SERGIO FERRARI, BELÉM
CLÔTURE DU FORUM SOCIAL - Forte participation et «Journée des alliances» ont marqué une huitième édition entre consolidation des réseaux et affinement des convergences. Renouveau ou répétition?
Le rideau amazonien vient de tomber dans la capitale de l'Etat de Pará. Une bonne partie des 130000 participants à cette 8esession du Forum social mondial –du 26 janvier au 1erfévrier– sont retournés au pays. Une pluie de propositions, de pistes de réflexions, d'actions, d'agendas communs et de thèmes du futur ont enrichi la nouvelle méthodologie du dernier jour de cette session, avec vingt-deux assemblées thématiques et une «assemblée des assemblées» finale. Et, outre les hypothèses sur les possibles lieux de la prochaine réunion en 2011, surnagent deux questions principales: A quoi a servi ce forum? Qui fut le principal bénéficiaire de cette réunion?
«Cette rencontre de Belém a confirmé le FSM comme un espace de rencontre des organisations et des individus qui considèrent des transformations planétaires comme nécessaires», relève Miriam Nobre, l'une des coordinatrices de la Marche mondiale des femmes (MMF). Ce réseau a envoyé à Belém plus de 250déléguées provenant de différents pays du monde sort renforcé, estime la jeune dirigeante féministe. «Nous sommes arrivées très organisées à cette session; nous avons bien planifié notre participation; nous avons invité à Belém des femmes représentant les pays où se tiendront prochainement des forums sociaux régionaux ou des activités centrales de notre réseau», précise-t-elle.
S'unir contre le G-20
En 2010, une grande marche est prévue dans divers pays, à deux moments –mars et octobre–, qui se terminera symboliquement au Kivu, en République démocratique du Congo. «La participation à Belém nous a servies à nous préparer pour ces défis majeurs... En affinant les expériences logistiques et organisationnelles qui seront importantes pour nos futures activités.»
«Belém nous a permis, en outre, de renforcer le travail commun avec d'autres organisations sociales, comme les femmes de Via Campesina, avec lesquelles nous collaborons très bien», explique Miriam Nobre. Un exemple concret: le Forum sur la souveraineté alimentaire organisé conjointement par plusieurs organisations féminines, comme celles de la Via Campesina et des Amis de la Terre. «Une collaboration très riche, où nous apprenons chacune de la culture politique de l'autre, en ajustant nos analyses. Une plus-value importante pour toutes.»
Dans les grandes lignes, ce bilan coïncide avec celui du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). «Bien que nous n'ayons pas encore fait l'évaluation finale de Belém, il est clair que nous sommes intéressés à la continuité de ce processus, car notre vision du Forum est celle d'un espace de rencontre, d'échange mutuels et de liens», relève Salette Carolo, de la coordination nationale du MST.
Belém a démontré que le FSM continue d'avoir un défi principal: l'articulation entre les peuples, la société civile, les mouvements sociaux. Et en 2009, la lutte «contre la guerre et le capital financier, ainsi qu'en faveur de la réforme agraire et de la souveraineté alimentaire» continuera d'être leur axe central. «Tous les mouvements se sont mis d'accord sur au moins une demi-douzaine de mobilisations que chacun devra impulser selon ses caractéristiques particulières et ses propres possibilités et modalités. Parmi ces dates : le 8 mars, qui sera une journée contre les transnationales et le commerce des produits agricoles; fin mars, contre le sommet du G-20; le 4 avril, contre la guerre et contre l'OTAN; le 17 avril, le jour mondial du travailleur de la terre; en octobre, des actions contre le commerce multinational, en faveur de la vie et de la production alternative de nourriture».
Le rêve américain?
Avec des forces rénovées, le FSM commence donc à regarder vers le futur. Bien que le Conseil international devra, ces prochains mois, décider du lieu de la prochaine session en 2011, les alternatives semblent claires. «Nous sommes convaincus que nous organiserons à nouveau la prochaine session en Afrique», déclare Taoufik Ben Abdallah (Sénégal), représentant du Forum social africain à Belém. M.Ben Abdallah prévoit que le choix se dessinera entre le Sénégal et l'Afrique du Sud, deux pays qui ont déjà posé leur candidature. «Néanmoins, nous savons qu'il y aura d'autres propositions.»
Un autre secteur –les membres brésiliens du Conseil international– n'exclut pas la possibilité d'une session du FSM aux Etats-Unis, si possible dans une région de la frontière sud. «Nous devons réfléchir sérieusement si cette option (qui serait en soi une innovation) est viable ou non», souligne Francisco «Chico» Whitaker, membre de ce Conseil.
L'Europe en retrait
Ces deux options reposent sur un bilan positif de la session de Belém. Cândido Grzybowski, membre actif du comité d'organisation (et l'un des fondateurs du FSM) a donné des chiffres significatifs lors du bilan final: 133000 participants en provenance de 142 pays; 2300 activités organisées par 5808 entités inscrites: dont 4200 d'Amérique latine, un peu moins de 500 d'Europe et autant d'Afrique.
La participation européenne relativement faible à cette session «correspond à une situation très difficile que nous vivons sur ce continent», relève Raffaella Bollini, dirigeante d'ARCI –l'une des plus grandes organisations culturelles italiennes– et représentante du Forum social européen à Belém. «Nous sommes plongés dans une crise non seulement sociale, mais aussi culturelle. Nous sommes conditionnés par une pensée d'accumulation, de croissance, de mystification du marché, complètement déconnectée de la nature, sans capacité d'en sortir. Dans ce cadre, la résistance des mouvements sociaux n'affronte pas seulement les politiques gouvernementales, mais aussi une bonne partie de la gauche politique, fille de ce paradigme mercantile», explique Rafaella Bollini.
Pour elle, les alternatives européennes et celles du Sud doivent se créer en commun entre les acteurs sociaux de toute la planète. «Belém a été un exemple très opportun de cette recherche», résume-t-elle, en soulignant l'importance de l'Assemblée des assemblées, qui a clos le FSM.
Propositions communes
Dimanche après-midi, 22assemblées sectorielles ont présenté dans un plénum en plein air (menacé au début par une pluie torrentielle) leurs conclusions. Des peuples originaires de l'Amazonie aux groupes d'Afro-descendants, en passant par les secteurs qui avaient travaillé les thèmes des crises financière et écologique ou analysé ceux des moyens d'information et de la lutte idéologique. A propos de la crise financière, quelques propositions tendent à exiger des Etats d'investir dans la promotion du bien public commun les sommes consacrées aujourd'hui au sauvetage du système bancaire, ainsi qu'une meilleure démocratisation des institutions onusiennes et financières internationales et une solidarité interrégionale plus active. Pour les journalistes et les communicateurs sociaux, le défi passe par un meilleur contrôle citoyen des médias (Observatoires de l'information), par le développement des médias alternatifs et communautaires, par l'affrontement à la frontière digitale, vers un «Internet gratuit pour tous».
Pour leur part, les peuples indigènes estiment que la lutte pour la terre et les territoires est un point essentiel de leur revendication quotidienne. Tout comme le combat contre les grandes multinationales d'extraction et de biocarburants, afin de contester radicalement le modèle actuel de développement, «en s'affrontant à la vision de surconsommation du Nord et des élites du Sud».
Belém a signifié un pas en avant dans les propositions des mouvements sociaux. Ces prochaines semaines, les cahiers de propositions et les agendas des différents acteurs seront diffusés. Néanmoins, l'exercice a déjà commencé, le dimanche 1erfévrier, au FSM. I
Note : Traduction: H. P. Renk
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- LIMITES LOGISTIQUES ET CONCEPTUELLES
Cette 8esession du FSM a géré tant bien que mal la contradiction qui oppose depuis ses origines la foule des participants (quantitativement parlant) à la profondeur des débats (qualitativement parlant). Tenir 3000 activités dans plusieurs installations distantes les unes des autres n'a pas simplifié le fonctionnement d'une réunion aussi gigantesque que l'espace amazonien... Un cadre naturel et humain (avec des températures élevées, des pluies diluviennes, des rythmes espacés), qui a marqué l'essence même de la rencontre. «Comprendre la richesse de ce FSM implique, comme pré-condition, de comprendre la spécificité des peuples de l'Amazonie, leurs priorités, leurs cultures et leurs visions du monde», nous a déclaré Silvio Cavuscens, un coopérant suisse présent dans cette région depuis plus de trente ans. «La particularité de cette rencontre fut fondamentalement de pouvoir donner une visibilité aux peuples oubliés, de les promouvoir comme interlocuteurs principaux et de les reconnaître comme des acteurs importants de la résistance et des propositions alternatives, même dans les endroits les plus oubliés de la planète.»
Belém a «payé» aussi le prix d'une nouvelle méthodologie appliquée pour le FSM. Beaucoup moins de «célébrités» et un pourcentage élevé d'activités autogérées par des réseaux, des ONG, des associations, des Eglises et des mouvements sociaux. Avec un apport nouveau: la dernière journée, le 1er février, avec le marathon des assemblées, qui a tenté de canaliser (du bas vers le haut) les propositions et les agendas communs.
Un autre aspect significatif du Forum de Belém: les jeunes –15000 ont investi le campement du FSM– et la population locale se sont appropriés l'événement et l'ont marqué de leur style: la marche d'ouverture, le 27 janvier, avec plus de 80000 participants, était aussi bien une manifestation politique qu'un carnaval populaire.
Belém et son FSM, même avec ses limites logistiques et organisationnelles –que certains délégués internationaux (notamment européens) ont qualifiées de «chaotiques»– n'a pas perdu dans cette nouvelle session sa condition de point de rencontre planétaire, de laboratoire d'idées et d'espace citoyen universel. SFI
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