PROPOS RECUEILLIS PAR JULES DE BERNIS
ENTRETIEN - Ce qui est légitime dépasse parfois ce qui est légal et donne un droit de résistance, justifie le Français Jean-Baptiste Libouban, dont le mouvement arrache des plants transgéniques.
Le mouvement des Faucheurs volontaires est le digne héritier de la désobéissance civile théorisée par Henry David Thoreau, au XIXe siècle, aux Etats-Unis. En France, c'est aujourd'hui le groupement civique non violent de lutte contre la culture des OGM (organismes génétiquement modifiés) le plus développé. Jean-Baptiste Libouban, un de ses fondateur avec José Bové, est de toutes les luttes. Membre de la communauté de l'Arche de Lanza del Vasto et disciple de Gandhi, il milite pacifiquement depuis quarante ans. Il a entre autres expériences celles de la lutte contre le nucléaire, contre l'installation de l'armée française sur le plateau du Larzac et a jeûné devant l'ONU pour protester contre l'invasion américaine en Irak. A l'occasion de sa campagne «prudence OGM», le Centre pour l'action non violente avait invité Jean-Baptiste Libouban à Pully et Lausanne le week-end dernier.
Comment le mouvement des Faucheurs volontaires est-il né?
Jean-Baptiste Libouban: En France, la lutte a commencé en 1997, quand des paysans du syndicat de la Confédération paysanne ont découvert une culture de colza transgénique en Isère. La mairie n'en avait rien dit et cela menaçait leurs cultures. Ils ont alors décidé d'arracher les plants en cause. Ils n'ont jamais été condamnés, car, à l'époque, les bases légales manquaient. Suite à d'autres fauchages, José Bové, alors porte-parole du syndicat agricole, s'est retrouvé condamné à dix mois de réclusion ferme. C'est à sa sortie de prison qu'on s'est demandé pourquoi la société civile ne rejoindrait pas le mouvement. Nous avons donc commencé à embaucher des faucheurs volontaires lors du rassemblement altermondialiste de l'été 2003 sur le plateau du Larzac.
Quand les premières actions publiques ont-elles commencé?
C'est en juillet 2004 que le premier arrachage public annoncé dans les journaux a eu lieu près de Toulouse. Nous étions 1500 à visage découvert, agissant de manière non violente face aux forces de l'ordre. Nous «neutralisions» des plantes dangereuses au même titre que le gouvernement «neutralise» des champs de cannabis. Les neuf prévenus les plus connus – dont José Bové, moi-même et les députés Verts Noël Mamère et Gérard Onesta – ont été inculpés. Mais 224 autres faucheurs ont demandé à être comparants volontaires. Sans avoir été accusés, ils ont exigés d'être jugés comme nous. C'était une action sans précédent dans le droit français. Elle a permis de lancer un grand débat public. La solidarité a beaucoup joué et aucun faucheur n'a jamais payé un centime. Nous sommes 7000 aujourd'hui.
Quelles sont les origines de votre engagement contre les OGM?
Deux affaires m'ont sensibilisé à cette problématique. D'abord, la condamnation en 1997 de Percy Schmeiser, un Canadien dont les champs de colza bio avaient été contaminés par des plants transgéniques de Monsanto. Accusé par la multinationale agrochimique, ce paysan a été condamné pour utilisation de plantes brevetées. Ensuite, l'affaire Arpád Pusztai. Ce chercheur réputé a montré publiquement en 1998 la toxicité de pommes de terres transgéniques qu'il avait étudiées. Il a presque immédiatement été suspendu de ses fonctions. Cela illustre le pouvoir des firmes et de leurs lobbies.
La non-violence est-elle compatible avec la destruction de biens?
Oui. Deux tribunaux français ont déjà relaxé des faucheurs, car le principe de précaution est inscrit dans la Constitution. Il explique que les citoyens ont droit à un environnement sain et qu'ils n'ont pas que des droits mais aussi des devoirs. Ensuite, les références à l'état de nécessité sont importantes. En dernier recours, un acte moralement répréhensible habituellement devient acceptable. Ce qui est légitime dépasse alors ce qui est légal et cela donne un droit de résistance au citoyen, un droit à la défense d'autrui. Quand il épuise toutes les possibilités démocratiques, il ne lui reste que la désobéissance civique pour alerter la conscience publique.
Les Faucheurs volontaires ont parfois arraché des plants de nuit. Pourquoi?
Le fauchage est une action citoyenne. Elle doit donc se faire de jour et à visage découvert. Cela reste notre ligne de fond. Cependant, même en tant que non-violents nous avons parfois été attaqués avec des grenades lacrymogènes et des chiens. Certaines actions ont fini avec soixante blessés dans nos rangs. Le fauchage de nuit est donc parfois plus facile, mais on le revendique le lendemain. I
Note : Rens.: www.monde-solidaire.org