MATHIEU LOEWER
CANNES - La Suissesse se distingue avec une brillante première fiction, projetée hier à la Semaine internationale de la critique.
Auteure de plusieurs documentaires et d'un téléfilm remarqué pour Arte (Des épaules solides), Ursula Meier – Suissesse née à Besançon en 1971 – n'est pas une inconnue. La découverte de son premier long métrage de fiction pour le grand écran, hier à Cannes lors d'une séance spéciale de la Semaine internationale de la critique, fait pourtant figure de révélation. Coproduction helvético-franco-belge avec Isabelle Huppert et Olivier Gourmet en tête d'affiche, Home atteste de la plus belle manière des ambitions de la jeune cinéaste.
Pour reprendre l'expression d'Ursula Meier, interviewée à la veille de son départ pour Cannes (lire ci-dessous), ce huis clos a des airs de «road movie à l'envers». En pleine campagne, un père, une mère et leur trois enfants ont trouvé le bonheur au bord d'une autoroute à l'abandon depuis dix ans. Lorsque les travaux sont soudain achevés, et que les premières voitures défilent, la résistance s'organise...
Combat intérieur
La petite maison dans la prairie contre la vilaine route véhiculant vacarme et pollution: la métaphore paraît limpide et la confrontation bien manichéenne, mais l'enjeu de Home est ailleurs. Comme le combat livré par une jeune athlète dans Des épaules solides, celui qui se joue ici est d'abord intérieur. Car le fleuve automobile va surtout bouleverser l'équilibre de cette famille, la pousser dans ses derniers retranchements. Incapables de renoncer à leur île, les Robinsons du bitume s'incrustent en dépit du bon sens, jusqu'à en perdre la raison.La mise en scène épouse à merveille le mouvement inexorable du récit, la caméra à l'épaule et le montage heurté des premières séquences faisant place à une réalisation plus statique et retenue. L'échelle des plans comme la composition des images (une vue depuis une fenêtre qui dessine un cadre dans le cadre) signifient l'isolement mortifère des personnages. Et la superbe photographie signée Agnès Godard, fidèle cheffe-opératrice de Claire Denis, cristallise encore leur descente aux enfers: les paysages lumineux et les couleurs chaudes du début succomberont à la noirceur insondable de l'obscurité.
Ursula Meier accorde par ailleurs une grande attention à la bande-son. Bruits de moteur et crépitements de la radio ne sont plus que les échos d'un monde extérieur nuisible, opposés à la quiétude de la nature qui entoure la maison. Et la musique – du classique au heavy metal en passant par Django Reinhardt et Dean Martin – assume un rôle dramatique essentiel dans l'éclectisme le plus réjouissant. On retrouve ce goût des mélanges dans le ton du film, drame aux accents comiques ou poétiques, dans sa façon de se soustraire aux étiquettes comme aux références cinéphiles – ce qui n'empêche pas de penser à Week-end de Jean-Luc Godard ou au Septième continent de Michael Haneke. Avec ce beau film d'auteur parfaitement maîtrisé, radical sans être austère, Ursula Meier apporte une pierre précieuse à la maison du cinéma. I