ANNE PITTELOUD, DE RETOUR DE DOUALA
Coût trop élevé, qualité médiocre, accès difficile: l’eau est un problème pour trois quarts des habitants de la capitale économique du Cameroun. Le gouvernement vient de privatiser le secteur de la distribution et de la commercialisation. Reportage. «L'eau n'est pas considérée comme une nécessité. Elle reste un luxe que tout le monde ne peut pas se payer.» Brigitte en sait quelque chose, qui fait vivre un ménage de sept personnes avec son salaire de serveuse – 40 000 francs CFA par mois, soit environ 100 francs suisses. Pourtant, la jeune femme fait presque figure de privilégiée: dans la cour de sa maison du quartier de Bepanda, à Douala, coule un robinet.
Le Cameroun compte actuellement 273 000 abonnés au réseau d'eau potable pour plus de 17 millions d'habitants. La situation des grandes villes est catastrophique: à Douala, comme dans la capitale Yaoundé, trois quarts de la population n'a pas accès individuellement à l'eau potable et moins de 40% des ménages sont raccordés au réseau, selon le dernier rapport (2007) de l'Institut national de la statistique camerounais.
Fleuves et rivières, nappes phréatiques, saison des pluies: l'eau ne manque pourtant pas dans cette région fertile. «Le gros du problème, ce sont les quartiers qui émergent de façon spontanée», analyse Paul Mpoulet, délégué provincial du Ministère de l'eau et de l'énergie. «La population de Douala a explosé et l'Etat n'arrive pas à suivre. Les gens s'installent car ils ont trouvé un lopin de terre, même s'il n'existe aucune infrastructure; ils s'arrangent pour tirer l'électricité jusqu'à leur maison, mais n'ont pas accès à l'eau.» A cela s'ajoute l'incurie de l'Etat. «Pendant vingt ans, l'Etat n'a rien investi dans le secteur de l'eau, touché lui aussi par la crise économique», relève Serge Essouma, chef de la communication de la Camerounaise des eaux (CDE), consortium marocain qui a pris en charge la distribution et la commercialisation de l'eau potable depuis cet été. Le gouvernement espère que la récente privatisation du secteur créera un dynamisme à même d'améliorer la situation (lire page suivante).
Parcours du combattant
Il est encore trop tôt pour en juger. Pour l'heure, les habitants de Douala continuent à se débrouiller comme ils peuvent. Dans les quartiers populaires de Bepanda et de New Bell, on se montre sceptique face aux promesses des autorités. «On promet beaucoup mais on ne réalise rien, on a beau expliquer notre situation, écrire, on ne nous répond jamais», dénonce Brigitte.
Dans la cour de leur maison de Bepanda, Brigitte et Jacqueline préparent des bananes plantains entourées d'enfants. L'habitation donne sur une rue en pente, bordée de rigoles où s'écoulent l'eau de pluie et les eaux sales. Le sol de terre rouge, défoncé, est inondé. Spectacle banal: «Les conduites enterrées sont mal protégées, le sol est raviné par les pluies et les voitures qui passent cassent les tuyaux», explique Brigitte. «Notre facture, qui est normalement d'environ 8000 francs CFA par mois (20 francs suisses, ndlr), grimpe tout à coup à 25 000 ou 30 000 francs CFA et on ne comprend pas pourquoi: c'est qu'on continue de payer l'eau qui s'échappe du tuyau rompu, parfois pendant des semaines.» De plus, c'est au propriétaire du compteur de payer la réparation.
Autant de frais qui s'ajoutent à ceux de l'installation du compteur – environ 100 000 francs CFA. D'autant qu'«il faut ensuite payer la canalisation pour que le branchement arrive jusqu'à chez soi», continue Brigitte. Obtenir un compteur relève par ailleurs du parcours du combattant, avec des délais de six mois, voire une année d'attente entre la demande et l'installation. Autres frais imprévus: lorsque le compteur est bloqué, la facture est évaluée selon un taux mensuel forfaitaire de 20 000 FCFA, «pas du tout basé sur la consommation réelle, sur les anciennes factures!» s'insurge Brigitte. A nouveau, changer de compteur revient à attendre plusieurs mois.
Pour beaucoup, être abonné au réseau revient donc trop cher. La majorité de la population achète l'eau chez un voisin qui dispose déjà d'un compteur. Celui-ci, responsable des dégâts et des réparations, vend son eau plus chère qu'il ne l'achète. Une fillette arrive d'ailleurs chez Brigitte pour remplir un bidon: 10 litres d'eau potable, à 15 francs CFA, pour six personnes et deux jours. Au final, la facture de sa famille s'élèvera à environ 15 000 francs CFA par mois.
Eau trouble
«L'eau est trop chère et elle n'est même pas potable», déplorent Brigitte et Jacqueline. «Ceux qui en ont les moyens utilisent un filtre avant de la boire: si on la laisse reposer il y a des dépôts jaunes au fond.» C'est que les canalisations, vétustes, ont rouillé. L'eau minérale est bien sûr trop chère pour ces familles.
De l'eau de source, plus pure, est vendue aux bornes fontaines installées dans certaines rues. A New Bell, des fillettes font la queue à la fontaine installée en face de la maison de Justin, assis devant sa porte. C'est là qu'il achète lui aussi son eau, à 25 francs CFA les 15 litres, qui durent deux jours. «C'est pour boire. Le reste est tiré au puits.» Dans ce quartier où agressions et vols à la tire sont monnaie courante, commis par les «enfants de la rue», ces adolescents désoeuvrés, ils sont une minorité à pouvoir se payer un compteur. A côté de chez Justin, une échoppe vend de l'eau de forage à 50 FCFA les 1,5 litre. C'est là que François, un voisin, s'approvisionne. «On paye en fait le transporteur qui l'achemine à Douala, explique-t-il. Car ces forages appartiennent à des sociétés commerciales actives dans différents domaines, qui mettent l'eau gratuitement à disposition des populations.»
Problèmes sanitaires
A Bepanda comme à New Bell, l'eau du puits reste indispensable pour se laver, faire la cuisine, la lessive, etc. Le quartier verse une petite contribution pour financer son entretien. Mais cette eau, non potable, provoque souvent des maladies – maux de ventre, amibes, vers, etc. –, surtout chez les enfants qui l'avalent par mégarde en se lavant. Mêmes problèmes sanitaires avec l'eau du robinet vendue dans la rue, emballée dans des bouteilles en plastique récupéré où elle se conserve mal. Enfin, en l'absence de tout système collectif d'assainissement des eaux usées, plus de 85% de la population urbaine utilise des modes d'assainissement individuel avec tous les risques de pollution que cela implique. Les fosses septiques, souvent trop proches des puits, contaminent les nappes phréatiques. En 2004, une épidémie de choléra s'est déclarée dans six des dix provinces du pays. Le volet assainissement devrait être pris en charge par la Camerounaise des eaux dans un deuxième temps.
Coupures fréquentes
Mais «au moins, avec le puits, il n'y a jamais de pénurie», remarque Jacqueline. C'est que les coupures d'eau, dues à des problèmes de pression, sont fréquentes à Douala et la situation est souvent kafkaïenne. Certains quartiers n'ont plus d'eau depuis deux mois; les abonnés continuent de payer la location mensuelle de leur compteur, tout en achetant l'eau ailleurs, ce qui grève leur budget. «Les gens paient de peur qu'on leur enlève le compteur», explique Jacqueline, tout comme ils respectent les délais malgré leurs difficultés: l'amende forfaitaire pour un retard de paiement grimpe à 5000 FCFA, l'eau est coupée le lendemain, le compteur enlevé, et «pour le redémarrer, on doit attendre des mois et ça coûte encore», critique Brigitte. «Alors on va au guichet, on fait la queue, on se fait agresser, il faut s'aligner, faire des courbettes pour payer, monnayer le vigile pour aller plus vite...»
Mais pour les autorités, le prix de l'eau reste tout à fait abordable. «Ceux qui ont des difficultés ne vivent pas forcément dans les zones couvertes par le réseau mais utilisent l'eau des forages ou des sources», note Paul Mpoulet. Abdellah Allouche, directeur technique de la CDE, salue quant à lui le fait que 90% des Camerounais paient dans les dix jours comme exigé. «Ce n'est pas vrai qu'ils sont démunis.» I
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- Circuit de l'eau
La voiture cahote sur la terre rouge, traverse des villages à l'ombre des bananiers, freine au passage de grappes d'enfants en uniforme bleu qui rentrent de l'école. On approche de la station de pompage et de traitement de l'eau de Japoma, à environ 25 kilomètres de Douala. Un appel d'offre a été lancé pour réhabiliter les installations: ce jour-là, une quinzaine d'investisseurs potentiels visitent le lieu, avant de se rendre à la station de Mefou, à Yaoundé.
Ici, l'eau est pompée dans la rivière Dibamba et ses affluents. «Pas dans le fleuve Wouri, trop pollué», explique le technicien qui nous accompagne à travers les étapes du traitement de l'eau: bassins floculateurs, décanteurs, filtres, ajout de chaux pour réduire le pH, de chlore pour désinfecter, jusqu'aux réservoirs où l'eau pure est stockée avant d'être acheminée à Bassa, quartier excentré de Douala, d'où elle est injectée dans le réseau. C'est alors que les choses se gâtent. Si les usines du pays ont 50 ans, certains tuyaux aussi: 70% des canalisations de Douala sont vétustes. L'eau prend à leur contact un goût de rouille et se charge de dépôts jaunâtres.
La station de Japoma produit entre 85 000 et 90 000m3 d'eau par jour; celle de Massombo, de 10 000 à 15 000 m3; la construction de la station d'Ayotto permettra de doubler ce chiffre dès l'an prochain. APD
- DEUX POIDS...
Le quartier de Bonapriso jouxte celui de New Bell, mais les deux mondes sont séparés par une frontière invisible que les habitants ne franchissent pas: à Bonapriso vivent les expatriés et les Camerounais aisés. De vastes maisons entourées de jardins se cachent derrière des grilles de fer. Derrière un portail blanc gardé par un agent de sécurité se dresse la villa d'Hilde, qui nous reçoit dans son salon. Elle et son mari sont à Douala avec leurs deux enfants pour trois ans, engagés par des filiales locales de compagnies internationales. L'eau n'est pas vraiment un problème, note Hilde, qui ne connaît pas le montant de sa facture mensuelle: le couple franco-belge est au bénéfice d'un contrat d'expatriés, loyer et factures d'eau et d'électricité sont payés par l'entreprise.
Ici, douches, bains, lessives et piscine sont alimentés avec l'eau du robinet. La famille boit de l'eau minérale et «le cuisinier ajoute du vinaigre ou un peu d'eau de javel quand il lave les crudités». Car à Bonapriso aussi, l'eau laisse un dépôt jaunâtre – «on le voit bien sur le blanc de l'émail quand on prend un bain, raconte Hilde. J'ai demandé qu'on utilise également de l'eau minérale pour le fer à repasser, car l'eau du robinet laissait des tâches jaunes sur les vêtements clairs.»
Les coupures d'eau sont rares à Bonapriso, occasionnées en général par des travaux, et le quartier est prévenu. «L'électricité est plus souvent coupée, mais la maison a un groupe électrogène qui la rend indépendante.» APD
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