OLIVIER CHAVAZ
PROCÈS - L'accusé, un ex-sous-brigadier de la gendarmerie, aurait cogné sans raison un suspect calme et menotté. A la barre, d'anciens collègues confirment.
Si certaines allégations de violences policières sont difficiles à démêler, le cas du sous-brigadier L. semble relativement limpide. Le Parquet a d'ailleurs déjà condamné une fois par ordonnance ce gendarme – 150 jours amende avec sursis – pour avoir gratuitement frappé un suspect calme et menotté. Son verdict: lésions corporelles simples aggravées, abus d'autorité et dénonciation calomnieuse. La scène s'est déroulée en mars 2007 sous les yeux de collègues. Hier devant le Tribunal de police dans le cadre d'un procès en appel, l'accusé, qui a depuis été révoqué par le Conseil d'Etat, a contesté tout dérapage et affirme s'être seulement défendu. Quant à la victime, un Africain recalé du circuit de l'asile, elle n'est plus en Suisse.
L'affaire débute par l'arrestation d'un vendeur de boulettes de cocaïne à la gare. Des policiers de Rive sont chargés de convoyer l'homme à la gendarmerie d'Onex. Arrivés sur place, ils attendent quelques minutes le sous-brigadier L. qui doit l'auditionner. L'accès de violence s'est produit dans la foulée, alors que ce fonctionnaire tente de faire recracher au suspect d'autres boulettes qu'il était censé encore dissimuler dans la bouche. La manoeuvre tourne court et le revendeur de drogue, alors inoffensif, est frappé au visage et précipité la tête la première contre le mur. Le sang coule. Choqués, les collègues de Rive quittent les lieux séance tenante mais ne dénoncent pas les faits. Blessé à la main, L., lui, porte plainte contre sa victime. Détail: ce gendarme âgé de 40 ans enseigne aussi à ses pairs les «techniques et tactiques d'intervention, d'autodéfense et d'usage de la contrainte».
Omerta
«C'est la première fois en vingt-cinq ans de service que j'assistais à ce genre d'événement. Heureusement», s'est exclamé à la barre des témoins le brigadier J., de Rive, dix ans de plus que l'accusé. Il confirme: l'homme, menotté les mains dans le dos, n'a opposé de résistance ni avant ni après les coups et n'a jamais craché intentionnellement sur quiconque mais seulement postillonné sous l'effet de l'étranglement. Par contre, l'accusé est décrit comme «anormalement excité au vu de la situation». Avec ses deux jeunes subordonnés, sa première réaction a consisté à partir pour ne pas «cautionner».
De retour à Rive, un peu désemparés, ils passent le reste de la nuit à discuter du sujet. Les deux gendarmes fraîchement sortis de l'école parlent de dénonciation. Leur chef les en dissuade mais leur conseille de dire la vérité en cas d'interrogatoire. «Je leur ai dit que c'était parole contre parole, qu'on se mettrait tout le monde à dos et que la hiérarchie ne nous appuierait pas», a raconté J. Très peu de temps après, la plainte déposée cette fois par le petit dealer les conduira tous trois chez le juge pour être entendus. Aujourd'hui encore, il se dit «soulagé». Le brigadier en a toutefois payé le prix: avoir rompu l'omerta lui vaut de solides inimitiés dans la maison.
Légitime défense?
Défendu par Me Robert Assaël, l'accusé tient évidemment un tout autre discours. Pour lui, le suspect se débattait sans cesse et est parvenu à le mettre en difficulté dans cette salle d'audition: «Ce n'est pas parce que quelqu'un est menotté qu'il est maîtrisé.» Il n'a donc donné qu'un «coup de déstabilisation», de puissance modérée, et a dû pousser son adversaire, «plus grand et plus corpulent», pour reprendre le dessus. Le sous-brigadier L. soutient également avoir essuyé des crachats mêlés de sang dans la bouche et les yeux. Se sentant menacé dans son intégrité physique, il était dès lors exceptionnellement autorisé à intervenir sur un individu entravé sans violer le principe de proportion.
En résumé, L. reste convaincu qu'il ne faisait que «son travail» en voulant récupérer des preuves –même si aucune autre boulette n'a finalement été retrouvée. Mais souligne le poids des conséquences: outre la révocation contre laquelle il a recouru, il a dû subir une trithérapie car le suspect est porteur du VIH. Les témoignages? Une version mise au point après concertation, et qui a varié chez certains, rétorque-t-il, tout en avouant qu'il ne voit pas pour quel motif ils pourraient lui en vouloir.
Les débats reprendront à la fin du mois de janvier. I