Lettre de lecteur
POLITIQUE - Pour Antonio Hodgers, bien que ses auteurs s'en défendent, il est clair que l'initiative antiminarets sur laquelle le peuple devra se prononcer en 2009 vise en réalité l'islam dans son ensemble.
La commission des institutions politiques du Conseil national a clairement rejeté l'initiative pour l'interdiction des minarets. Il ne fait pas de doute que le parlement en fera de même. Malgré cela, il faut s'attendre à une campagne de votation entachée des dérapages dont l'extrême droite suisse est coutumière: affiche choquante, propos haineux et arguments fallacieux. Avant que le débat ne vire à l'émotionnel, analysons les enjeux sociétaux qui se cachent derrière cette initiative simpliste.
Pourquoi l'extrême droite s'en prend-elle aux minarets? En Suisse, deux mosquées, à Genève et à Zurich, possèdent leur minaret, qui n'est d'ailleurs pas utilisé pour les appels à la prière. A cela s'ajoutent des petites constructions qui n'ont pas toujours une fonction religieuse, comme le minaret construit pour des motifs esthétiques par le chocolatier suisse Philippe Suchard, en 1865, à Neuchâtel. En somme, pour voir un minaret en Suisse, il faut bien le chercher... Les initiants ne pouvant pas directement attaquer une religion ou ses temples (les mosquées) sans que leur initiative soit invalidée, car contraire au ius cogens, ils se sont rabattus sur un de ses éléments architecturaux symboliques. Dès lors, bien que ses auteurs s'en défendent, il est clair que ce ne sont pas les minarets que l'initiative vise en réalité, mais l'islam.
Les porteurs de l'initiative cherchent à faire croire que l'islam est fondamentalement incompatible avec les valeurs démocratiques occidentales. Ils épousent ainsi pleinement les thèses des intégristes islamistes, qui ne prétendent pas autre chose: nos civilisations seraient antagoniques, elles doivent donc se faire la guerre. C'est la définition du fondamentalisme. Cette vision est dangereuse socialement, car elle pousse les musulmans occidentaux – notamment les jeunes – dans un conflit de loyauté entre leur culture d'origine et celle de leur pays d'accueil. De ce conflit interne, certains iront vers une assimilation totale (du moins apparente), mais d'autres, se sentant rejetés, se radicaliseront. Car le rejet entraîne l'humiliation, l'humiliation la rancoeur et la rancoeur la haine. Le fondamentalisme des uns alimente le fondamentalisme des autres.
En référence à l'histoire de la Suisse et à sa paix confessionnelle chèrement acquise, nous devons pleinement condamner cette conception des choses et affirmer que l'islam et ses adeptes ont leur place en Suisse. On peut être en même temps un bon musulman et un bon citoyen suisse. Pour cela, il faut renoncer aux intégrismes qui affirment, d'une part, qu'un «vrai» musulman doit appliquer les dispositions de la Charia même si elles sont contraires aux lois d'Etat et, d'autre part, qu'un «vrai» Suisse ne peut être que chrétien. Renvoyer dos à dos ceux qui prêchent l'intolérance de l'autre est le seul chemin qui mène à une coexistence heureuse des différences.
Après avoir établi le principe du vivre ensemble, il importe d'aborder sans gène ni angélisme les aspects pratiques qui en découlent. Car respecter fondamentalement une religion ne veut pas dire en accepter tous les comportements qui en découlent. Pour le catholicisme, par exemple, nous pouvons valoriser son message d'amour universel, sans pour autant accepter l'interdiction du divorce, de l'avortement ou la discrimination à l'égard des femmes au sein de son Eglise.
Il en va de même pour l'islam. Encore faut-il faire une distinction entre les pratiques qui tiennent réellement de la religion (notamment les cinq piliers de l'islam) et celles qui prennent prétexte de la religion pour justifier une vision conservatrice patriarcale de la société. A ce titre, l'excision, le mariage forcé et les discriminations à l'égard des femmes (pratiques qui ne touchent de loin pas que l'islam) doivent pleinement tomber sous le coup de la loi. De plus, si chaque coutume minoritaire doit trouver son espace d'expression, l'Etat doit en fixer les limites, ainsi qu'il l'a fait au sujet du port du voile dans les écoles, des cours de natation mixtes ou des discriminations à la naturalisation. Une fois les règles posées, sur le terrain, la recherche du dialogue doit toujours être favorisée, car un changement de comportement par conviction aura toujours plus de valeur qu'un changement sous la contrainte.
Un élu UDC a déclaré soutenir l'initiative antiminarets parce que «les musulmans en Suisse doivent être moins revendicatifs et plus discrets». Non qu'ils soient fiers et prennent leur juste place au sein d'une société démocratique. Ni plus ni moins. C'est la base d'un Etat laïc fort.
ANTONIO HODGERS,
conseiller national (Verts/GE), rapporteur de la commission des institutions politiques du Conseil national.
Note : conseiller national (Verts/GE), rapporteur de la commission des institutions politiques du Conseil national.