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Liermier laisse tout au jeu, rien au hasard

Paru le Jeudi 06 Novembre 2008
   JULIEN LAMBERT    

Culture THÉÂTRE DE CAROUGE - D'une complexité foisonnante, la mise en scène de Jean Liermier rend émouvant son «Jeu de l'amour et du hasard».
Deux jeunes nobles que leurs parents marient prennent chacun de leur côté l'habit de leurs valets, pour mettre à l'épreuve la sincérité de leur promis sous un déguisement qui exclut tout intérêt de nature sociale. Le canevas proposé par Marivaux dans Le Jeu de l'amour et du hasard offre au metteur en scène un vaste champ d'exploration: double jeu, conflit du coeur et de la raison, satire sociale, combat des personnages contre eux-mêmes... Autant de pistes parmi lesquelles Jean Liermier, dans sa première mise en scène à la tête du Théâtre de Carouge (GE), n'aura pas choisi selon ses prédilections mais suivant la seule règle d'un service au texte, impeccablement rendu. Surtout, pour le bonheur du spectacle et celui de l'intelligence, il ménage ses effets et révèle progressivement les ressorts les moins évidents. Sa lecture commence ainsi par se contenter d'être efficace. La capricieuse Silvia, effrayée par les hommes, se rabat d'abord sur son nounours. Peu crédibles en livrée, les maîtres se montrent empruntés dans leur fausse familiarité. Les valets basculent à l'inverse dans le comique en feignant maladroitement la distinction.


Mélancolie inattendue

Entendue, cette alternance d'un jeu minimaliste du côté des maîtres, bouffon chez les valets, fournit pourtant d'excellents contrastes de ton et permet au public de se concentrer tour à tour sur la sincérité des premiers sous le masque, puis sur la truculence jouissive des seconds, ravis de se prendre au jeu de leurs supérieurs. La minutie d'Alexandra Tiedemann et de Joan Mompart en Silvia et Dorante, dans la suggestion constante de leur nature profonde jusque dans la frénésie des doigts, laisse la place à des déflagrations zygomatiques à l'arrivée des serviteurs, qui se font grotesquement la cour sous un décor de roses kitsch. Distraction illusoire. Si le succès humoristique remporté par François Nadin en Arlequin semble exclure toute compassion sociale, la rupture mélancolique qui intervient dans cette scène centrale des valets n'en donne en effet que plus de frissons. Embarrassés par les atours de leur faux statut, Arlequin et Lisette (Dominique Gubser) sont des clowns tristes dans des appareillages encombrants. Liermier évite le simplisme satirique d'une opposition entre domestiques misérables et maîtres injustes; face au gigantesque Arlequin, le petit Dorante paraît même dépassé par le jeu qu'il s'inflige.


L'amour vainqueur

Cette restauration d'une certaine égalité dans une difficulté partagée à assumer ses propres contradictions s'exprime au mieux dans les tensions physiques. A l'attraction irrépressible des valets l'un pour l'autre, qui butte contre un mur, correspond la paralysie de Silvia et Dorante, qui se magnétisent pourtant réciproquement. Et malgré la violence fulgurante qui reprend sans cesse le dessus dans les rapport hiérarchiques, le jeu sur l'inadéquation des vêtements reporte la faute sur le système social et non sur ses représentants.
Le père et le frère de Silvia, arbitres du chassé-croisé, prennent pourtant sur eux une partie de la responsabilité. Alain Trétout, en magicien cornélien, et surtout Felipe Castro, tirent ainsi leur épingle du jeu dans ces rôles utilitaires. Adolescent dégingandé disséqueur de mouches, Castro aiguillonne les amoureux pour vivifier leur amour douloureux, et conserve une ambiguïté troublante dans sa façon de faire passer son jeu cruel pour possiblement vrai.
Liermier aura donc su déjouer l'artifice de la situation, traitant en outre avec authenticité le sentiment amoureux qui point sous les masques. L'amour sort vainqueur, non par un invraisemblable truchement du scénario, mais de manière très plausible dans la sincérité des intentions de jeu. Genève peut s'enorgueillir de compter un très grand metteur en scène dans ses murs. I
Note : Jusqu'au 27 novembre, Théâtre de Carouge, 57 rue Ancienne, Carouge (GE), grande salle François-Simon. Rés. tél: 022 343 43 43, www.theatredecarouge-geneve.ch



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