PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ
MOUVEMENT SOCIAL - Indigènes et ouvriers agricoles, deux communautés parmi les plus marginalisées, sonnent le réveil de l'autre Colombie, malgré la répression et la stigmatisation.
Retour à la réalité? La Colombie est actuellement secouée par deux mouvements sociaux aussi prolongés qu'inattendus. A quelques semaines d'intervalle, les ouvriers agricoles et les peuples indigènes –deux communautés parmi les plus marginalisées– ont entamé un bras de fer avec les autorités et le patronat, rappelant au pays la réalité d'une Colombie rurale et démunie, volontiers occultée par les discours du président Alvaro Uribe sur la croissance et l'insertion dans la globalisation.
Premiers à entrer en action, 12000 coupeurs de canne à sucre de la vallée du río Cauca (sud-ouest) ont cessé le travail, le 15 septembre dernier, pour protester contre la précarité de leur emploi, les horaires démentiels et les bas salaires. La combativité de ces sans terre souvent issus des communautés afro-colombiennes a surpris la puissante association patronale Asocaña qui, en juillet, refusait d'entrer en matière sur les revendications syndicales. En particulier sur l'abandon des pseudo-coopératives auxquelles les travailleurs sont forcés de s'affilier pour rendre inopérante la loi sur le travail salarié.
Déterminé, le mouvement des corteros –vite rebaptisé «la révolte des plus pauvres»– est parvenu à paralyser huit méga-exploitations de sucre et d'éthanol. Un tremblement de terre dans ce département du Valle del Cauca, dont plus de la moitié de la surface agraire est couverte de canne à sucre. La secousse s'est ensuite propagée à l'entier du pays, médusé de voir les prix du sucre et de l'essence prendre l'ascenseur.
Lutte commune
Soumis aux pressions syndicales et politiques, sept des huit exploitants ont d'ores et déjà signé des accords plus ou moins conformes aux revendications des coupeurs de canne (lire ci-dessous). Quant à María Luisa, la dernière exploitation sucrière en lutte1, elle vient de recevoir une visite hautement symbolique, avec le passage de la Minga2 de résistance indigène.
Initiée le 12 octobre dernier, au 516eanniversaire de la Conquista, ce mouvement s'appuie en effet sur deux piliers qui le rapprochent des corteros: l'exigence du respect de la loi –droit à la terre et à l'autodétermination– et l'arrêt des exactions militaires et paramilitaires.
Car si les syndicats déplorent intimidations et assassinats –déjà une quarantaine cette année– les organisations indigènes annoncent plus de 1200 morts en six ans et le déplacement forcé de 55000 indigènes.
Autre similitude: les deux mouvements sont présentés par Bogota comme manipulés par les Forces armées révolutionnaires (FARC). L'accusation a notamment servi à justifier la répression à balles réelles de plusieurs manifestations indigènes à la mi-octobre, notamment dans la vallée du Cauca, où trois personnes ont perdu la vie.
Loin d'éteindre la révolte, la répression paraît l'avoir attisée. En marche vers Cali, troisième ville du pays, du 21 au 25 octobre, les activistes du Conseil régional indigène du Cauca (CRIC) ont ainsi rassemblé pas moins de 30000 personnes. Un élan rare à mettre en rapport avec les 1,3 million d'indigènes disséminés sur l'ensemble du territoire de la Colombie (3% de la population).
Contagion contestataire
Pis, pour le gouvernement, à mesure qu'elle prend de l'ampleur, la Minga agglutine d'autres mécontentements sociaux (fonctionnaires, étudiants, etc.), qui plus est autour de revendications très politiques, telles que le rejet du Traité de libre-échange avec les Etats-Unis ou la réforme des lois encadrant l'exploitation des ressources naturelles.
Craignant cet élargissement, Alvaro Uribe a tenté, fin octobre, d'initier des négociations. Mais le président s'est heurté à l'exigence de mesures immédiates et non plus de promesses mille fois oubliées.
Le vent en poupe, la Minga a quitté Cali et se dirige désormais vers la capitale Bogota. «Pour préparer l'insurrection populaire», assurent les plus radicaux. «Pour poursuivre la négociation avec le gouvernement», modère José Domingo Caldon, porte-parole de la marche. Le Courrier l'a joint mercredi peu avant l'arrivée du cortège de 7000indigènes à Ibagué, capitale du Tolima, à 200kilomètres de Bogota.
Quel est le but de cette marche sur la capitale?
Il y en a plusieurs. En premier lieu, nous voulons sensibiliser la population. Les médias étant contrôlés par le gouvernement, il nous faut trouver d'autres façons de communiquer. C'est pourquoi, avant d'entrer dans Bogota autour du 20 novembre, nous allons parcourir les municipalités environnantes. Nous espérons être environ 30000 au moment d'entrer dans la ville.
En second lieu, nous allons à Bogota pour continuer le débat avec le gouvernement autour des trois thèmes centraux de notre mobilisation: l'arrêt des violences, l'accès aux services publics et le droit à la terre.
Comment expliquer l'ampleur de la mobilisation, notamment au sud?
Il y a un vif mécontentement de communautés du Cauca, auxquelles le gouvernement avait promis l'attribution de 15000 hectares en compensation d'un massacre réalisé avec la complicité de l'Etat en 1991 (lire ci-contre). Or, dix-sept ans plus tard, moins de la moitié de la surface a été attribuée. D'autres promesses formulées depuis, en matière de terres, de production agricole ou d'accès aux services de base (santé, éducation, etc.), sont aussi restées lettre morte.
Nous sommes en outre confrontés à un regain de violence. Il y a eu des assassinats, des déplacements forcés et des señalamientos3. Le ras-le-bol est manifeste au-delà du Cauca. La grande majorité des organisations sociales se taisent, car elles ont peur. Nous, nous avons décidé d'affronter cette réalité. C'est pourquoi des ouvriers, des paysans et des étudiants se sentent concernés et nous rejoignent.
Comment réagit la populationtraversée par la Minga indigène?
Ils applaudissent, nous rendent des hommages, nous remercient. Ils disent: «Vous nous redonnez le moral, vous seuls dites ce que ressent le peuple.
Comment s'organise la caravane? Qui vous héberge? Comment vous nourrissez-vous?
Chaque communauté vient avec ses réserves de nourriture et d'argent. Nous installons des cuisines collectives et des villages de tentes.
En matière de droits humains, quelles sont vos exigences?
L'arrêt de la politique de «sécurité démocratique», dont le principe est de stigmatiser ceux qui s'organisent et revendiquent. Des récompenses sont données à ceux qui les dénoncent en tant que guérilleros.
Les militaires harcèlent les communautés, occupent maisons et écoles, poussent à l'exil. Cette année, 117camarades indigènes ont été tués. Beaucoup sont morts parcequ'ils tentaient de récupérer leur terre. A chaque occupation, il y a des affrontements avec l'armée.
Quelle est la situation de la terre pour les indigènes du Cauca?
Difficile: beaucoup de familles ne possèdent rien, et ceux qui ont un lopin, c'est au maximum 2-3hectares pour nourrir cinq ou six personnes... La situation demeurera critique tant que l'Etat se refusera à acheter les terres qu'il nous a promis. Il faut aussi qu'il modifie les lois sur les mines, sur l'eau et l'exploitation pétrolière, qui permettent à des entreprises de s'emparer d'immenses territoires sans nous consulter, en contradiction avec la Constitution.
Mais malgré la gravité de la situation, la pauvreté, la violence, les promesses non tenues, notre protestation est pacifique. Nous ne sommes pas des terroristes.I
Note : 1Le fonds de grève étant épuisé, des appels à la solidarité ont été lancés par les syndicats. A Genève, des dons sont récoltés par l'association Protierradentro (CCP 17-560000-0 mention grève de la canne).
2Terme quechua désignant un travail d'intérêt collectif, communautaire, dans ce cas précis à caractère revendicatif.
3 «Signalement»: accusation publique de lien avec la guérilla, qui mène généralement à une arrestation ou à l'inscription sur la liste noire des paramilitaires.