CHARLES PHILIPONA & MARIO TOGNI
HISTOIRE DU «COURRIER» (III) - «Le Courrier» des années 1890-1900 reste très marqué par un paternalisme chrétien. Mais d'autres catholiques s'orientent vers le catholicisme social.
Pendant la période des luttes confessionnelles, la question sociale est occultée. Elle refait surface dans les années 1880, mise en avant par un courant radical et socialiste regroupé autour du député Georges Favon, fondateur et rédacteur du Genevois. Le Courrier polémique régulièrement avec le journal radical.
Lorsque Georges Favon, en 1882, propose une loi pour établir des tribunaux de prud'hommes, élus par les ouvriers et les patrons, Le Courrier y voit une innovation «inutile aux ouvriers et dangereuse aux patrons et bourgeois» et appelle à rejeter la loi. Quand elle est ratifiée par le peuple (à 54%), il commente: «très mauvaise journée pour Genève: ce premier anneau de la chaîne socialiste a été rivé au sol genevois» (édition du 31 octobre 1882).
L'année suivante, Georges Favon commence à plaider dans Le Genevois en faveur d'une assurance-maladie obligatoire. En 1885, il présente au Grand Conseil un projet de loi qui sera discuté en 1886 puis ajourné indéfiniment. Dès le 19 mai 1883, Le Courrier définit une position qui ne variera pas les années suivantes: les radicaux, comme M. Bismarck, tentent «d'apprivoiser le socialisme» et bercent les pauvres gens d'illusions. Ces utopies «favorisent l'insouciance, la paresse et le désordre»; dès lors, «le fainéant vagabond ne craindra pas de se ruiner dans la débauche».
On le voit, Le Courrier de ces années-là est un solide bastion du conservatisme. L'abbé Jeantet, rédacteur à vie, reste fondamentalement un homme d'ancien régime. Il aime citer L'Univers de Louis Veuillot, ce «Fouquier-Tinville de l'ultramontanisme»1, ou des journaux royalistes comme Le Monde2, qui milite pour le retour du comte de Chambord, le petit-fils de Charles X, qui aurait pu régner sous le nom d'Henri V s'il avait accepté le drapeau tricolore. En août 1883, sa maladie et sa mort sont l'occasion d'une série d'articles dithyrambiques. Qu'en pensaient les paysans d'Hermance ou de Bardonnex?
Au fond, comme Louis Veuillot, Louis Jeantet rêve de restaurer une chrétienté, où les bons maîtres et les bons ouvriers vivraient en harmonie sous l'égide du clergé. Cette «contre-société» catholique, il l'a vue réaliser brièvement dans les grands rassemblements de l'Union des campagnes3, qu'il a célébrés avec ferveur. Mais dans les années 1880, la forteresse tend à se disloquer et les catholiques aspirent à sortir du ghetto. Lorsqu'en 1892 le Conseil d'Etat approuve les arrêtés des conseils municipaux de Vernier et Meinier, qui restituent les églises au culte catholique romain, Le Courrier évite tout triomphalisme et cite les propos du curé de Meinier à ses paroissiens: «Et maintenant, tirons un voile sur le passé» des luttes confessionnelles.
Un autre débat occupe les citoyens genevois en 1892: celui des élections au scrutin proportionnel. C'était une proposition du parti démocratique (conservateur), combattue par les radicaux qui craignaient un émiettement des partis rendant difficile l'action gouvernementale. Le Courrier mène une vigoureuse campagne pour la représentation proportionnelle, publie huit articles en première page ainsi qu'une proclamation des 13 députés catholiques (élus sur des listes démocratiques) en faveur de cette loi «de justice, de liberté, d'affranchissement».
Les catholiques n'étaient pourtant pas unanimes sur le sujet. Une minorité était sensible aux arguments des radicaux. Ainsi l'abbé Taponier, curé de Carouge, qui avait côtoyé Georges Favon chez les Zofingiens, publie tous les samedis, du 21 mai au 13 août, une «revue catholique» intitulée Le Droit commun, pour donner aux catholiques genevois un autre éclairage politique que Le Courrier. Il s'oppose à l'inféodation des catholiques au parti démocratique, le «parti de l'ordre», et reproche au Courrier de tout sacrifier «à la prétendue conservation sociale».
La loi, adoptée par 3800 oui contre 2500 non, permet aux catholiques, comme aux socialistes (élus sur des listes radicales) de se présenter sous leur propre bannière. Dès le 8 septembre, Le Courrier encourage le «parti catholique» à s'organiser, comme le font déjà les ouvriers. Gêné par le terme de «parti catholique», il est heureux d'annoncer le 9 novembre le dépôt de «listes indépendantes» portant en vignette le serment des trois Suisses, pour qui douterait du patriotisme des catholiques. Il répète la consigne «Vote compact, point de panachage».
Le 13 novembre 1892, les indépendants obtiennent 15 députés, en troisième position derrière 38 radicaux et 33 démocrates, tandis que les socialistes en comptent 8.
En cette fin de siècle, Le Courrier reste imperméable au courant du catholicisme social qui se développe en Europe, et notamment à Fribourg sous l'impulsion de Mgr Mermillod. L'abbé Jeantet est davantage influencé par un journal français comme Le Temps, qui défend la liberté du travail contre ceux qui veulent instaurer une «société-caserne» en interdisant aux ouvriers de travailler plus de dix heures par jour.
Aussi peut-on comprendre le choc éprouvé par le rédacteur du Courrier en mai 1891, à la lecture de l'encyclique Rerum novarum sur «la condition des ouvriers».
Léon XIII y dénonçait le mal social engendré par le libéralisme, qui livre «les travailleurs isolés et sans défense à la merci de maîtres inhumains». Quant au socialisme, c'est un «remède funeste» qui pousse à «la haine jalouse des pauvres contre ceux qui possèdent». Les vrais remèdes: l'Eglise qui soulage les misères, l'Etat qui doit assurer une redistribution des richesses et un juste salaire aux ouvriers, les associations professionnelles qui peuvent être mixtes, réunissant ouvriers et patrons, ou composées des seuls ouvriers (idée à l'origine des syndicats chrétiens).
Ce qui choque surtout Jeantet (comme beaucoup d'ecclésiastiques), c'est la violence du ton de l'encyclique: «ces spéculateurs qui, ne faisant pas de différence entre un homme et une machine, abusent des ouvriers pour satisfaire d'insatiables cupidités». On comprend dès lors le silence embarrassé du Courrier: aucun commentaire pendant deux mois, sinon cette correspondance de Madrid, le 16 juin, où l'on assiste à un véritable détournement de texte: pour le Sénat espagnol, «où siègent plusieurs évêques», l'encyclique rappelle aux riches leurs devoirs envers les pauvres, et à ceux-ci la résignation qui leur fera comprendre «que ce monde transitoire n'est qu'une épreuve pour obtenir une vie meilleure».
Enfin, le 9 juillet, cet aveu: «Léon XIII a parlé. Il ne reste qu'à bien le comprendre.» Il faudra attendre 1894 pour lire dans le journal une série d'articles inspirés d'une lettre de l'évêque de Liège, qui reste prudent: inutile de répéter à chaque instant aux ouvriers «les expressions énergiques par lesquelles le Saint-Père a dû stigmatiser certains abus».
Ce n'est donc pas Le Courrier – dont le rédacteur reste un soldat du Kulturkampf – qui va diffuser l'esprit de Rerum novarum dans la communauté catholique de Genève. Chez les indépendants, dès 1893, des hommes comme Maurice Demaurex s'engagent en faveur d'une législation sociale, ou Théodore Fontana pour la progressivité de l'impôt. Plusieurs de ces dirigeants se sont formés dans le Cercle Saint-Germain animé par l'abbé Eugène Carry, un prêtre ouvert au monde moderne, si bien que les relations entre le parti indépendant et Le Courrier, durant ces années, sont tout sauf harmonieuses.
En janvier 1899, Eugène Carry et son ami Théodore de la Rive publient une Lettre de deux catholiques genevois sur l'affaire Dreyfus où ils critiquent la position du Courrier, qui soutient avec acharnement la culpabilité du capitaine (voir encadré). En octobre, dans une brochure intitulée Lettres sur les intérêts catholiques à Genève, les mêmes invitent les catholiques genevois à se tourner vers l'avenir («le Kulturkampf est fini»), à ne pas se tenir à l'écart «comme des enfants boudeurs et aigris», et à s'engager résolument pour une plus grande justice sociale. I
Note : 1 La formule est d'Eugène de Mirecourt, cf. 2000 ans de christianisme, Société d'histoire chrétienne, Paris, 1976, tome VIII, p.218.
2 Rien à voir avec Le Monde actuel, né après la libération de Paris en 1944.
3 Lire Le Courrier du 2 février et du 1er mars 2008.