PHILIPPE CHEVALIER
AMÉNAGEMENT - Seul acteur culturel à refuser la voie de la conciliation, la scène musicale pourrait à elle seule bloquer le chantier de dépollution qui doit démarrer dans un mois.
S'il n'en reste qu'un, le Piment rouge sera celui-là. Pot de terre contre le pot de fer, l'association est le dernier acteur culturel à braver les pelles mécaniques chargées de l'éradiquer de l'ancien site industriel. Tout en agissant en solo, la scène musicale pourrait parvenir à bloquer l'ensemble du chantier de décontamination censé démarrer fin septembre.
C'est sur le front juridique que le Piment rouge a la plus grande «capacité de nuisance» face aux autorités. Edi da Broi, chef du service juridique de la police des constructions, confirme que le Piment a «fait recours le 16 mai dernier auprès de la commission ad hoc contre l'autorisation d'assainir le site (Le Courrier du 20 août) délivrée au maître d'oeuvre. En l'occurrence l'Etat, la Ville de Genève et les Services industriels (SIG). M. da Broi, précise que, vu l'urgence, l'autorisation a été accordée «nonobstant recours». La première tâche du juge sera donc de décider s'il y a lieu de «restituer l'effet suspensif» comme le demande le recours du Piment. Cette première décision, capitale, doit tomber dans les prochains jours.
Interdiction d'investiguer
Dans cette hypothèse, les grues devront attendre à l'entrée du site que la commission se prononce sur le fond: déterminer si les indices de pollution sous le bâtiment sont suffisants pour justifier la démolition de la salle de concerts. Cette deuxième étape pourrait prendre deux mois supplémentaires. Auxquels deux autres mois pourraient s'ajouter si l'affaire suit le chemin du Tribunal administratif. Et plus encore si d'aventure l'affaire finissait sa course au Tribunal fédéral...
Or, Fabrice Gex, programmateur au Piment, n'en démord pas: «Le sous-sol est vraisemblablement non pollué.» D'abord parce que la bâtisse a été édifiée entre 1844 et 1856, sur un terrain encore non contaminé par l'usine à gaz dont l'activité (la distillation de la houille) a débuté en 1844. Elle aurait uniquement servi à l'entreposage des tuyaux de fonte qui servaient à alimenter les réverbères de la ville. Autre indice, les piézomètres plantés en aval du Piment, n'indiqueraient nulle trace de contamination de la nappe phréatique sur ce périmètre. Pour en avoir le coeur net, l'association avait même chargé une entreprise d'effectuer un carottage, en juillet dernier. Mais la machine a été bloquée à l'entrée du site, faute d'autorisation. Celle-ci leur sera par la suite refusée.
«Démarche égoïste»
Pour Alain Davit, du service de géologie, une centaine de carottages ont été effectués sur le site. Un de plus n'apporterait rien. Il lui apparaît en outre très probable qu'à l'époque des petites activités de fonderie avaient lieu dans l'entrepôt, entraînant la migration de métaux lourds et autres polluants dans le sol, puis dans la nappe. La contamination dure depuis une centaine d'années et c'est une obligation légale d'y mettre un terme, rappelle-t-il.
Au niveau politique, Mark Muller refuse de commenter un dossier dans les mains du juge. Le conseiller d'Etat en charge des constructions admet tout de même que la démarche du Piment rouge constitue une sérieuse épine dans le pied. Son espoir est que le juge l'extirpe au plus vite en ne reconnaissant pas la qualité pour agir à l'association, ce qui étoufferait la procédure dans l'oeuf. Le Piment est en effet au bénéfice d'un contrat de prêt à usage accordé par le canton, stipulant que le Piment rouge s'engage à vider les lieux nonante jours après la délivrance d'une autorisation.
Au-delà des aspects juridiques, le magistrat critique la démarche du Piment. Il la qualifie de «pas correcte» eu égard aux efforts déployés par les autorités pour reloger les artisans et les artistes du site. Et même «d'égoïste» dans la mesure où l'association prend le risque de bloquer la construction du «premier vrai écoquartier de Suisse», avec des centaines de logements à la clef. I