PROPOS RECUEILLIS PAR DGC
8 MARS Dans les années 1980, la journaliste et écrivaine Xinran a créé la première émission de radio consacrée aux femmes chinoises, donnant voix à des souffrances jusque-là muettes. Entretien à l'occasion de la Journée des femmes et de sa venue à Genève, lundi soir, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH).
Xinran s'est rendue célèbre par une émission nocturne de musique douce et de confidences d'auditrices. Un programme anodin? Dans le contexte de la Chine des années 1980, il a pourtant fait l'effet d'une bombe: parler de problèmes de société, de femmes qui plus est, alors que la radio ne servait que de porte-voix aux sèches nouvelles du Parti et que toute allusion à des sujets «sentimentaux» était vue comme immorale, relevait de l'exploit à haut risque.
L'émission «Mots sur la brise nocturne», diffusée chaque soir de 22h à minuit pendant huit ans, a incité des milliers de Chinoises à écrire à Xinran pour raconter des drames jamais exprimés. De ces lettres dévoilant mariages forcés, pauvreté, viols, mais aussi amour et résilience, elle s'est fait la porte-parole dans un livre intitulé Chinoises (Ed. Picquier poche, 2003).
Etablie depuis 1997 en Angleterre, Xinran a continué à explorer le destin des femmes chinoises avec les romans Funérailles célestes (2005) et Baguettes chinoises (2008). Elle sera lundi soir à la table ronde organisée par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), parrainée par Le Courrier, sur la question de la Chine à l'heure des Jeux Olympiques.
Dans quel contexte avez-vous pu créer votre émission «Mots sur la brise nocturne»?
Xinran: Pendant la période de «réforme et d'ouverture» des années 1980, les médias ont été la branche la plus lente à se libéraliser. En 1988, une radio du Henan, dont la tâche était jusque-là de brouiller les ondes pour empêcher les Chinois d'écouter les radios étrangères, a été transformée en première grande radio «live» de Chine. J'y ai été engagée comme présentatrice. La situation était très stressante: la radio était supposée être une chaîne «économique», mais personne ne savait exactement ce qu'il était autorisé ou non de dire. Certains sujets étaient des tabous absolus: la religion, les nouvelles des médias occidentaux, les commentaires sur le système juridique et judiciaire, sur les dirigeants, sur la sexualité et l'amour. A part la musique, c'est la lecture des nouvelles transmises par l'agence de médias officielle qui constituait l'essentiel des programmes. Ils étaient tous écrits d'avance, revus ligne par ligne et lus à l'antenne.
Mon émission était la seule à ne pas être censurée d'avance. Pour cette raison, et parce que je voulais parler de sentiments, elle était extrêmement dangereuse. Elle a donc été programmée tard le soir, dans l'espoir que les auditeurs ne seraient pas trop nombreux... Mais trois semaines plus tard, il a fallu se rendre à l'évidence: je recevais plus de 100 lettres d'auditeurs par jour, et on estime qu'une lettre correspond en moyenne à 8000 auditeurs!
Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre émission aux femmes?
– Au départ, la plupart des lettres que je recevais étaient des critiques. Mon émission était très différente de ce qui se faisait jusqu'alors. En plus de passer de la musique et de lire des livres, je consacrais les cinq ou dix dernières minutes à parler, sur un ton très personnel, de mon expérience et de mes sentiments. Cela contrastait totalement avec le ton formel et sévère qui était de rigueur chez les présentateurs. J'ai reçu des lettres m'accusant d'«immoralité» parce que j'évoquais des sujets comme l'amour qu'une mère porte à ses enfants... Un jour, un couple s'est même présenté à la radio en me taxant de criminelle. J'ai appris que leur fille s'était suicidée parce que je n'avais pas répondu à la lettre d'appel à l'aide qu'elle m'avait envoyée. En fait, la lettre ne m'est parvenue qu'un mois plus tard...
Je me suis rendu compte de l'immense solitude de ces filles sans éducation, qui ne bénéficiaient d'aucune attention, et pour qui je représentais la seule occasion de s'exprimer. J'ai engagé dix étudiantes pour m'aider à lire les lettres, parfois 500 par jour. C'est l'émotion provoquée par ces missives venues de la campagne qui m'ont fait transformer petit à petit mon programme en émission consacrée aux femmes. Je me suis bien gardée d'informer mes supérieurs de cette nouvelle orientation, et quand ils s'en sont aperçus, il était trop tard. En effet, au début des années 1990, la publicité a été autorisée à l'antenne et l'Etat a réduit son soutien financier. La chaîne devait donc se soucier des rentrées d'argent, et mon émission avait trop d'audience pour que l'on puisse s'en passer...
Quelle a été l'influence de votre émission en Chine?
– Je pense avoir apporté une forme de consolation. Dans les lettres que les Chinoises m'ont envoyées, j'ai constaté que beaucoup se considèrent comme de «mauvaises femmes». Celles qui n'ont pas de fils se sentent coupables vis-à-vis de leur famille, celles qui ne ressemblent pas à des femmes modèles se sentent coupables vis-à-vis du gouvernement, celles qui ne peuvent pas envoyer leur enfant à l'école se sentent coupables envers lui... On se demande trop peu pourquoi le taux de suicide est si élevé chez les femmes chinoises. J'ai essayé de leur montrer que tout n'est pas de la faute des femmes, que la société, les hommes ont aussi leur part de responsabilité.
Avec l'arrivée des communistes au pouvoir en 1949, peut-on parler de libération féminine?
– Il faut distinguer la ville et la campagne. En ville, il y a eu une vraie émancipation: les femmes avaient le droit de travailler, de ne plus se voir imposer un mari, d'avoir des activités sociales. Mais dans les campagnes, les femmes ne sont toujours pas libérées, elles vivent cent ans en arrière. La situation n'est pas près d'être résolue: si l'on voit tellement de petites filles dans les villages chinois, c'est parce que les garçons, eux, sont à l'école... Et puis, même en ville, les femmes sont peut-être égales aux hommes le jour, mais quand elles rentrent chez elles le soir, ce sont toujours elles qui font tout le travail. Quant aux jeunes citadines émancipées, elles ne semblent attirées que par l'argent, les habits de marque et le mariage avec un homme riche.
Les jeunes ont longtemps été maintenus dans une ignorance totale concernant la sexualité...
– Contrairement à ce qu'on croit, cette ignorance n'est pas imputable à un tabou politique mais à la culture chinoise. Un jour, un homme et une femme sont venus me voir parce qu'ils étaient mariés depuis trois ans et n'avaient toujours pas d'enfant. Ils ne savaient pas comment s'y prendre, parce qu'ils avaient peur que ce soit quelque chose de «mal»... J'ai été obligée de leur demander comment naissaient leurs petits cochons pour qu'ils voient où je voulais en venir. Tout de même, en être réduit à apprendre des animaux! Le comble, c'est que lorsque les cours d'éducation sexuelle ont enfin été introduits en 2002, les parents sont venus manifester devant les écoles contre ces leçons «immorales»...
La version anglaise de «Chinoises» est beaucoup plus explicite que la version chinoise sur les exactions commises contre les femmes par les communistes. Avez-vous subi la censure?
– A mon grand mécontentement, ces passages ont été coupés par la maison d'édition chinoise. En Chine aujourd'hui, on dirait que les hauts dirigeants et les gens du commun sont ouverts, mais que ceux qui occupent des postes à responsabilité moyenne continuent à exercer la censure, faute de savoir ce qui est autorisé ou non. C'est avant tout un problème d'éducation. Il ne faut pas oublier que tous ces gens ont grandi pendant le trou noir de la Révolution culturelle. Les Occidentaux surestiment complètement l'intelligence et le niveau d'éducation de ceux qui gouvernent la Chine aujourd'hui.
Vous dites avoir renoncé au journalisme parce que l'écart entre ce qu'on sait et ce qu'on est autorisé à dire est trop grand... Gardez-vous espoir pour la liberté d'expression en Chine?
– Oui. L'amélioration des conditions de vie, et surtout l'éducation, amèneront les gens à prendre conscience de leurs droits. En 1989, pendant les événements de Tian'anmen, de nombreux ouvriers et paysans ne soutenaient pas les étudiants, parce qu'ils avaient peur que cela débouche sur une deuxième Révolution culturelle. Avant de parler de droits humains, il faut améliorer les conditions de vie élémentaires. Il faut d'abord avoir à manger... Un jour, je faisais un reportage dans un village et j'ai demandé à une paysanne: si vous pouviez choisir entre un mari et des enfants, de l'argent et de la terre, ou la démocratie et la liberté, que prendriez-vous? Elle m'a répondu que l'argent et la terre, c'était pour les hommes, et qu'elle choisirait un mari et des enfants. La démocratie et la liberté, elle n'en avait jamais entendu parler; la sonorité de ces mots en chinois lui a fait imaginer que c'était une nouvelle race de porc et une espèce d'huile...
Note :
Festival du film et forum international sur les droits humains.
Jusqu’au 16 mars, Maison des arts du Grütli, 16 rue du Général Dufour, Genève.
Rens. 022 329 37 47 ou www.fifdh.ch
Lu 10 à 20h15 au CAC Simon, projection de Under Construction
de Zhenchen Liu suivie d’un débat parrainé par Le Courrier sur le thème «Chine, un podium pour les droits humains» avec Pascal Boniface, Pierre Haski, Marcia Poole et Xinran.