ISABELLE STUCKI
COLLOQUE - Les lois visant à interdire la violence conjugale sont lacunaires: les femmes continuent de subir des agressions masculines. Un symposium national s'est interrogé sur la question.
Cristallisées au sein de la sphère familiale, les violences envers les femmes ont la peau dure. Mardi, à Bienne, le colloque national sur les violences conjugales a posé un regard féministe critique sur les nouvelles pratiques d'intervention contre la violence. Organisé par la Marche mondiale des femmes, la Coalition féministe et la Fédération suisse des maisons d'accueil Solidarité femmes, le symposium s'est penché sur cette problématique délicate, qui ne va pas sans remettre en cause le modèle patriarcal. Professeure de psychologie sociale à l'université de Trieste, Patrizia Romito est particulièrement préoccupée par l'occultation des agressions masculines contre les femmes. Entretien.
Selon vous, le patriarcat forge des stratégies pour contrer les avancées féministes. Qu'en est-il pour la violence conjugale?
Patrizia Romito: L'ancienne stratégie patriarcale refuse de percevoir la violence conjugale en tant que telle. De ce fait, le vocabulaire glisse: on parle de violence en famille, de violence domestique... Sans préciser qu'il s'agit de violence d'un homme envers une femme.
Quelle nouvelle stratégie a-t-on inventé?
Je citerai la création de toutes pièces du «syndrome d'aliénation parentale». Cette chimère sert de loge à une stratégie patriarcale très puissante qui permet de nier la violence masculine envers les femmes et les enfants. Ce concept affirme sans aucun fondement scientifique que si l'enfant ne veut pas visiter son père après la séparation des parents, c'est parce que la mère l'a manipulé.
Grâce à cet escamotage, la mère se trouve punie et l'enfant peut être confié au père. On sait bien que l'explication la plus raisonnable se trouve dans le fait que l'enfant a enduré des violences ou a vu sa maman en subir: l'enfant ne veut pas rencontrer son père car il en a peur. Pourtant, les juges se servent souvent du syndrome d'aliénation parentale. Cette arme dangereuse ferme la bouche aux enfants qui dénoncent les violences.
Qui a intérêt à cacher la violence des hommes envers les femmes?
Evidemment les agresseurs. Mais aussi les hommes non violents qui profitent du système patriarcal: division du travail inégale, exploitation économique des femmes... La plupart des hommes tirent des bénéfices de cette situation. Le progrès social et les luttes féministes ont limité le pouvoir du patriarcat Mais il serait étonnant que la catégorie des hommes se laisse faire en perdant ses droits et privilèges.
Comment l'idée d'une symétrie de la violence conjugale s'est-elle ancrée dans les esprits?
La plupart d'entre nous veut croire que le couple et la famille sont des endroits où les gens s'aiment et se soutiennent. La dénonciation de la violence masculine dans la famille se heurte donc à de fortes résistances: il est dur d'admettre que la cellule familiale est un endroit très dangereux dans lequel il y a un agresseur et des victimes. Du coup, on fait porter le chapeau aux femmes, qui ont bien dû faire quelque chose pour être agressées... La symétrie de la violence n'est qu'un prétexte pour innocenter les hommes.
Le continuum de la violence est masqué. Que découvre-t-on en le dévoilant?
En observant cet ensemble d'une façon systémique, on réalise que les violences masculines envers les femmes sont infiniment plus nombreuses qu'on l'imagine. On comprend aussi que la violence découle souvent de comportements acceptables. Par exemple, sur le lieu de travail, il n'est pas aisé de décrypter ce continuum qui va de la blague au harcèlement sexuel. Et surtout de désigner le moment où la limite est franchie. Pour les femmes qui le vivent, il est difficile de se positionner, puisqu'au début il n'y a pas de violence.
Vous affirmez que le racisme est un instrument d'occultation de la violence conjugale...
Politiciens et médias se focalisent sur les cas de violence pratiqués par les hommes immigrés. De cette polarisation émerge un double discours. Il stipule que la violence n'est plus chez nous qui sommes avancés et progressistes. Mais qu'elle règne parmi la population immigrée. Voici peu, en Italie, le viol d'une femme par un migrant a soulevé un mouvement d'opinion. Ce qui a permis à de très dures lois concernant les étrangers d'être acceptées.
Que pensez-vous des lois visant à juguler la violence conjugale?
Le cheminement législatif est important. Mais de toute façon, les lois ne résoudront pas le problème: elles interviennent en aval.
Y a-t-il une autre solution?
Il faut agir en amont, notamment par l'éducation. N'importe qui, à sa mesure, peut faire un travail d'information et d'instruction auprès des autres.
Le colloque est chapeauté par les mots «progrès et pièges». Qu'en pensez-vous?
Grâce à un immense travail, les droits des femmes progressent dans le monde entier. En même temps, partout, les femmes continuent d'être massacrées. Il faut sans cesse rappeler les avancées obtenues de haute lutte pour que la cause des femmes gagne du terrain. Et ne pas se laisser piéger par le discours patriarcal.
Que souhaitez-vous à l'avenir?
Les lois et les mesures qui existent pour contrer la violence conjugale doivent absolument être évaluées. Par ailleurs, les répercussions que peuvent avoir les violences paternelles sur les enfants méritent d'être mises à jour. Histoire de prévenir plutôt que de guérir. I
Note : Patrizia Romito, Un silence de mortes - La violence masculine occultée, Syllepse, Paris, 2006.