ANNE PITTELOUD
VIRTUEL Le raz-de-marée du livre électronique est annoncé pour 2008. Il devrait transformer les habitudes de lecture sans signer pour autant la mort du livre papier.
Après celle de Gutenberg il y a plus de cinq cents ans, on nous promet une deuxième «révolution» du livre, qui devrait modifier en profondeur à la fois les supports de l'écriture, la technique de sa reproduction et de sa diffusion, et les façons de lire, voire d'écrire. Une simultanéité inédite dans l'histoire de l'humanité. Cette révolution annoncée est celle du livre électronique, appelé aussi reader e-paper ou, dans ses tentatives de traduction en français, livrel, liseuse ou bouquineur. Depuis une dizaine d'années, les constructeurs ont lancé sur le marché plusieurs prototypes qui furent autant de flops: mémoire trop faible, confort de lecture moindre que le papier, prix et poids des appareils trop élevés, etc. Mais une nouvelle génération de readers est apparue en 2006. «Il s'agit au fond d'une évolution du papier et non pas des écrans», explique Lorenzo Soccavo, créateur et animateur du blog Nouvolivractu et auteur de l'essai Gutenberg 2.01. Grâce à une nouvelle technologie d'encre électronique ou e-ink, l'écran ne consomme pas d'énergie mais se contente de refléter la lumière ambiante. Il n'est donc pas rétroéclairé comme celui des vieux écrans d'ordinateurs, et son confort de lecture est semblable à celui du format papier, le texte restant lisible même en plein soleil. L'e-paper résiste à l'eau, est écologique (sa capacité mémorielle peut aller jusqu'à cinq cents romans, soit dix hectares de papier) et durable, puisque sa longévité est égale, voire supérieure au papier.
Le livre électronique fait partie d'un système global qui combine l'appareil lecteur et le chargement de livres et de journaux. Ainsi en novembre, le libraire en ligne Amazon a lancé son livre électronique aux Etats-Unis, le Kindle, et annoncé la mise à disposition de 90 000 livres téléchargeables en moins d'une minute sur son site internet. Vendu 399 dollars, le Kindle a suscité un véritable raz-de-marée et s'est vite trouvé en rupture de stock.
La presse s'en mêle
On prévoit que la vente de cette nouvelle génération de readers devrait exploser en Europe courant 2008. Ses applications semblent infinies, autant dans le domaine de la grande distribution, de l'affichage publicitaire que de la presse. En France, c'est d'ailleurs un journal, le quotidien économique Les Echos, qui fait office de pionnier. Depuis juin dernier, il propose des abonnements annuels de 649 ou 769 euros sous forme de pack: il comprend un reader e-paper (l'iLiad de iRex ou le Reader Les Echos, importé de Chine et amélioré par le journal), 24 livres numériques, et un accès à l'édition des Echos et aux dépêches de l'AFP, réactualisées automatiquement toutes les heures via le réseau wi-fi ou en se connectant à un ordinateur relié à Internet. Une opération menée en partenariat avec l'AFP, Flammarion, le Guide du routard, les Editions M21, Nathan, Pearson Education... «Depuis le lancement officiel en septembre 2007, nous avons 1000 abonnés à cette version», selon son directeur Philippe Jannet, qui préside aussi le Groupement des éditeurs de services en ligne. Les Echos conseille ses confrères de la presse quotidienne – Le Monde, Libération, etc. – qui se préparent à lancer un abonnement sur le reader. «Courant 2008, tous les grands journaux s'y seront mis.2»
En Suisse, le groupe Edipresse suit de près l'expérience des Echos. Il n'a pas encore de formule toute prête ni de projet précis, mais a «mis sur pied un groupe de veille technologique, explique Michel Berney, directeur Services et imprimerie. Depuis deux ans, il s'informe et surveille les évolutions technologiques, «très rapides mais pas encore mûres»: «On est prêt, on s'intéresse et on se tient au courant, mais on n'a pas envie d'essuyer les plâtres», conclut Michel Berney.
Craintes des acteurs du livre
Cela fait quelques années que le débat fait rage entre les partisans des nouvelles technologies et les acteurs traditionnels de la chaîne du livre (éditeurs, bibliothécaires et libraires). Il est important que ces derniers «s'emparent de ces questions et de leurs enjeux et ne laissent pas le marché aux mains des milieux de l'informatique», note Lorenzo Soccavo. La chaîne du livre ne risque-t-elle pas d'être ébranlée par ce nouveau support? Pour M. Soccavo, il faudrait concevoir «de nouveaux services éditoriaux, de nouveaux modèles de diffusion et de vente des livres qui tiennent compte à la fois du phénomène de dématérialisation et des nouvelles attentes, des nouvelles habitudes, des nouveaux usages des lecteurs». Pour l'heure, nombre de questions ne sont pas résolues. Certains craignent une fragilisation des librairies face à cette concurrence. Que deviendrait leur rôle de médiateurs culturels? Aux Etats-Unis, Amazon vend les nouveautés et des best-sellers à 9,99 dollars, les classiques à 1,99 dollar, soit largement au-dessous des prix du livre papier (environ 25$). Le bas tarif des livres numériques pourrait aussi poser problème en France, bien que le prix unique du livre protège le marché. Les éditeurs n'auraient cependant pas intérêt à déstabiliser le secteur de la librairie, qu'ils savent fragile. Ainsi Gallimard propose déjà certaines nouveautés en format numérique au même prix que leur version papier, et moins chers seulement les ouvrages qui ne sont plus soumis au droit d'auteur.
Amazon justifie cette différence de prix par un usage différent du livre électronique: afin d'éviter une dissémination des textes et de protéger les droits d'auteur, il est impossible de s'échanger les textes numériques. L'utilisateur ne pourra pas les transférer sur un nouvel appareil. Reste que, au gré des évolutions technologiques, le risque de piratage existe.
Complémentarité
En Suisse romande, les éditeurs et les libraires indépendants ne se préoccupent pas encore de la question. «C'est un support de plus, qui ne va pas menacer le livre papier», note Laura Sanchez, à la librairie genevoise du Boulevard. «Nous n'avons pas les moyens ni l'énergie d'y réfléchir, c'est encore trop théorique. Comment se fera le téléchargement des livres? En quoi les librairies seront-elles concernées? J'imagine qu'on ne va pas vendre des livres sous forme de puces électroniques, tout devrait se passer à travers Internet...»
Mais les grands se préparent. En Suisse, la librairie alémanique Orell Füssli commercialise l'iLiad et propose une bibliothèque de 20 000 titres. Le prix de l'appareil est encore élevé (1048 francs), mais devrait être divisé par trois d'ici à quatre ou cinq ans. Côté romand, la Fnac compte se positionner sur ce marché mais attend les propositions des fournisseurs: «Il n'existe pour l'instant que trois marques disponibles, et aucune ne nous a encore contactés», explique Adeline Gadomski, cheffe Produit Livre. Les readers feront sans doute leur apparition en rayon dans les prochains mois.
Pour Pascal Vandenberghe, directeur de la librairie Payot en Suisse romande, le reader sera un canal de diffusion supplémentaire, tout comme l'est déjà la vente de livres sur Internet – dont les analystes estiment qu'elle se stabilisera autour des 15% de parts du marché. «Je pense que le livre électronique sera complémentaire au livre papier, note-t-il. Mais même s'il vient grignoter la vente des livres papier, nous devons être présents dans les deux supports et suivre l'évolution en direct.» Il remarque que tout comme la vente en ligne, le téléchargement évite d'avoir à stocker les livres reçus et payés à l'avance aux éditeurs. Cet avantage en terme de trésorerie pourrait permettre de «soutenir les autres activités de la librairie». Payot devrait commercialiser l'iLiad d'ici à l'été prochain. Un délai qui se justifie par le problème de l'approvisionnement et du choix des sources pour les contenus, encore peu diversifiés.
Peu de contenu littéraires
C'est que dans le domaine littéraire francophone, les ouvrages disponibles sont peu nombreux. «Beaucoup de textes sont numérisés sur le net, mais pas forcément édités commercialement, explique l'éditrice française Constance Krebs. Aucun éditeur classique de littérature générale n'a une correspondance numérique de son catalogue sur le net.» Les grands éditeurs français ont donc accéléré la numérisation de leurs livres, à travers le projet de bibliothèque numérique universelle de Google ou dans le cadre du programme de la Bibliothèque nationale de France (BNF). La commission Politique numérique du Centre national du livre a en effet retenu 18 éditeurs pour participer au premier test de numérisation d'ouvrages sous droits entrepris par la BNF. Ils confieront 9000 titres de leurs fonds.
Logique économique
Cette numérisation n'est pas liée à l'arrivée du livre électronique. Mais selon Thierry Discepolo, des Editions Agone – la seule petite structure à participer au projet –, «les multinationales des trois grands éditeurs ont fait du lobbying auprès de l'Etat, afin d'utiliser la manne publique pour numériser leurs fonds et en tirer profit ensuite.» Et de relever que le fait «qu'il n'y ait que de grands groupes qui s'intéressent aux readers montre qu'il s'agit d'abord de spéculation».
Pour lui, il est encore difficile de s'imaginer ce que changera l'arrivée du livre électronique: différents appareils existent, ainsi que différents formats de contenus. «Et le livre papier a des qualités qui ne vont pas disparaître demain.» Ainsi l'essentiel de la production d'Agone demeurera sur format papier. Reste que le nouveau support sera un avantage pour certains types de livres et d'usages, notamment dans le cadre professionnel ou académique. «Il n'y aura pas substitution, mais extension des possibles usages d'un texte», conclut M. Discepolo.
Note : 1 Lorenzo Soccavo (contribution de Constance Krebs), Gutenberg 2.0: le futur du livre, M21 Editions, 2007.
2 En France, les readers ne sont pas encore disponibles en magasin – Fnac et Darty sont en train de réfléchir à une commercialisation – , mais seulement via les sites internet des Echos, de Bookeen et de 4Dconcept.