BORIS MABILLARD, DU GUJARAT (INDE)
REPORTAGE - Sous la houlette de l'extrémiste hindou Narendra Modi, l'Etat du Gujarat est un véritable enfer pour la minorité musulmane. Tenus à l'écart de la forte croissance économique, les musulmans sont l'objet de toutes les discriminations. Le souvenir des pogroms qui ont éclaté en 2002, où près de 2500 d'entre eux sont morts, est encore vif.
La réélection de Narendra Modi à la tête de l'Etat indien du Gujarat, en décembre dernier, a créé la surprise. Si beaucoup le considèrent comme le champion de la cause hindoue, d'autres en revanche le tiennent pour un dangereux fasciste, dont les discours haineux alimentent les conflits communautaires. Narendra Modidu porte les couleurs du parti extrémiste hindou, le BJP, avec cette troisième et triomphale réélection au poste de ministre en chef du Gujarat, ses ambitions ont encore grandi: il entend désormais jouer un rôle national.
Les activistes des droits humains lui reprochent son rôle à la tête du Gujarat lors des émeutes de 2002 qui ont coûté la vie à 2500 personnes, dont une majorité de musulmans. Ils espéraient que ce drame entache sa crédibilité et mette un terme à son ascension politique. Il n'en fut rien et peut-être même cette mauvaise réputation a-t-elle servi Modi dans sa course au pouvoir. L'inquiétude grandit: que deviendront les musulmans du Gujarat?
Croissance à deux chiffres
A la chambre de commerce et d'industrie, le secrétaire général, Urvish M. Khantaria, explique comment le Gujarat a, par des investissements choisis, favorisé la croissance économique. Les chiffres semblent parler d'eux-mêmes. A les lire, le Gujarat pourrait à lui tout seul symboliser la success-story indienne: une croissance à 2 chiffres, plus de 10%, des milliers d'emplois créés, des investissements étrangers, tous les secteurs de l'économie paraissent y trouver leur avantage. C'est cette image d'un petit paradis économique que le gouvernement a su vendre.
Au niveau national d'abord, tous les autres Etats de la fédération indienne lorgnant jalousement sur les succès du Gujarat. A l'extérieur ensuite, le Gujarat ayant promu agressivement, entre autres atouts séduisants, ses infrastructures abondantes et ses «zones économiques spéciales» (SEZ). Ces dernières facilitent l'accès des investisseurs internationaux. A ceux qui ironisent sur les dangers d'un système populiste et qui en appellent aux droits humains, Urvish M. Khantaria oppose une réalité dorée et insiste sur la nécessité de poursuivre les réformes, d'attirer de nouveaux capitaux, afin que la croissance bénéficie à tout le monde. «Notre leader, Modi, pense avant tout aux plus pauvres, c'est pour eux qu'il construit un pays prospère.» A voir.
Chassés et abandonnés
Ahmedabad, la capitale économique du Gujarat, se rengorge d'avoir accueilli le Mahatma Gandhi. Son premier ashram s'y trouve encore et offre une rare oasis de tranquillité au bord du fleuve Sabarmati qui coupe la ville en deux. Sur la rive, les grands hôtels attestent d'un luxe éhonté. Pourtant en contrebas, les pieds dans l'eau, les bidonvilles s'étalent sur la berge, immenses, immondes, sans eau courante, ni électricité. Des intouchables et des musulmans vivent ici côte à côte, dans un dénuement insalubre. Les fenêtres de l'hôtel Méridien, un cinq étoiles, dominent une forêt de toits en carton et en tôle. A chaque crue, l'eau envahit les maisons et chaque année la même histoire recommence sans que personne ne semble s'en émouvoir. Le contraste est saisissant. Ici, on ne vit pas la même romance économique. Kumar, un père de famille sans emploi se lamente: «Le gouvernement ne fait rien pour nous, on nous chasse d'un endroit à l'autre, et c'est chaque fois pire.»
Le père Cédric Prakash s'occupe depuis plus de vingt ans des démunis. Il combat pour le respect des droits humains et réclame un traitement égal pour tous, la justice et l'équité «sans lesquels il ne peut y avoir de justice sociale.» Selon lui, l'idée que le Gujarat se porte si bien n'est que tissu de mensonges. Non seulement la pauvreté abonde, mais en plus les disparités entre riches et pauvres augmentent. La croissance économique ne concerne qu'une petite partie de la population et est fondée sur la discrimination des plus pauvres: intouchables, populations tribales, chrétiens et, surtout, musulmans. Le mensonge est doublement dangereux: il exagère la prospérité du pays et nie la réalité des discriminations. Pour les musulmans, la situation est dramatique et ne s'améliore pas. Victimes de pogroms en 2002, ils n'ont jamais obtenu justice et redoutent chaque jour que l'horreur puisse recommencer. En outre, au quotidien, ils subissent les pires humiliations. Pour eux, le mirage économique est un enfer, et la réélection de Modi une tragédie incompréhensible.
Haine viscérale
«Ceux qui critiquent feraient mieux de laver devant leur porte, ils se permettent de juger de diffamer, sans connaître le Gujarat. Ici, il y a moins de pauvres qu'ailleurs, la discrimination n'existe pas et les écoles sont excellentes. Ce sont des jaloux et des activistes payés par des groupes occidentaux», tempête Rajju, un militant affilié à l'organisation extrémiste hindoue Vishwa Hindou Parishad.
Sur la principale avenue luxueuse de Ahmedabad, les immeubles poussent comme des champignons. Multiplex à l'architecture moderniste, complexes commerciaux aux enseignes lumineuses gigantesques, magasins de mode où l'on trouve les produits les plus chics. Les boutiques et les restos raffinés se bagarrent une clientèle choisie. Les jeunes élégants dans leurs blousons de cuir font leur shopping en compagnie de belles Indiennes vêtues à la mode occidentale ou en saris bariolés. Où sont les musulmans? «Il y en a», répond un passant. Où? Qui? Impossible d'en trouver un seul. «Ceux qui veulent venir ici sont les bienvenus, mais ils préfèrent rester entre eux, ils ne nous aiment pas, n'aiment pas leur pays, et créent des problèmes», explique Rajesh propriétaire d'un magasin de vêtements. Pas besoin d'insister beaucoup pour connaître le fond de sa pensée: «Je ne les aime pas, je préfère qu'ils ne se mêlent pas à nous, qu'ils nous laissent tranquilles. Franchement, ils représentent une menace pour l'équilibre démographique, et pour la sécurité du pays.»
Le Gujarat compte 54 millions d'habitants et près de 8 millions pour la seule Ahmedabad. Les musulmans ne représentent que 9% de la population, moins que la moyenne nationale de 13%. Moins nombreux qu'ailleurs, ils semblent cependant déranger davantage. Quelle est donc leur faute? Aucune, sinon d'être musulman, dans un Etat où le nationalisme hindou fait florès. Depuis les événements de 2002, la cohabitation entre les deux communautés est devenue plus difficile; dans la vieille ville pourtant, musulmans et hindous semblent vivre en harmonie. En apparence seulement.
Johapura, le «petit Pakistan»
La vieille ville est un chaos d'échoppes et de ruelles où fourmillent les chalands. La plupart des édifices historiques se nichent dans ce dédale, temples et mosquées se partagent les fidèles. Dans ces immeubles délabrés aux cours bruyantes, dans ces venelles écroulées aux arrière-cours pourries d'immondices vivent surtout des musulmans, mais on y trouve aussi des hindous. Un vrai pot pourri, qui pourrait donner l'image d'une coexistence pacifique. Dans son magasin, Abdul vend des chemises, de fabrication indienne et très bon marché: «Ma clientèle est en majorité hindoue, c'est mon business. Je n'entends rien à la politique mais ce qui est bon pour les affaires est bon pour moi.» Ses relations avec les hindous sont courtoises, explique-t-il, mais son voisin, un boutiquier hindou, après quelques propos anodins et bienveillants, laisse sans honte transpirer sa haine: «Ils puent, sont sales, et ne respectent rien, allez seulement voir où ils vivent, un vrai dépotoir!»
Pour s'en moquer, les hindous l'appellent le «petit Pakistan». Johapura est le plus grand quartier musulman. En fait un ghetto où vivent 300 000 personnes, mais aucun hindou. Sophia Khan y a installé son ONG, elle y vit aussi. Avant, elle résidait dans la partie chic de la ville, depuis toujours. «Mes voisins ne savaient pas que j'étais musulmane, lorsqu'ils l'ont appris, ils m'ont demandé de quitter les lieux en expliquant qu'ils n'avaient rien contre moi mais qu'ils ne voulaient pas de musulman dans l'immeuble, simplement. J'aurais pu me battre, contre eux, J'ai décidé de me battre pour ma communauté. En fait à cause de cela, j'ai pris conscience de ma religion, je pensais être une indienne comme une autre, mais leur haine m'a renvoyé à la figure mon identité religieuse.» Elle a aussi déplacé le siège de son ONG à Johapura, mais ses employés hindous ne l'ont pas suivi. «Ils ont peur de se rendre dans ce quartier sur lequel courent les pires rumeurs. En fait, de plus en plus, les deux communautés s'évitent.»
Services publics au rabais
Dans Johapura, les infrastructures ne sont pas les mêmes qu'ailleurs. Le gouvernement n'y maintient pas d'hôpital, pas de poste de police. Il ne s'y trouve pas de cinéma, pas de banque, pas d'espace vert, rien, les routes ne sont pas goudronnées et les ordures pas ramassées. Dans l'une des trois écoles primaires tenues par le gouvernement, un millier d'élèves s'entassent dans des bâtiments décrépis. L'établissement n'offre pas les mêmes conditions d'enseignement qu'ailleurs dans la ville. Ici, les minuscules toilettes sont cadenassées, il n'y a pas d'eau courante et, dans onze des douze classes, les élèves n'ont ni chaises ni bureaux, ils sont assis sur le béton. La maîtresse principale essaye de détourner l'attention et de cacher la réalité: «Les petits n'ont pas besoin de chaises, mais les plus grands en ont, mais vous ne les verrez pas, car ils ne viennent que le matin.» Les bureaux et les chaises sont toutefois invisibles ou extrêmement bien cachés, peut-être dans les wc cadenassés. I