STÉPHANIE FRANK
MARCEL PROUST Depuis quinze ans, la réalisatrice française Véronique Aubouy filme des gens de tous âges et de tous horizons lisant à voix haute deux pages d'«A la recherche du temps perdu».
Ce sont de vieux Folio cornés, annotés et dix fois rafistolés. C'est dans cette édition que Véronique Aubouy, 47 ans, a lu pour la première fois A la Recherche du temps perdu, et c'est dans cette édition qu'elle le fait lire à ceux qui croisent sa route depuis quinze ans. Et ils sont nombreux à l'avoir suivie: 750 lecteurs ont ainsi épuisé les pages de Du Côté de chez Swann, d'A l'Ombre des jeunes filles en fleur et du premier tome du Côté de Guermantes. Véronique Aubouy laisse à chacun le choix du lieu et de la mise en scène et comme ses lecteurs ont de l'imagination, La Recherche est lue partout: dans des salons, des chambres et des cuisines, mais aussi dans un chai, sur le pont d'un bateau, dans une gare, à cheval, dans un lac, un musée, au pied de la tour Eiffel ou devant la tombe de l'auteur. «Une femme a lu ses pages dans l'étable de ses parents, au milieu des vaches, se souvient la réalisatrice. Aucun des enfants n'avait l'intention de devenir agriculteur. Elle savait qu'un jour la ferme serait vendue et que, sans doute, l'étable disparaîtrait. Elle voulait que ce lieu subsiste quelque part.»
POUR NE PAS QUITTER PROUST
«Quand j'ai commencé La Recherche, raconte Véronique Aubouy, je ne pouvais plus m'arrêter. C'est un livre-matrice, un condensé de vie. Après l'avoir fini, j'avais sans cesse besoin d'y revenir. Ce projet, 'Proust lu', c'est le moyen que j'ai trouvé pour ne pas le quitter.» Véronique Aubouy commence par solliciter son entourage, sa famille, ses amis... et dessine ainsi petit à petit une sorte d'autoportrait: «Quand j'ai commencé, je travaillais dans le cinéma (elle a réalisé des courts-métrages de fiction et des documentaires, notamment des portraits d'artistes, ndlr), du coup, dans la lecture du premier tome, il y a beaucoup d'acteurs. Puis, grâce à ce film, j'ai fréquenté le milieu de l'art et on en retrouve pas mal de représentants dans les lecteurs du deuxième tome. Au troisième tome, on m'a invitée en résidence ici ou là et mes lecteurs sont naturellement des gens du coin.»
UNE MULTITUDE DE PORTRAITS
Outre celui de sa réalisatrice, le film dresse également le portrait de chaque lecteur, qui endosse la personnalité du narrateur. «Bien sûr, le lecteur est filmé dans un lieu, un contexte et une attitude qu'il a choisis, mais même s'il compose un personnage, au bout de quelques minutes, le texte l'emporte», explique Véronique Aubouy.
Le roman, lui aussi, prend une nouvelle forme à chaque lecture: un chat passe, des enfants jouent, la lumière change et ces micro-événements entrent en résonance avec les mots de Marcel Proust qui s'impriment différemment dans l'esprit du spectateur. «De plus, le lecteur fait ce qu'il veut du texte, remarque la réalisatrice. Souvent, il le transforme, remplace un mot par un autre, change le temps des verbes, transforme les noms propres...»
FAÇON DE VIVRE
Comme un écho à La Recherche, le travail de Véronique Aubouy est aussi une réflexion sur le temps: au fil des lectures, la qualité de la vidéo évolue, l'image granuleuse et un peu jaunie des débuts devient plus lumineuse, les modes vestimentaires changent et certains lecteurs qui reviennent plusieurs fois dans le film aussi. «Dans un film de cinéma, quand une scène est tournée, c'est fini, c'est du passé, analyse la réalisatrice. 'Proust lu', c'est un film toujours régénéré, toujours en fabrication et donc toujours au présent.»
Le projet rencontre également son modèle dans sa démesure: si le film dure aujourd'hui 77 heures, il devrait en faire 150 à 200 pour atteindre les dernières pages de l'oeuvre, et il réunira alors près de 2000 lecteurs. La dernière page devrait être lue en... 2050. Mais est-il vraiment question d'arriver au bout de cette aventure? «Je voudrais que ce travail ne finisse jamais, affirme Véronique Aubouy. C'est un équilibre, une façon de vivre, d'être dans le monde et je vois difficilement comment je pourrais faire sans.»
Note : En savoir plus: www.
veroniqueaubouy.fr