PROPOS RECUEILLIS PAR RACHAD ARMANIOS
ENTRETIEN - MeDina Bazarbachi, présidente de l'association Mesemrom, défend contre vents et marées les Roms, interdits de mendicité à Genève et ostracisés en Roumanie.
Mesemrom, c'est un peu le grain de sable qui tente de gripper la machine juridico-politique mise en branle à Genève contre la mendicité. Présidente de cette association de défense des Roms, MeDina Bazarbachi mène avec sa consoeur Doris Leuenberger une bataille bien solitaire. Qu'importent les lettres d'insulte quand on a l'intime conviction de mener une lutte juste, répond cette avocate de 35 ans. Née d'un père syrien et d'une mère suisse alémanique, cette femme de droit conçoit son métier comme un engagement aux côtés des plus faibles. Or les Roms, discriminés chez eux, passent à Genève pour des profiteurs. Pourtant, ils cherchent seulement à récolter les miettes de l'opulence helvétique en dormant sous ses ponts, s'indigne la jeune femme. Emporté par le rouleau compresseur politico-médiatique, Genève s'est doté en novembre dernier d'une loi pour interdire la mendicité. Mais les rouages sont mal huilés, avertit l'avocate, car «la loi n'est pas applicable». Entretien.
Comment est née Mesemrom?
Dina Bazarbachi: En constatant que les Roms, à Genève, vivaient non seulement dans la misère mais aussi dans une zone de total non-droit et sans soutien, nous avons avec quelques personnes décidé de créer Mesemrom. L'été passé, des journalistes de «Temps Présent» ont contacté Doris Leuenberger [elle partage ses bureaux avec MeBazarbachi], alors présidente de la Ligue des droits de l'homme. Ils voulaient un avis de droit après avoir remarqué que des policiers saisissaient de l'argent à des Roms, parfois contre une quittance, parfois sans. Nous avons alors réalisé qu'il n'y avait plus de base légale réprimant la mendicité mais seulement un règlement, qui n'était par conséquent plus valable. Le service juridique de la police est arrivé à la même conclusion. Laurent Moutinot (ministre de la Police) a donc abrogé ce texte. Les deux Roms que nous défendions alors ont été remboursés. Les libéraux ont crié au scandale, la polémique a enflé et abouti à la réintroduction de l'interdiction de mendier.
Les Roms vivaient dans la misère, dites-vous?
Depuis des années, les Roms dormaient sous les ponts parce que les services sociaux refusaient systématiquement de les accueillir, en raison de leur nationalité. Choqués, nous avons fait de difficiles démarches pour qu'ils soient acceptés dans les abris. Pour Mesemrom, il s'agissait de les aider mais aussi d'améliorer leur image, car, à Genève comme chez eux ou partout ailleurs, ils sont détestés et discriminés. Aujourd'hui, notre association compte quatre-vingts membres.
Pourquoi avoir recouru au Tribunal fédéral?
Interdire purement et simplement la mendicité sur tout le territoire est anticonstitutionnel. C'est non seulement disproportionné au vu de l'intérêt public, mais surtout cela viole la liberté personnelle. Nous avons aussi évoqué la liberté économique, une façon de tacler les libéraux.
En abrogeant le règlement antimendicité, Laurent Moutinot a été accusé de créer un appel d'air.
C'est faux. Après son annonce, plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'on ait constaté de recrudescence de mendiants. Ceux qui affirment le contraire n'ont jamais pu le prouver. A l'inverse, les bénévoles sur le terrain indiquent qu'il y a toujours eu entre cinquante et quatre-vingts Roms –et non cent à trois cents comme on a pu le dire. Les journalistes, les politiques ont créé toute cette polémique pour un tout petit nombre de Roms, qui viennent régulièrement selon un tournus. C'est du délire!
La loi a été conçue pour combattre une certaine mendicité professionnelle. En outre, même des gens charitables préféreraient voir les mendiants travailler.
Mais les Roms veulent travailler. S'ils avaient un travail, jamais de la vie ils s'humilieraient en tendant la main dans la rue. Seulement, ils ne trouvent pas de travail, ou seulement l'été dans les champs. Et à Genève, qui engagerait, même au noir, un Rom qui dort dans la rue et manque par conséquent d'hygiène?
En réalité, les gens se donnent bonne conscience en se disant qu'il existe des réseaux et que mendier est lucratif. La vérité, c'est qu'un mendiant gagne dans les huit francs par jour. Ce qui est toujours plus que ce qu'ils peuvent avoir chez eux.
Si la police leur saisit ces sommes, cela les dissuadera-t-il de revenir?
Absolument pas. Depuis 2004 déjà ils se font saisir leur argent. Mais on ne pourra jamais tout leur prendre, et ce qui restera en vaudra encore la peine.
La loi n'est pas dissuasive, mais pas non plus applicable, affirmez-vous?
Elle stipule qu'un policier peut saisir l'argent d'un mendiant pris en flagrant délit et refusant de payer une amende qui n'existe pourtant pas encore. Car seul le Service des contraventions peut émettre une contravention. En n'ayant pas vu ce problème, la commission juridique du parlement a d'ores et déjà perdu la face puisque la loi devra être revue. Je suis en effet en train de déposer un recours au Tribunal administratif. Le procureur Daniel Zappelli risque de se retrouver avec une décision de justice montrant l'illégalité de ses directives. Il devra alors s'expliquer.
A votre avis, si la police n'a jusque-là procédé qu'à quelques saisies d'argent, c'est pour calmer le jeu?
Non. C'est parce qu'elle sait que des avocats ne vont pas hésiter à introduire des recours.
Cette polémique sur la mendicité a-t-elle changé votre regard sur Genève?
J'ai été très déçue par la réaction de la population –nous avons tout de même reçu des messages de soutien. A Genève, le décalage entre la richesse des uns et la misère des autres est choquant. De même, le fait qu'on s'acharne contre une cinquantaine de miséreux à qui l'on prend quelques sous alors que le blanchiment de sommes colossales reste encore trop impuni. J'en tire l'enseignement qu'il reste encore beaucoup à faire sur le plan du racisme et des droits de l'homme. I