GRÉGORY TERVEL, LONGYEARBYEN (SPITZBERG)    

International Creusée dans le sol gelé du Spitzberg, tout au nord du globe, une vaste grotte inaugurée hier abritera la quasi-totalité des variétés de cultures existantes. L'avenir de l'humanité pourrait dépendre de cette arche de Noé des temps modernes.
Le projet inauguré hier au Spitzberg est avant tout celui de Cary Fowler, directeur du Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures (lire ci-contre). Il fait suite à une idée émise par la Norvège dans les années 1980. Le principe est simple: rassembler dans un seul endroit offrant toutes les garanties de sécurité les quelque 1,5 million de variétés de cultures vivrières existant sur la Terre – céréales, fruits et légumes. Et ainsi mettre un point final à l'éradication actuelle et future de spécimens naturels et uniques, dans un monde qui n'est pas à l'abri de grandes épidémies ou de catastrophes naturelles, voire nucléaires. Certaines espèces, telles la vigne, la banane, la plupart des pommes de terre et des patates douces ne peuvent être conservées par congélation. C'est donc environ 90% de cette diversité qui sera protégée dans une montagne, à l'intérieur d'une grotte aussi moderne que glaciale (lire ci-contre). Mais il faudra pour cela patienter quelques années, le temps de mettre en culture et d'acheminer tous les échantillons nécessaires au Spitzberg, à la porte de l'océan Arctique, plein nord par rapport à la Suisse.


OGM: pas de la partie

Interdits par la loi norvégienne, souveraine sur l'archipel du Svalbard, les OGM ne seront pas de la partie, ce qui a le mérite de contenter tout le monde: les uns applaudissent une initiative purement naturelle, les autres y voient un réservoir potentiel de matière première pour leur fabrication, dans le cas où le débat serait à l'avenir tranché en faveur des semences génétiquement modifiées. Le projet de rassemblement des graines au Spitzberg, et les enjeux d'avenir de l'agriculture mondiale qui en découlent, ont été rendus possibles grâce à l'entrée en vigueur en 2004 d'un traité international signé par 116 pays à ce jour, et qui établit un système multilatéral d'échange des graines. Des banques de gènes dépositaires ont été instituées. Elles demeurent les propriétaires du matériel génétique, mais ne peuvent s'opposer à une demande d'accès d'un autre institut.
Autrement dit, chaque banque détient un droit d'accès sur tous les spécimens. Il est en outre prévu un reversement à un fonds de l'agence onusienne pour l'alimentation et l'agriculture, la FAO, d'une partie des bénéfices qui pourraient être réalisés grâce à la culture d'une variété appartenant initialement à une autre banque de graines. «C'est une situation de gagnant-gagnant, assure Jan Petter Borring, chargé de mission au Ministère de l'environnement norvégien. Même des pays très riches en biodiversité comme le Brésil ont intérêt à rejoindre le système multilatéral, car ils peuvent ainsi accéder à un matériel génétique beaucoup plus important que celui qu'ils possèdent. Sur cette question, chacun dépend des autres.»
Le dépôt du Spitzberg a coûté 10 millions de francs à la Norvège, qui a financé sa construction, un geste que le ministre de l'Environnement et du développement international norvégien Erik Solheim qualifie de «petite contribution pour un monde meilleur». Ses coûts de fonctionnement, notamment pour la régénération régulière des échantillons, sont estimés à 130 000 francs par an et seront supportés par le Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures, soutenu par la fondation Bill & Melinda Gates et un ensemble de gouvernements – dont la Direction suisse du développement et de la coopération.
Pour Cary Fowler, «sauvegarder cette diversité a un coût très modique. Par contre cela coûterait très cher de la perdre». Au XIXe siècle, pas moins de 7100 variétés de pommes étaient cultivées aux Etats-Unis. Quelque 6800 d'entre elles ont aujourd'hui disparu. Ce chiffre résume à lui seul la menace qui guette la diversité agricole mondiale. Il y a encore plus inquiétant que cette perte constatée sur les surfaces cultivées, aux causes plus ou moins naturelles: uniformisation des semences, maladies...
Les collections des banques de graines, chargées justement de sauvegarder ce matériel vivant et de le mettre à disposition des chercheurs ou des agriculteurs, sont elles-mêmes en grand danger. Les banques afghane et irakienne ont été détruites lors des récentes guerres: leurs graines ont été jetées à terre, déversées par des pillards intéressés par les tubes en verre qui les contenaient. Beaucoup d'autres établissements souffrent d'un manque de budget.


Capacité de reproduction

On estime que la moitié des collections auraient un besoin urgent de régénération. A terme, une espèce qui perd sa capacité de reproduction est une espèce condamnée. Cary Fowler n'hésite pas à parler d'«extinction de masse de la diversité agricole». Le professeur américain travaille sur la question depuis trente ans. Il dirige aujourd'hui le Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures, un organe créé sous l'égide de la FAO, afin de sauvegarder cette diversité. La mission devrait ni plus ni moins permettre, en théorie, d'adapter l'agriculture mondiale aux changements climatiques ou aux futures épidémies, ou encore d'améliorer ses rendements dans les pays en développement.
«Le changement climatique, explique Cary Fowler, ce n'est pas seulement une hausse de la température. On ne peut pas déplacer une culture d'une région à une autre et s'attendre à ce qu'elle soit aussi performante juste parce que la température est la même. Les conditions, les sols sont différents. C'est donc grâce à la diversité qu'on pourra réussir l'adaptation.» Exemple avec le riz: il en existe 120 000 sortes dans le monde. Certaines poussent à travers plusieurs mètres d'eau, d'autres dans des régions presque arides. En sélectionnant une variété plutôt qu'une autre à un endroit donné, en fonction du climat présent ou à venir, ou de sa résistance à une maladie, on peut espérer maintenir, voire améliorer, les rendements de façon naturelle. I
Note : Pour plus d'informations sur le projet: www.croptrust.org Sur le traité: www.planttreaty.org



article

UN CONGÉLATEUR NATUREL AU COEUR DE LA MONTAGNE

   GTL    

Longyearbyen, c'est un peu le bout du monde. Avec ses 78 degrés de latitude nord, la «capitale» du Spitzberg, à peine deux mille habitants, abrite l'école, l'église, le terrain de foot ou l'aéroport les plus au nord de la planète. A un gros millier de kilomètres du pôle. Au milieu des ours polaires. C'est d'ailleurs dans la montagne qui domine le terrain d'aviation, quelque 130 mètres au-dessus des eaux (afin d'anticiper la montée annoncée du niveau des mers), qu'a été creusé un tunnel de 120 mètres de long, en pente très légèrement descendante. Au bout de ce tunnel, trois chambres pas plus grandes qu'un terrain de tennis accueilleront des échantillons de 500 graines, rangées dans des enveloppes fabriquées spécialement et disposées sur des étagères. 4,5 millions de variétés peuvent y être entreposées, trois fois plus que leur nombre estimé sur la Terre. 250 000 sont en place depuis hier.
Deux raisons majeures expliquent le choix du Spitzberg pour abriter l'infrastructure. Le climat, bien sûr, est idéal pour la congélation. Un système de refroidissement fonctionnant depuis novembre a abaissé la température des chambres et de la roche qui les entourent à moins 18 degrés. En cas de panne, il faudrait au moins plusieurs mois pour que la température remonte à moins 4o, la conservation resterait alors satisfaisante. Le sol du Spitzberg est gelé en permanence et, là où sont placées les graines, il le sera encore très longtemps dans le cas où le permafrost viendrait à fondre en raison du réchauffement climatique. Enfin, le Spitzberg est un territoire sûr et protégé comme il en existe peu dans le monde. Il fait l'objet d'un traité international signé en 1920 qui garantit sa démilitarisation.
La sécurité n'en a pas été oubliée pour autant: fermeture au public, doubles portes en acier, caméras de vidéosurveillance... La forme concave du mur au bout du tunnel d'accès est même en mesure, disent les experts, de réfléchir vers la sortie l'énergie d'une explosion d'un missile qui entrerait par le tunnel, préservant ainsi les échantillons conservés plus en retrait. Pour couronner le tout, le plus grand tremblement de terre de toute l'histoire de la Norvège (6,2 sur l'échelle de Richter) a été enregistré... la semaine dernière, justement au Spitzberg, sans causer le moindre dégât. Un test surprise qui a permis de confirmer, cinq jours avant l'inauguration, les conclusions des études sismiques réalisées auparavant: le dépôt est dans les meilleures conditions pour demeurer en place plusieurs millénaires. GTL



Commentaire

Le bunker du bout du monde

   PHILIPPE BACH    

Le projet a un petit air de science-fiction, jusque dans son titre, «Doomsday Seed Bank», traduit par «Arche de Noé végétale». Une façon de rappeler que la fin de temps est proche et qu'il convient de sauver ce qui peut l'être. Soit, en particulier, les semences, qui seront stockées dans une chambre forte enterrée dans une île de Spitzberg.
Lorsque l'on découvre qui se niche derrière ce projet millénariste, on se demande si des intérêts plus prosaïques ne seraient pas à l'oeuvre. Car si le projet se réalise en partenariat avec la Norvège, ce sont bien des entreprises privées qui le pilotent et le financent.
En l'occurrence, ces partenaires ne sont guère connus pour leur altruisme. On y retrouve Syngenta, la Fondation Rockefeller, Monsano DuPont/Pioneer Hi-Bred et la Fondation Menlinda et Bill Gates.
C'est-à-dire les géants de la chimie et de l'agroalimentaire, qui brevètent toute forme de vie passant à leur portée. Ils contrôlent l'industrie du génie génétique et imposent leur monopole aux agriculteurs du monde entier via des semences au meilleur rendement mais stériles, faisant des paysans des clients captifs. Quant au géant de l'informatique Microsoft sur lequel Bill Gates a bâti sa fortune, nul besoin de rappeler ses pratiques monopolistes et ses méthodes pour tenter de contenir le mouvement des logiciels libres qui pourraient tarir la vache à lait.
On peut donc se montrer quelque peu soupçonneux. A double titre. Tout d'abord, il existe une tendance lourde et durable faisant que la philanthropie ne reflète en rien une vision désintéressée des nouveaux maîtres du monde. Elle constitue au contraire une dimension essentielle de la reproduction du capital, qui, «pour se perpétuer, doit trouver les formes de sa propre légitimation», comme le relève une recherche publiée par les éditons Raisons d'agir, fondée par Pierre Bourdieu1.
Deuxièmement, on peut penser que cet argent ne sera pas investi uniquement à des fins humanitaires. Le propre de ces corporations est de toujours retrouver leurs intérêts bien compris. Si tout fonctionne à convenance dans le meilleur des mondes capitalistes possibles, ce genre d'investissement trouvera rapidement un retour sonnant et trébuchant.
En cela, le bunker à semences est bien d'avenir: il traduit une forte tendance qui voit le privé s'accaparer des parts grandissantes du bien commun sous les vivats des Etats et des Nations Unies. I
Note : 1 Le Centre d'étude sur la mondialisation à Montréal au Canada (www.mondialisation.ca) a consacré deux articles à cette problématique. L'un de William Engdahl un brin complotiste mais très fouillé et l'autre de Michel Chossudovsky.
2 Nicolas Guilhot, «Financiers, Philanthropes. Vocations éthiques et reproduction du capital à Wall Street depuis 1970», Editions Raisons d'agir, Paris, 2004.



Commentaires

LA DIVERSITÉ AGRICOLE DE LA PLANÈTE SAUVEGARDÉE EN ARCTIQUE | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
Les commentaires appartiennent à leur auteur.
Ils ne représentent pas forcément les opinions du Courrier.

Pour des médias indépendants...

En faisant un don pour cet article, vous participez au maintien de notre indépendance.
Le Courrier n'a pas de capital, mais il a une richesse, ses lecteurs.
Si vous souhaitez faire un don en Euro, vous pouvez vous rendre sur notre page Dons.











Creative Commons License

Ces articles sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

   lecourrier   lecourrier lecourrier
» Abonnez-vous!
» Le coin des abonnés
» Nouvelles du Courrier
» Présentation
» L'équipe
» Historique
» Charte
» Statuts NAC
» Membres
» Ass. lecteurs
» Architrave
» L'agenda
» Contacts
» Partenaires
» Tarifs annonces
;