PROPOS RECUEILLIS PAR GRÉGORY TERVEL / O    

Actuel FLUX FINANCIERS - Eva Joly appelle à l'abolition des paradis fiscaux, qui «minent le développement des pays du Sud». Entretien.
On ne l'entend peut-être plus autant qu'avant, mais la juge Eva Joly continue son combat contre la criminalité économique organisée, la cause de sa vie. L'ancienne magistrate française, qui a fait trembler les puissants et instruit contre vents et marées la célèbre affaire Elf sept années durant, a gardé toute sa force de conviction. Elle est revenue en Norvège, son pays d'origine, qui lui a offert une plate-forme idéale pour mener la lutte contre la corruption internationale et les abus des paradis fiscaux. Une autre manière de servir la justice. Entretien.

Vous êtes depuis 2002 conseillère spéciale du gouvernement norvégien. Quel est l'objet précis de cette collaboration?
Eva Joly: Je travaille au sein de Norad, l'agence norvégienne de développement, en relation directe avec le ministre norvégien du développement international, sur les actions à mener au niveau international pour combattre la corruption. Notre attention s'est déplacée vers les flux financiers illicites, une notion beaucoup plus large. Nous essayons d'étudier l'utilisation des paradis fiscaux par les multinationales pour éviter de payer des impôts dans les pays de production. La plupart des sociétés minières qui opèrent en Zambie, par exemple, n'y paient pas d'impôt. Très souvent la ligne des résultats est manipulée, artificiellement minorée, car il est plus intéressant de sortir les bénéfices aux Bermudes, aux îles Caïman, à Jersey, là où les fonds gagnés à l'étranger ne sont pas taxés. Nous avons observé cela à de multiples reprises. Ce système prive les pays en voie de développement de leur produit fiscal légitime. Nous devrons oeuvrer pour que les régimes fiscaux dommageables à ces pays soient modifiés. Aujourd'hui, la moitié des transactions boursières passent par les paradis fiscaux, ainsi qu'une très grande partie des transactions commerciales. La rhétorique de ces juridictions, selon laquelle la concurrence fiscale aide les autres Etats à baisser leur pression fiscale, est fausse. Les entreprises du Liechtenstein ou des îles Caïman n'ont pas de réalité économique, elles perturbent le jeu économique et faussent la concurrence. Nous devons reconsidérer notre système juridique, qui autorise tout cela. Nous avons vécu toutes ces années sur des fictions, il faut revenir à la réalité.

La Suisse fait-elle partie de ces paradis fiscaux?
Oui, dans le sens où elle autorise la gestion de fortunes ou de fonds qui se trouvent dans des juridictions où il n'y a aucune transparence. Mais la Suisse n'autorise plus l'ouverture de comptes anonymes, et elle coopère. Elle a fait des progrès depuis l'introduction des principes de Bâle (sur le contrôle bancaire) et des règles du GAFI (Groupe d'action financière, organisme intergouvernemental destiné à lutter contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme). C'est grâce à ces règles que dans l'affaire Elf, par exemple, il a été possible d'identifier les titulaires des comptes et d'obtenir leur condamnation. La Suisse pourrait mieux réglementer les gestionnaires de fortune, les obliger à connaître le nom de leurs clients, pas simplement le nom de la société aux îles Caïman mais celui des personnes physiques au bout de la chaîne.


La lutte contre les paradis fiscaux est-elle la clé du développement des pays du Sud?
Je le pense. Des études démontrent que pour chaque franc investi dans l'aide à ces pays en développement, le monde développé en tire dix de façon illicite. Si ce fait-là était connu, prouvé et accepté, cela devrait commander une nouvelle politique de développement. L'existence de juridictions fermées, de pays non coopérants, permet de cacher le produit de la corruption ou de vols directement effectués dans les caisses de l'Etat. Elle permet aussi de tricher dans les transactions commerciales, en majorant artificiellement les charges et en minorant les revenus au détriment du pays producteur de matières premières. Regardez la mine que possédait Exxon au Chili. Elle a opéré à perte pendant 26ans avant d'être vendue 1,8milliards de dollars... Cela indique assez clairement la présence de montages financiers. Cela veut dire que les Chiliens ont fourni la moitié du cuivre mondial pendant 26ans sans en tirer de bénéfice. Exxon a utilisé les routes, les ports, les voies aériennes, toutes les infrastructures, mais c'était cadeau. Les intérêts chiliens n'ont pas été soignés quand Pinochet a privatisé le secteur minier.

Quelles sont les solutions à mettre en place?
Nous devrions proposer à l'ONU une résolution sur la souveraineté, qui garantirait à un pays le droit, absolu, de définir le régime fiscal applicable à ses citoyens, mais avec l'obligation de ne pas interférer dans le régime fiscal des autres pays souverains. La traçabilité des flux de capitaux est bien sûr fondamentale. Il y a des modifications relativement simples que nous pourrions imposer sur les règles comptables: il est extrêmement difficile de lire le bénéfice d'un grand groupe aujourd'hui. Moi j'aimerais savoir, en lisant les comptes annuels d'une multinationale, ce qu'elle a gagné en Angola, au Gabon ou au Cameroun, et ce qu'elle a payé comme impôts dans ces pays. Et là, l'action des investisseurs et de l'opinion publique est extraordinairement importante. Parce que le jour où les épargnants demanderont à Carrefour combien le groupe paie en impôts dans tel ou tel pays, et qu'il tirera la conclusion qu'on ne souhaite plus investir dans une société qui fait de l'optimisation fiscale à outrance, alors le monde changera. Le progrès passe également par l'Union européenne. Jusqu'à présent elle n'a pas réussi à mettre bon ordre en son sein, avec ses différents régimes fiscaux dérogatoires et nuisibles. Mais elle y arrivera, je suis confiante. Quand l'opinion publique anglaise, par exemple, comprendra combien certains des régimes fiscaux britanniques sont néfastes, on y remédiera.

Des mesures unilatérales peuvent-elles aussi être efficaces?
Les Américains ont osé prendre des mesures unilatérales dans le Patriot Act de 2001. Ils ont interdit l'accès de banques fictives, qui n'ont pour seul client que leur propriétaire, à leur marché et à leurs banques. Ce fut un succès. L'Allemagne pourrait très bien refuser aujourd'hui l'accès à son marché aux entreprises immatriculées au Liechtenstein à l'exception de celles qui seraient en mesure de prouver qu'elles sont de véritables entreprises. Je pense qu'il faut commencer, le travail multilatéral est trop lent. I



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«Une question de survie pour le système capitaliste»

   Propos recueillis par Grégory Tervel    



Que vous inspire la double actualité du scandale de l'évasion fiscale au Liechtenstein et de la crise des subprimes aux Etats-Unis?
Eva Joly: La vraie nature criminelle des placements au Liechtenstein apparaît maintenant au grand jour. Il devient évident pour tout le monde qu'il n'est pas ce centre financier gardien des libertés et de la vie privée qu'il prétend être, mais qu'il a une action complice pour frauder le fisc de l'Allemagne et d'autres pays. Ce scandale nous aide, tout comme la crise des liquidités sur les marchés, dans laquelle l'absence de transparence fait que les acteurs n'ont plus confiance et qui nous a déjà coûté mille milliards de dollars. Le contexte actuel est historique, il peut nous permettre d'accélérer le traitement de ces questions, qui font l'objet de discussions depuis plusieurs années à l'ONU ou à la Banque mondiale. C'est le moment ou jamais de pousser les bonnes idées et de prendre conscience que, derrière les façades de marbre des banques, il y a un système qui tourne à plein pour que les richesses sortent des pays en développement et rentrent dans notre économie.


Est-ce la fin de l'ultra-libéralisme?
Si nous souhaitons que le libre marché survive, nous ne pouvons pas tolérer que la moitié des flux financiers soient soustraits aux régulateurs ou aux impôts. Tolérer cela revient à condamner finalement la petite classe moyenne à supporter toutes les charges de l'Etat, avec des implications politiques très lourdes, puisque cela signifie la fin de la démocratie. Les dix années à venir vont être celles de la bataille contre les juridictions qui permettent de cacher qui on est. C'est une question de survie du système capitaliste, le temps de réguler le marché est bel et bien arrivé.



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«Un monde profondément injuste»

   Propos recueillis par GTL    



Dans le combat contre la corruption que vous menez, vous sentez-vous plus utile aujourd'hui que quand vous étiez juge d'instruction au pôle financier de Paris?
Eva Joly: C'est très différent, je pense que l'un a préparé l'autre. Jamais je n'aurais pu faire mon travail actuel avec autant de conviction et de poids si je n'avais pas eu l'occasion de voir ce qui se passe réellement derrière les cartes. Pour moi, l'affaire Elf a été une nouvelle façon de voir le monde, et de comprendre qu'entre le théâtre qu'on vous montre et la réalité à la fois du pouvoir et des flux de capitaux, il y a un monde. Je dédie le reste de ma vie à mettre ce monde-là en lumière, parce que j'ai compris qu'il est profondément injuste et qu'il maintient l'Afrique en particulier dans un état de dépendance à des régimes autocratiques que malheureusement nous soutenons.


Etes-vous réaliste en pensant que l'architecture financière internationale puisse être bouleversée, tant les intérêts qui y concourent sont énormes?
Disons que j'ai une vision d'un monde plus juste, où il y a du développement pour tout le monde, où la fortune ne continue pas à se concentrer entre les mains des plus malins, où règne une plus grande transparence. Je pense que ceux qui ont commencé à lutter contre l'esclavage se voyaient aussi répondre que l'abolir serait néfaste pour l'économie, que cela coûterait beaucoup d'emplois dans les ports. Il ne faut pas accepter ces arguments d'injustice.


Vous avez aujourd'hui 64 ans, comptez-vous continuer encore longtemps?
Je n'ai pas l'intention de m'arrêter, mais même si je le faisais aujourd'hui, je serais très confiante car ces idées sont en train de prendre et il est trop tard pour nous arrêter. Beaucoup d'ONG travaillent sur la question, Tax justice network, Publish what you pay, Global witness... Et la Norvège s'est singularisée en étant le seul pays à avoir apporté sa crédibilité d'Etat à l'objectif d'une plus grande justice fiscale dans le monde.



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