RAPHAËLE BOUCHET
CINÉMA La tête à Genève, le cœur en Colombie, il tourne des films pour dénoncer les dérives de son pays. Dans "Témoin indésirable", il suit le journaliste Hollman Morris dans sa couverture chevronnée de la guerre civile.
Bogota, un quartier plutôt chic. Assis sur le canapé de son joli salon, Hollman Morris lit une histoire à ses deux enfants. Bref moment de répit. Quelques heures auparavant, ce journaliste recevait des menaces de mort un peu plus angoissantes que les autres: à trop dénoncer les dérives du gouvernement, à trop prendre la défense des paysans victimes de la guerre civile, son émission de télévision Contravia (A rebours), même diffusée à des heures indues, lui a assuré une petite notoriété – et pas mal d'ennemis. La mort le guette à chaque instant. Le divorce aussi: sa femme n'en peut plus de vivre dans un danger permanent.
Hollman Morris est le «héros» de Témoin indésirable, un documentaire passionnant signé Juan José Lozano. Sorti mercredi dernier dans les salles romandes, il était présenté ces jours dans le cadre du Festival Filmar en América latina. Durant plusieurs mois, ce Genevois d'adoption a suivi Hollman dans ses reportages sur le terrain. Là aux côtés des paysans expulsés de leurs terres. Ici auprès d'une femme dont le mari a été enlevé par les paramilitaires. Le journaliste est l'un des seuls à s'aventurer sur des terrains minés: les journaux télévisés ont supprimé leurs correspondants de guerre. Il est aussi l'un des derniers à évoquer ouvertement les crimes de l'Etat, des FARC ou des paramilitaires. Pas étonnant que ce personnage à l'ego encombrant et dont la présence inonde l'écran efface un peu le «vrai» sujet de notre article: Juan José Lozano. Première question: «Alors, comment va Hollman?»
UN MIROIR
Peu enclin à se mettre en avant, le réalisateur se retranche volontiers derrière sa star. «Hollman va bien, mais le film lui a tendu un miroir. Il l'a vu à Nyon avec sa femme (au Festival Visions du réel, qui lui a décerné un prix, ndlr) et ils se sont rendu compte que leur vie privée déraillait. Ils ont pris la décision de quitter la Colombie l'an prochain, probablement pour les Etats-Unis.» On le complimente sur son film qui, au rythme d'un thriller, donne du relief à toutes les tonalités de son personnage.
Il préfère revenir sur ses difficultés de metteur en scène. «C'est vrai que parfois le documentaire emprunte les codes de la fiction. Le problème pour moi, c'était de ne pas tomber dans la telenovela. La scène où la femme de Hollman se confie à une amie dans un café, si c'était à refaire, je ne l'utiliserais pas comme ça: elle arrive de façon un peu maladroite dans le récit.» Sur le terrain, un autre piège le guette. «J'avais peur de me mettre à tourner le même reportage qu'Hollman. Il fallait que je le suive sans trop expliquer la Colombie.» Mission impossible, quand on a envie de montrer la réalité de son pays. «Je voulais tout filmer. Au total, je me suis retrouvé avec 158 heures de rushes. Ma femme, qui s'est chargée du montage, s'arrachait les cheveux.»
Chassez-la par la porte, elle revient par la fenêtre. La Colombie reste blottie quelque part dans le coeur de Juan José Lozano, malgré ses dix ans passés à Genève. Elle ressurgit quand il essaie de prendre de la distance. «J'aimerais bien pouvoir tourner une fiction à la Jonction par exemple – c'est un lieu que j'aime bien. J'ai essayé de m'y mettre il y a trois ans, ça n'a pas marché.» Au final, c'est souvent la Colombie qui l'emporte (Le Bal de la vie et de la mort, Jusqu'à la dernière pierre, 2006). «Pour le moment, la caméra est un outil pour me connecter à mon pays, pour dénoncer une situation qui me révolte et partager un morceau de vie avec ces gens-là. En fait, pour moi, réaliser des documentaires est une démarche égoïste, qui me sert d'abord à moi-même. Je ne conçois pas encore le cinéma comme un outil d'expression artistique.»
L'IMPOSSIBLE RETOUR
C'est qu'à Bogota, où il étudiait le cinéma, le ciné-club universitaire ne montrait «pas de vrais films» – à peine un Bergman ou un Tarkovski de temps à autre. «La mode était au cinéma utilitaire, qui promouvait la révolution.» Lui admire le travail de grands documentaristes comme Frederick Wiseman et Viktor Kossakovski. Avec sa femme monteuse, une Suissesse de Bogota, ils décident de venir en Europe pour parfaire leur formation artistique – «et parce que pour les Colombiens, partir est un mythe».
Leur ambition: entrer à l'Insas, la célèbre école de cinéma et de théâtre de Bruxelles. «Mais ma femme avait ses attaches à Genève. Le projet est rapidement tombé à l'eau.» Un jour peut-être, il rentrera au pays. Il en rêve secrètement, mais la réalité le retient en Suisse: «C'est devenu clair à la naissance de ma fille aînée. Ici, elle fréquente l'école de notre quartier. Ce serait inimaginable là-bas. On devrait faire partie du Club des Suisses de Colombie, vivre dans une bulle.»
S'il s'écoutait, Juan José Lozano se consacrerait uniquement à la littérature, un art plus intime, «sans contact avec le public – je suis un grand timide». Il s'apprête à faire éditer son premier roman en espagnol, l'histoire d'un journaliste suisse qui part enquêter en Colombie. «Il rencontre des personnages mythiques d'autres romans et à la fin on ne sait plus vraiment de quoi ça parle. Il y a un changement d'identité, comme dans Profession: reporter, d'Antonioni.» Omar Porras, le fameux metteur en scène d'origine colombienne, lui permet aussi de s'évader dans des projets plus ludiques. «J'ai tourné des vidéos pour lui et là, on travaille ensemble sur sa prochaine pièce. Le théâtre, c'est une communion avec la vie. J'aimerais pouvoir célébrer la vie.»
Mais la situation difficile de la Colombie l'attire vers des horizons plus sombres. Cet été, Hollman Morris lui a soumis une nouvelle idée de film. Dans un mois et demi, le réalisateur s'envolera pour le tournage. «J'ai beaucoup hésité à me lancer. C'est arrivé à un moment où je n'avais vraiment plus envie de parler de mon pays.» Une fois de plus, le projet de film a pris le dessus. «Cela me semblait trop nécessaire.»
Note : Témoin indésirable est sorti à Lausanne, Neuchâtel et Genève. Horaires: voir memento. Le Festival Filmar en América latina a lieu jusqu'à dimanche, rens. www.filmar.ch