Accueil » Culture » article

«Home», leçon de cinéma signée Ursula Meier

Paru le Lundi 19 Mai 2008
   MATHIEU LOEWER    

Culture CANNES - La Suissesse se distingue avec une brillante première fiction, projetée hier à la Semaine internationale de la critique.
Auteure de plusieurs documentaires et d'un téléfilm remarqué pour Arte (Des épaules solides), Ursula Meier – Suissesse née à Besançon en 1971 – n'est pas une inconnue. La découverte de son premier long métrage de fiction pour le grand écran, hier à Cannes lors d'une séance spéciale de la Semaine internationale de la critique, fait pourtant figure de révélation. Coproduction helvético-franco-belge avec Isabelle Huppert et Olivier Gourmet en tête d'affiche, Home atteste de la plus belle manière des ambitions de la jeune cinéaste. Pour reprendre l'expression d'Ursula Meier, interviewée à la veille de son départ pour Cannes (lire ci-dessous), ce huis clos a des airs de «road movie à l'envers». En pleine campagne, un père, une mère et leur trois enfants ont trouvé le bonheur au bord d'une autoroute à l'abandon depuis dix ans. Lorsque les travaux sont soudain achevés, et que les premières voitures défilent, la résistance s'organise...


Combat intérieur

La petite maison dans la prairie contre la vilaine route véhiculant vacarme et pollution: la métaphore paraît limpide et la confrontation bien manichéenne, mais l'enjeu de Home est ailleurs. Comme le combat livré par une jeune athlète dans Des épaules solides, celui qui se joue ici est d'abord intérieur. Car le fleuve automobile va surtout bouleverser l'équilibre de cette famille, la pousser dans ses derniers retranchements. Incapables de renoncer à leur île, les Robinsons du bitume s'incrustent en dépit du bon sens, jusqu'à en perdre la raison.La mise en scène épouse à merveille le mouvement inexorable du récit, la caméra à l'épaule et le montage heurté des premières séquences faisant place à une réalisation plus statique et retenue. L'échelle des plans comme la composition des images (une vue depuis une fenêtre qui dessine un cadre dans le cadre) signifient l'isolement mortifère des personnages. Et la superbe photographie signée Agnès Godard, fidèle cheffe-opératrice de Claire Denis, cristallise encore leur descente aux enfers: les paysages lumineux et les couleurs chaudes du début succomberont à la noirceur insondable de l'obscurité.
Ursula Meier accorde par ailleurs une grande attention à la bande-son. Bruits de moteur et crépitements de la radio ne sont plus que les échos d'un monde extérieur nuisible, opposés à la quiétude de la nature qui entoure la maison. Et la musique – du classique au heavy metal en passant par Django Reinhardt et Dean Martin – assume un rôle dramatique essentiel dans l'éclectisme le plus réjouissant. On retrouve ce goût des mélanges dans le ton du film, drame aux accents comiques ou poétiques, dans sa façon de se soustraire aux étiquettes comme aux références cinéphiles – ce qui n'empêche pas de penser à Week-end de Jean-Luc Godard ou au Septième continent de Michael Haneke. Avec ce beau film d'auteur parfaitement maîtrisé, radical sans être austère, Ursula Meier apporte une pierre précieuse à la maison du cinéma. I



article

«J'ai expérimenté tout ce que l'on déconseille pour un premier long métrage»

   propos recueillis par Mathieu Loewer    



Comment une jeune réalisatrice comme vous est-elle parvenue à monter un premier long métrage de fiction aussi ambitieux – à tout point de vue – pour les standards helvétiques?

Ursula Meier: Comme je ne supporte pas de me répéter, chaque film signifie pour moi une prise de risque totale. J'aime bien aller vers ce que je ne connais pas. Mais mon téléfilm pour Arte, tourné très vite en vidéo avec une petite équipe, est tout aussi ambitieux qu'une production comme Home. L'ambition est dans l'enjeu artistique, quels que soient les moyens à disposition; dans le désir d'essayer des choses différentes, d'interroger le langage cinématographique. Cela dit, c'est vrai que j'ai expérimenté tout ce que l'on déconseille pour un premier long métrage: acteurs connus, décors à construire, voitures, enfants, animaux... En fait, je ne pouvais pas faire autrement: soit je tournais en vidéo avec des potes le long d'une vraie autoroute – ce qui est trop dangereux! – soit j'avais besoin d'une structure solide et de moyens conséquents. C'est le paradoxe du film, qui est très intimiste mais très complexe à tourner.

Vous avez travaillé avec quatre coscénaristes. Quelle a été la contribution de chacun?

– Elles ont été successives, car j'ai porté ce projet assez longtemps. Je reprenais l'écriture entre deux commandes en travaillant à chaque étape avec quelqu'un d'autre. La première version était davantage centrée sur le personnage de Marion (l'adolescente de la famille, ndlr), mais comme j'ai tout mis ce que j'avais à dire sur elle dans Des épaules solides, le scénario a évolué. Le pari était de développer une dramaturgie à la fois minimaliste et intense, de ne pas céder à la tentation de quitter ce lieu unique.


Comment le choix des comédiens s'est-il opéré?

– J'avais pensé à Isabelle Huppert en écrivant, elle a beaucoup aimé le scénario et dit oui très vite. Olivier Gourmet a été choisi ensuite. J'ai pensé que prendre deux acteurs aussi différents – et talentueux – donnerait un mélange étonnant. Pour les enfants, j'avais beaucoup aimé Adélaïde Leroux dans Flandres, de Bruno Dumont, et nous avons trouvé les deux plus jeunes en Suisse.


Vous avouez partager une obsession «jusqu'au-boutiste» avec les personnages de Home et de vos autres fictions. Est-ce une qualité (ou un défaut) nécessaire pour faire du cinéma?

– Oui, il faut s'accrocher! Avec la distance, je réalise que je reviens toujours à ce thème. Il y a une phrase du cinéaste taïwanais Tsai Ming-liang qui résume bien ma pensée: «Quand on se trouve dans une situation tragique à l'extrême, qu'il n'y a plus d'échapatoire, qu'on est acculé, c'est là que d'un seul coup on peut se libérer, trouver la force de s'en sortir.»


Home est à la fois très «cinématographique» et très théâtral: on imagine une mise en scène où le son des voitures suffirait à représenter l'autoroute...

– Un metteur en scène de théâtre m'a en effet dit qu'il aimerait beaucoup adapter mon scénario. C'est sans doute dû au huis clos. Mais c'est un film puissamment cinématographique, où le son est aussi important que l'image. S'il est mis assez fort, le spectateur fait presque l'expérience «physique» de vivre au bord d'une autoroute!


Par son thème très métaphorique et ses couleurs vives, Home évoque le cinéma des années 1970. Etait-ce une référence pour vous?

– Très inconsciemment. Ce n'est pas un film référentiel, mais qui brasse tout ce qui m'a nourrie et donné envie de faire du cinéma. Avec la directrice de la photographie Agnès Godard, j'ai plutôt travaillé à partir de photos; notamment «Insomnia» de Jeff Wall, où l'on voit un type endormi sous une table de cuisine.


Comment définiriez-vous le genre du film?

– Je crois que c'est un film assez singulier. J'avais envie de mélanger les tons et les genres, de passer d'une scène dramatique à une autre plus burlesque, de penser autant à Tati qu'à Pialat. Dans la façon de filmer aussi, on commence par une caméra à l'épaule pour finir avec des plans très posés. Seul le dernier plan est en mouvement et du point de vue de la route. On rejoint ainsi l'origine de Home: en voiture, j'ai vu des maisons juste au bord de l'autoroute et je me suis dit qu'il serait intéressant d'inverser le regard. En fait, c'est un road movie à l'envers.


Et sa morale?

– C'est une fable contemporaine sur la famille, sur un isolement qui vire à la folie. Il y a entre les personnages une intimité extrême, un lien fusionnel que l'autoroute va révéler. Il devient un écran sur lequel chacun projette ses névroses. Il représente aussi le monde – violent, agressif, polluant – débarquant chez des gens qui pensaient à tort pouvoir vivre seuls. En cela, c'est un film qui parle de la Suisse.


Quels sont vos prochains projets?

– Je suis encore en pleine réflexion à ce sujet, mais je sais que j'ai envie de tourner très vite, en Suisse et en hiver!



Commentaires

«Home», leçon de cinéma signée Ursula Meier | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
Les commentaires appartiennent à leur auteur.
Ils ne représentent pas forcément les opinions du Courrier.

Pour des médias indépendants...

En faisant un don pour cet article, vous participez au maintien de notre indépendance.
Le Courrier n'a pas de capital, mais il a une richesse, ses lecteurs.
Si vous souhaitez faire un don en Euro, vous pouvez vous rendre sur notre page Dons.











Creative Commons License

Ces articles sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

   lecourrier   lecourrier lecourrier
» Abonnez-vous!
» Le coin des abonnés
» Nouvelles du Courrier
» Présentation
» L'équipe
» Historique
» Charte
» Statuts NAC
» Membres
» Ass. lecteurs
» Architrave
» L'agenda
» Contacts
» Partenaires
» Tarifs annonces
;