y a quatorze ans il a acheté ce terrain pour une bouchée de pain, sans savoir qu'il était toxique.
Aujourd'hui, faute de moyens, il n'a d'autre option que d'y rester. Nasseer Uddin est un résident de la Nawad Colony, un bidonville musulman de la ville de Bhopal, la capitale de l'Etat indien du Madhya Pradesh. La particularité de cette agglomération d'habitations informelles est qu'elle jouxte – avec une vingtaine d'autres communautés – le site où a eu lieu il y a vingt-cinq ans, l'une des plus grandes tragédies industrielles de l'histoire.
«Cette eau va tous nous tuer»
A moins de deux cents mètres derrière la demeure des Uddin trônent les anciennes unités rouillées de la filiale indienne de la multinationale étasunienne Union Carbide Corporation. De là même où se sont échappées dans la nuit du 3 décembre 1984 quarante-deux tonnes de methyl-iso-cyanate (MIC), un pesticide hautement toxique, tuant sur le champ près de trois mille personnes, d'après les chiffres officiels, entre dix mille et vingt mille, selon des organisations indépendantes.
«La source de tous nos problèmes est l'eau: elle est en voie de nous tuer tous!» martèle le père de six enfants en pointant un doigt accusateur en direction du container à quelques mètres de là où s'approvisionnent des femmes en saris synthétiques multicolores. Il reproche aux autorités leur inertie et de nier le problème en prétendant que l'eau est polluée «mais pas significativement». «Si un officiel vient ici et boit le verre que je lui tend, je fais le serment de ne plus jamais parler», lâche-t-il.
«Les mères allaitent du poison»
Les ONG locales sonnent l'alarme depuis longtemps. En 2004, la BBC révélait qu'un échantillon d'eau prélevé près du terrain de Union Carbide indiquait un niveau de contamination cinq cents fois plus élevé que les limites maximales recommandées par l'Organisation mondiale de la santé. Le site est toujours aussi toxique puisque le gouvernement lui-même reconnaît que des centaines de tonnes de produits dangereux demeurent enterrés et stockés dans des conteneurs qui progressivement se délabrent.
Dans un autre souffle, Nasseer Uddin affirme que les avortements spontanés et les cas d'infertilité sont monnaie courante dans la Nawad Colony, que les femmes ont leurs règles deux fois par mois, qu'elles sont ménopausées avant 40 ans et que les mères allaitent leurs nouveau-nés avec du poison. Même les vaches sont malades, ajoute-t-il les sourcils froncés. Et, à la mousson, c'est toute la région qui baigne dans l'eau contaminée...
Becs de lièvre et petites jambes
Le cinquantenaire insiste pour mener une visite guidée de la colonie pour démontrer à quel point les cas de défauts à la naissance chez ses résidents y sont anormalement élevés. En effet, dans les ruelles étroites et boueuses séparant des maisons de fortune sans installation sanitaire ni eau courante, nombreux sont les habitants souffrant de toutes sortes de malformations physiques: becs de lièvre, doigts non formés, petites jambes...
Les victimes de la Nawad Colony ne sont pas seules dans leur cas; tous les jours, Rana Lodhi en voit de toutes les couleurs. La jeune femme dirige une clinique fondée par Dominique Lapierre, le célèbre auteur de La Cité de la joie, qui traite les victimes du gaz et de l'eau polluée à la suite de l'explosion de 1984. Les gens qui vivent dans ces bidonvilles reçoivent une demi-heure d'eau par jour pour cent familles, explique-t-elle; donc pour subvenir à leurs besoins – se laver et s'abreuver, ils puisent l'eau du sol à l'aide de pompes.
300 000 personnes affectées chaque année
«Du coup, ils se retrouvent avec des tas de problèmes cutanés, intestinaux, gastriques, gynécologiques, respiratoires, immunitaires, de l'hypertention, des maux de tête et d'estomac, de la fatigue chronique, etc. Les cancers y sont légion et environ 90% des bébés ont des problèmes de malformation, souffrent de retards mentaux et/ou connaissent une croissance lente.» Chaque année, autour du site de Union Carbide, trois cent mille personnes sont contaminées par l'eau, affirme-t-elle.
Entre les murs de la clinique tapissés de dessins d'enfants dépeignant le désastre qui les poursuit encore un quart de siècle plus tard, les regards hagards patientent en attendant de voir un médecin. Le monde a peut-être oublié cette nuit terrible du 3 décembre, mais ici, on s'en souvient comme si c'était hier. Toutes les deux semaines, Seema vient au dispensaire pour soigner ses problèmes de vue survenus à la suite de l'échappement du MIC. Au moment de l'explosion, elle avait 15 ans et vivait à trois kilomètres de l'usine de Union Carbide.
Génération futures compromises
Elle se rappelle s'être réveillée en pleine nuit le 3 décembre, à cause d'une puissante odeur de piment fort qui lui brûlait le nez et les yeux, rendant sa respiration difficile. «Dehors, c'était le chaos, se souvient-elle les yeux humides; les gens toussaient, vomissaient et couraient dans tous les sens, enjambant les corps d'humains et d'animaux morts.» Sa mère et son père sont décédés dans les jours qui ont suivi. Depuis, son mari, vendeur ambulant de légumes, a perdu la force requise pour pousser son chariot.
Aujourd'hui, elle vivote dans des conditions misérables. Les récits comme celui de Seema sont courants à Bhopal. Les habitants de la capitale du Madhya Pradesh ne sont pas au bout de leur peine: si la négligence des autorités se maintient, avertissent les environnementalistes, le site contaminé, situé au coeur de la ville, polluera progressivement toute la région pour les décennies à venir. I