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Le tourisme au Ladakh, un «mal social» nécessaire

Paru le Mercredi 04 Mars 2009
   ANDRÉE-MARIE DUSSAULT    

International REPORTAGE - Le tourisme représente plus de 50% de l'économie de ce district du nord de l'Inde. Mais s'il crée des emplois, il porte aussi atteinte au patrimoine écologique local.
«Le tourisme est vicieux, critique d'emblée Jigmed Wangchuk Namgyal. Il est devenu indispensable à notre économie, mais il met en péril notre écosystème et notre patrimoine culturel.» La jeune quarantaine, lunettes de designer et jeans à la mode, Jigmed est l'héritier de la couronne de la dynastie des Namgyal. Jusqu'à ce que la royauté soit abolie en 1846, lorsque la région a été annexée à l'Inde à la suite de l'invasion des Dogras du Cachemire, ses ancêtres ont régné sur le Ladakh. Ce ne sont pas les suspects habituels, insiste-t-il, qui menacent cet ancien royaume tibétain indépendant, bordé par le Pakistan, l'Inde, le Tibet et la Chine, faisant désormais partie de l'Etat rebelle indien du Cachemire. L'influence de l'Ouest sur ce «désert glacé» est bien plus puissante que celle des Chinois. Jadis à la confluence de plusieurs routes commerciales, le «petit Tibet indien» a perdu son importance lorsque les relations sino-indiennes se sont détériorées dans les années 1950 et que la frontière a été bloquée.


Le développement par le ciment

Mais, depuis 1974, le gouvernement indien a ouvert le Ladakh aux touristes, donnant un véritable coup de fouet à son économie. En quelques décennies, la région s'est rapidement développée pour accueillir une industrie touristique toujours plus massive. Au Ladakh, il n'y a pas de McDonald's, mais au milieu de Leh, la capitale, un beau grand centre d'achats est en passe de voir le jour et dans la région, les bâtiments en ciment poussent comme des champignons à la mousson.
Par rapport à cette évolution, Jigmed se dit perplexe: «C'est ridicule; avec des hivers comme les nôtres, où il peut faire jusqu'à moins 40 degrés, le ciment entraîne toutes sortes de problèmes de santé, observe-t-il. En plus, ces constructions durent une soixantaine d'années, pas plus.» C'est vrai que le palais de Leh, où logeait autrefois sa famille, est fait de boue, de bois et de pierre, et tient fièrement debout depuis plus de quatre siècles.


La vision dominante du court terme

Le monarque sans pouvoir est perturbé par la vision dominante du court terme, mais il admet que la frénésie de ce «développement» non planifié et anarchique est difficile à freiner. Avec l'organisation qu'il dirige, la Nirlac Foundation, il se mobilise pour sauver les meubles en impliquant les maçons, les charpentiers et les peintres locaux dans les nouveaux projets de construction. «Même si la structure est en ciment, on peut au moins conserver notre patrimoine culturel sur la façade», se console-t-il.
A la tête du Ladakh Ecological Development Group à Leh, Sonam Jorgyes partage son malaise. Depuis son bureau avec vue sur les sommets enneigés, il confie avec la douceur caractéristique des Ladakhis que l'arrivée des touristes a entraîné un véritable «mal social». Cependant, en comparaison avec d'autres régions, il estime que l'ampleur des dégâts sur la culture ladakhi est relative: «Notre situation n'est pas aussi tragique que celle des Etats indiens du Nord-Est où tout le monde a une guitare», remarque-t-il.


Pillards d'eau

En revanche, il déplore profondément les effets pervers du tourisme sur le fragile écosystème. Lors de la saison haute, qui heureusement ne dure que quatre mois, souligne-t-il, le nombre de personnes au Ladakh augmente de manière exponentielle. Inéluctablement, les touristes et les migrants saisonniers qui convergent vers la région pour travailler dans la construction et l'industrie touristique entraînent une surexploitation des ressources locales.
«Les hôteliers offrent désormais à leurs clients des toilettes occidentales qui consomment parfois dix fois plus d'eau que les structures traditionnelles, et en été, ces gens ne se gênent pas pour se doucher deux fois par jour, s'indigne-t-il, alors que nous sommes déjà aux prises avec une sévère crise de l'eau.» En effet, le Ladakh, où 80% des habitants vivent de l'agriculture, reçoit un modeste total de deux pouces d'eau annuel et assiste, impuissant, à la fonte dramatiquement accélérée des glaciers dont il dépend.
En dépit des critiques, tant Sonam Jorgyes que Jigmed Wangchuk Namgyal reconnaissent que le tourisme, comptant pour plus de 50% de l'économie locale, crée de précieux emplois au sommet des Himalaya, isolées du monde plusieurs mois par année. Et que, ironiquement, ce «mal social» assure la pérennité du patrimoine ancestral. «Les touristes viennent pour notre culture, explique le roi; les Ladakhis comprennent très bien leur intérêt à la connaître et à la préserver de façon à pouvoir l'expliquer et surtout, la montrer.» I



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L'homme qui crée des glaciers

   ADT    

Chhewang Norphel n'a pas l'allure d'un révolutionnaire. Et pourtant. Les deux mains dans les poches, droit comme «i», le cheveu de jais, le septuagénaire saute d'une roche à l'autre avec l'aisance d'une gazelle. Nous sommes à 4300 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans les hautes Himalaya indiennes, au Ladakh, la partie orientale de l'Etat indien rebelle Jammu et Cachemire. Ici, les montagnes brunes sableuses ont cédé le paysage aux sommets enneigés sur fond de ciel bleu pétant. Comme tous les trois jours, l'ingénieur civil retraité est venu faire son tour pour suivre l'évolution du chantier. Un chantier peu ordinaire, puisqu'il s'agit d'une structure qui contiendra un «glacier artificiel». Un glacier qui mesurera 2 kilomètres de long, 60 mètres de largeur et 2 mètres de profondeur, et desservira trois cents familles en précieuse eau. Chhewang Norphel n'en est pas à ses débuts: il a déjà mis en place une dizaine de structures de la sorte, transformant le quotidien de milliers de villageois.
Son aventure a commencé en 1987. Natif de Skarra, un village en banlieue de Leh, la capitale du Ladakh, l'homme souffrait de voir ses concitoyens cruellement manquer d'eau. Quatre-vingts pour cent des Ladakhis vivent de l'agriculture et seuls 5 centimètres de pluie tombent annuellement dans cette région. Et avec les changements climatiques, leur drame s'accentue d'année en année. «Les glaciers fournissent neuf dixièmes de l'eau dont dépendent les fermiers, fait remarquer l'ingénieur. Or, ils fondent à une vitesse alarmante.» Selon le World Glacier Monitoring basé en Suisse, ceux-ci perdent en effet 5% de leur constitution annuellement. Ajoutez à cela des averses de neige de plus en plus rares et une industrie touristique toujours plus vorace qui fait monter en flèche la consommation d'eau avec ses douches et ses toilettes à l'occidentale, et vous comprendrez que le Ladakh fait face à une crise de l'eau. En voyant couler pendant l'été, inutilisée, l'eau de ces géants glacés qui libèrent des réserves cumulées sur des milliers d'années, Chhewang Norphel s'est dit: «Pourquoi ne pas tirer profit du froid?» C'est ainsi qu'il en est venu à détourner des cours d'eau en provenance des sommets glacés, les réorientant vers l'ombre, où, au lieu de fondre et de se perdre, ils gèlent.
La beauté des glaciers artificiels du Ladakh est qu'ils sont le fruit d'une technologie simple et économique, faite de matériaux locaux et facile à entretenir. Leur intérêt réside surtout dans le fait qu'ils sont plus près des villages que les glaciers naturels et qu'ils fondent plus tôt. «Mes glaciers commencent à se liquéfier vers la fin mai, plutôt qu'en août, comme les vrais. De sorte que l'eau est disponible au moment propice de la moisson», note l'ingénieur. Un avènement heureux, d'autant que le Ladakh, avec son sol hostile et ses températures qui atteignent les moins quarante degrés Celsius, ne connaît qu'une seule moisson annuelle.
La route qui mène à ses glaciers, là où personne ne va, Chhewang Norphel l'a construite lui-même. «Je voulais amener les fonctionnaires voir le projet; sinon, personne ne prendrait quatre heures pour venir à pied», fait-il valoir d'une voix douce, le sourire en coin. La route a également servi à conduire au sommet des Himalaya les villageois sceptiques. Parce qu'initialement son projet faisait rigoler. Aujourd'hui, l'homme croule sous les prix et la reconnaissance internationale. Ici, on l'appelle «le Messie». En dépit de son succès, «le Messie» peine à réunir les fonds nécessaires, pourtant modestes; l'équivalent d'environ 3800 euros, pour la construction d'une structure pouvant accueillir un glacier artificiel. La corruption et la bureaucratie sont des freins de taille. «Ces projets ne généreront pas de votes, donc les officiels du gouvernement ne s'y intéressent pas», regrette-t-il. Pour l'instant, son glacier est financé par sa propre ONG, le Leh Nutrition Project, et l'armée indienne. Tant que sa santé le lui permettra, Chhewang Norphel jure qu'il fera tout son possible pour conserver les indispensables ressources en or bleu dont dépendent les siens. AMD



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