ANDRÉE-MARIE DUSSAULT
REPORTAGE - Le tourisme représente plus de 50% de l'économie de ce district du nord de l'Inde. Mais s'il crée des emplois, il porte aussi atteinte au patrimoine écologique local.
«Le tourisme est vicieux, critique d'emblée Jigmed Wangchuk Namgyal. Il est devenu indispensable à notre économie, mais il met en péril notre écosystème et notre patrimoine culturel.» La jeune quarantaine, lunettes de designer et jeans à la mode, Jigmed est l'héritier de la couronne de la dynastie des Namgyal. Jusqu'à ce que la royauté soit abolie en 1846, lorsque la région a été annexée à l'Inde à la suite de l'invasion des Dogras du Cachemire, ses ancêtres ont régné sur le Ladakh.
Ce ne sont pas les suspects habituels, insiste-t-il, qui menacent cet ancien royaume tibétain indépendant, bordé par le Pakistan, l'Inde, le Tibet et la Chine, faisant désormais partie de l'Etat rebelle indien du Cachemire. L'influence de l'Ouest sur ce «désert glacé» est bien plus puissante que celle des Chinois. Jadis à la confluence de plusieurs routes commerciales, le «petit Tibet indien» a perdu son importance lorsque les relations sino-indiennes se sont détériorées dans les années 1950 et que la frontière a été bloquée.
Le développement par le ciment
Mais, depuis 1974, le gouvernement indien a ouvert le Ladakh aux touristes, donnant un véritable coup de fouet à son économie. En quelques décennies, la région s'est rapidement développée pour accueillir une industrie touristique toujours plus massive. Au Ladakh, il n'y a pas de McDonald's, mais au milieu de Leh, la capitale, un beau grand centre d'achats est en passe de voir le jour et dans la région, les bâtiments en ciment poussent comme des champignons à la mousson.
Par rapport à cette évolution, Jigmed se dit perplexe: «C'est ridicule; avec des hivers comme les nôtres, où il peut faire jusqu'à moins 40 degrés, le ciment entraîne toutes sortes de problèmes de santé, observe-t-il. En plus, ces constructions durent une soixantaine d'années, pas plus.» C'est vrai que le palais de Leh, où logeait autrefois sa famille, est fait de boue, de bois et de pierre, et tient fièrement debout depuis plus de quatre siècles.
La vision dominante du court terme
Le monarque sans pouvoir est perturbé par la vision dominante du court terme, mais il admet que la frénésie de ce «développement» non planifié et anarchique est difficile à freiner. Avec l'organisation qu'il dirige, la Nirlac Foundation, il se mobilise pour sauver les meubles en impliquant les maçons, les charpentiers et les peintres locaux dans les nouveaux projets de construction. «Même si la structure est en ciment, on peut au moins conserver notre patrimoine culturel sur la façade», se console-t-il.
A la tête du Ladakh Ecological Development Group à Leh, Sonam Jorgyes partage son malaise. Depuis son bureau avec vue sur les sommets enneigés, il confie avec la douceur caractéristique des Ladakhis que l'arrivée des touristes a entraîné un véritable «mal social». Cependant, en comparaison avec d'autres régions, il estime que l'ampleur des dégâts sur la culture ladakhi est relative: «Notre situation n'est pas aussi tragique que celle des Etats indiens du Nord-Est où tout le monde a une guitare», remarque-t-il.
Pillards d'eau
En revanche, il déplore profondément les effets pervers du tourisme sur le fragile écosystème. Lors de la saison haute, qui heureusement ne dure que quatre mois, souligne-t-il, le nombre de personnes au Ladakh augmente de manière exponentielle. Inéluctablement, les touristes et les migrants saisonniers qui convergent vers la région pour travailler dans la construction et l'industrie touristique entraînent une surexploitation des ressources locales.
«Les hôteliers offrent désormais à leurs clients des toilettes occidentales qui consomment parfois dix fois plus d'eau que les structures traditionnelles, et en été, ces gens ne se gênent pas pour se doucher deux fois par jour, s'indigne-t-il, alors que nous sommes déjà aux prises avec une sévère crise de l'eau.» En effet, le Ladakh, où 80% des habitants vivent de l'agriculture, reçoit un modeste total de deux pouces d'eau annuel et assiste, impuissant, à la fonte dramatiquement accélérée des glaciers dont il dépend.
En dépit des critiques, tant Sonam Jorgyes que Jigmed Wangchuk Namgyal reconnaissent que le tourisme, comptant pour plus de 50% de l'économie locale, crée de précieux emplois au sommet des Himalaya, isolées du monde plusieurs mois par année. Et que, ironiquement, ce «mal social» assure la pérennité du patrimoine ancestral. «Les touristes viennent pour notre culture, explique le roi; les Ladakhis comprennent très bien leur intérêt à la connaître et à la préserver de façon à pouvoir l'expliquer et surtout, la montrer.» I