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La crise oubliée

Paru le Jeudi 16 Octobre 2008
   BENITO PEREZ    

International Emeutes de la faim, flambée des prix, développement des agrocarburants: comme attendu, le lexique de la «crise alimentaire» n'a pas passé l'été. La page des agendas politiques est tournée. Dans la plus grande discrétion, l'Organisation mondiale pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a annoncé vendredi que 925millions d'êtres humains avaient faim. En une année, 75millions de personnes ont basculé –pas moins de 1% de la population mondiale.
Un «tsunami silencieux», disait l'ONU ce printemps, qui depuis lors a été submergé par une autre crise. Autrement prioritaire, semble-t-il. D'un côté, 6000milliards de dollars de fonds publics mobilisés en quelques semaines pour garantir la survie de l'architecture financière mondialisée, une structure prédatrice et parasitaire dont la formidable fiabilité vient d'être démontrée... De l'autre, 100milliards de ces mêmes billets verts «suffiraient» à réduire de moitié –et durablement– le nombre de personnes sous-alimentées d'ici 2015. C'est l'objectif officiel de la communauté internationale. Malgré l'émotion printanière, celle-ci n'est parvenue qu'à doubler les prêts agraires consentis par la Banque mondiale: 1,2 milliard de dollars pour 3milliards de paysans!
Etrangers à ces calculs et autres larmoiements hypocrites, quelque 150mouvements paysans de 70pays ont choisi ce 16 octobre, journée mondiale de l'alimentation, pour ouvrir leur quatrième congrès à Maputo, au Mozambique. Pour la coalition Via Campesina (Voie paysanne), le symbole est évident: si les campagnes nourrissent toujours les villes, les ruraux sont de moins en moins nombreux à s'alimenter correctement. Année après année, la production vivrière destinée aux habitants recule au profit de denrées exportées vers des consommateurs à fort pouvoir d'achat. Comment s'étonner, dès lors, que 70% des affamés vivent à la campagne?
Quelle alternative propose Via Campesina? Sans illusion sur les appels au rééquilibrage de la mondialisation, les syndicats paysans défendent une re-localisation de la production et de la consommation, une agriculture de proximité, familiale ou coopérative. Le concept de «souveraineté alimentaire», né au sein de Via Campesina, est désormais consacré; il déplace l'axe de la lutte vers le contrôle effectif, territorial de ces biens d'absolue nécessité.
Retour vers le passé? Pour beaucoup, ce projet s'assimile au refus du progrès. Pas besoin d'être un suppôt des transnationales pour cela: dans notre vulgate moderniste, économies d'échelle et circulation des biens sont synonymes de développement. Le sens de l'Histoire.
C'est un malentendu doublé d'une imposture. D'abord, la «souveraineté alimentaire» ne signifie pas l'autarcie agraire, mais l'organisation de la production locale en fonction des besoins locaux... avant exportation ou importation de surplus. Une meilleure allocation des ressources permettant, par exemple, de stopper l'abandon de terres et l'exode rural en pleine crise alimentaire! Dans un monde qui voit se profiler la crise du pétrole, peut-on être plus «moderne»?
Ensuite, le modèle de l'agro-industrie se nourrit d'une illusion: l'efficacité. Rentable car extensif, il est dix à vingt fois moins productif à l'hectare que l'agriculture familiale[1]. Et ce, malgré son haut degré de mécanisation, ses intrants chimiques, sa voracité en eau, énergie, sols et forêts!
Et la «souveraineté financière», ça tente quelqu'un?
Note : [1]www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/jun/10/food.globaleconomy



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