PHILIPPE BACH
DROITS FONDAMENTAUX - Les «pires intrusions dans la sphère privée» ont été récompensées à Berne. Le géant de la sécurité privée remporte la catégorie «business».
«And the winner is...» Samedi soir avait lieu à Berne la désormais traditionnelle remise du Prix Big Brother qui récompense, chaque année, les pires intrusions dans la sphère privée et autres pratiques de fichage. Autant de situations qui violent les normes édictées pour prévenir ce genre de dérives.
La cérémonie s'est tenue à la Reitschule, haut lieu de la culture alternative. Les Big Brother Awards sont décernés depuis neuf ans en Suisse par un collectif ad hoc regroupant des membre de Grundrechte.ch (droits fondamentaux.ch, la nouvelle raison sociale de l'ex-comité contre l'Etat fouineur, lire ci-dessous) et le Swiss internet user group (SIUG). Ceci avec le soutien de la Rote Fabrik à Zurich, du syndicat Comedia et de l'association Trash.net. Il s'agit d'ailleurs d'un mouvement plus vaste, puisque des prix similaires sont décernés dans dix-neuf pays dans le cadre du réseau Privacy International à l'origine de cette démarche.
Ces prix «que personne ne souhaite recevoir», selon la formule du collectif, se ventilent dans divers domaines.
- Catégorie «business»: le trophée – en béton armé! – est allé à Securitas qui s'est effectivement surpassé cette année avec les affaires successives d'espionnage commandité par Nestlé dans les milieux altermondialistes.
Avec, tout d'abord, la découverte d'une certaine «Sara Meylan» qui a poussé l'intrusion suffisamment loin pour contribuer à la rédaction d'un ouvrage collectif sur Nestlé par Attac. Puis celle de «Shanti Muller» qui a, elle, infiltré le Groupe antirépression de Lausanne.
- Dans la catégorie «Etat», le prix Big Brother va au Ministère public bâlois qui a cru bon ficher des députés d'origine turque. Les données, transmises aux autorités fédérales, amalgamaient ces élus du peuple au réseau du PKK (la rébellion kurde) au motif que certains de leurs votes avaient été évoqués dans une publication turque de gauche et sympathisante avec la cause kurde. Il n'a pour l'heure pas pu être clairement établi si les Ministère public bâlois a agi de sa propre initiative ou s'il oeuvrait sous mandat des services secrets suisses.
- Dans la catégorie «lieu de travail», c'est la CSS (Chrétienne sociale suisse) qui emporte le trophée. Cet assureur offre en effet une prestation quelque peu douteuse, relève le jury du Prix Big Brother: il propose aux entreprises les services d'un «coordinateur d'absence». En clair: il s'agit d'un indicateur qui téléphone chez les personnes en arrêt maladie pour vérifier leur présence à leur domicile, voire qui débarque inopinément chez elles. Une trentaine d'entreprises auraient déjà recours à ce type de surveillance de leurs employés via ce service. La CSS double d'ailleurs son offre avec la présentation d'un logiciel gratuit, téléchargeable sur son site internet, qui permet de recenser les absences au sein d'une entreprise et de les recouper grâce à un outil statistique idoine. Le but affirmé, toujours sur le site internet de la CSS, est d'obtenir un retour au travail «rapide et sans frictions». Une opération win-win, dans ce langage un brin technocratique d'entreprise.
- Mention à vie: ce trophée récompense une personne qui s'est distinguée par son zèle en matière de violation de la sphère privée. Samedi, c'est Kurt Trolliet, le chef du service d'information de la police bernoise, qui remporte la palme. Un individu bien connu de nos services, pour utiliser un langage policier, puisqu'il avait personnellement veillé en janvier dernier à l'embastillement de deux journalistes, lors des manifestations contre le Forum économique mondial de Davos. Le premier travaille pour la WochenZeitung, l'hebdomadaire de gauche zurichois, et le second est notre collègue Simon Petite...
Enfin relevons la remise d'un prix dit Winkelried pour une action particulièrement salutaire de défense des droits fondamentaux. Cette année, on voit la coalition «Lucerne pour tous» être primée. Ce collectif a lutté contre les interdictions de périmètre et la surveillance par caméras de certaines zones. Cette campagne des autorités – intitulée «Lucerne brille» – a débouché sur des actions de dispersions de groupe de jeunes.
Si l'on picore parmi les dossiers soumis à candidature, on tombe sur quelques perles qui annoncent effectivement des lendemains riants. Que penser de ces caméras incorporées dans des panneaux d'affichages électroniques? Pour l'heure, elles permettent de décrypter la qualité de réception du message publicitaire par le passant. Le logiciel est capable de tenir compte du temps passé à regarder l'affiche – ce qui influe sur l'expression – mais aussi de déterminer si le public est une jeune femme ou un vieil homme. Pour l'heure, ces données ne sont pas stockées, «pas encore», relève le jury du Prix Big Brother, et la personne reste anonyme. Mais avec les technologies RFID (les nouvelles puces électroniques qui vont remplacer les codes barres), les potentialités d'identification et de corrélation de données sont énormes.
Autres dossiers repérés par les militants du collectif: les velléités du député vaudois d'Ecologie libérale Jacques-André Haury de créer une base légale pour permettre le dépistage du cannabis chez des écoliers. I