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«L'empreinte écologique reste une référence essentielle»

Paru le Vendredi 11 Janvier 2008
   RENÉ LONGET*    

Opinion BIOSPHÈRE - La critique portant sur le mode de calcul de la production biologique terrestre, récemment émise par des scientifiques lausannois, n'est pas une remise en cause du concept d'empreinte écologique, analyse René Longet.
Le développement durable peut s'illustrer de diverses façons. Pour le détail, reflétant toute la richesse de la notion, on consultera les listes d'indicateurs. En Suisse, l'étude fédérale Monet a retenu quelque 120 indicateurs1. Cette nomenclature se fonde sur les quelque 150 indicateurs définis par les Nations Unies en 1997. Malheureusement, un set aussi large de données, s'il permet de concrétiser de manière correcte et complète les enjeux du développement durable, est peu approprié pour faciliter le suivi administratif et pour communiquer hors d'un cercle restreint. Dès lors, les Nations Unies ont révisé leur liste à la baisse, ne laissant que la moitié des paramètres du départ. En Suisse, 17 «indicateurs clés» ont donc été tirés de l'étude Monet2. Disposer d'un indicateur de synthèse serait par ailleurs hautement souhaitable, et pourrait avantageusement remplacer l'agrégat universellement utilisé qu'est le PIB (produit intérieur brut). En effet, le PIB ne mesure que les enjeux sociaux ou environnementaux monétarisés, et de même additionne tout ce qui entre dans un calcul économique, quelle qu'en soit l'apport au bien-être social. Les coûts des accidents de la route ou les ventes d'armes se retrouvent ainsi dans le PIB.
Dans les années 1980, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) avait tenté un correctif par l'indice du développement humain, ajoutant au PIB le taux d'alphabétisation et l'espérance de vie. Voici une dizaine d'années, un groupe de chercheurs établis en Californie, sous la conduite du Bâlois Mathis Wackernagel, imagina la notion d'empreinte écologique, partant de l'idée que l'utilisation des ressources de la Terre ne devait pas dépasser les capacités de la nature de production de ressources et de neutralisation des rejets.
Aujourd'hui, l'association Global Footprint Network3 (GFN) a un vaste panorama d'études à son actif, soulignant que si toute l'humanité adoptait le mode de vie américain, il nous faudrait six planètes. D'ailleurs depuis 1985, l'humanité vit à crédit, dépassant son «quota planétaire» de 25%.
Il pourrait sembler qu'une telle approche privilégie la dimension environnementale du développement durable au détriment des aspects économiques et sociaux. Il n'en est rien, car que serait l'économie sans les ressources de la nature, comme l'eau, l'air, le sol, la biodiversité, le climat, les océans, les matières premières? C'est l'affirmation du même droit aux ressources pour tous qui fonde la définition du développement durable, l'élargissant aux générations à venir4. Les premiers à souffrir des dommages environnementaux ou des restrictions sont toujours les plus démunis. La dimension sociale, distributive, est donc intrinsèquement comprise dans le concept. Si ce n'est pas l'indicateur unique dont on rêve, c'est en tous cas l'indicateur premier, celui qui conditionne tous les autres.
Le 24 octobre dernier, le service de presse de l'université de Lausanne (Unil) diffusait un communiqué: «Empreinte écologique, le mythe brisé» (lire ci-dessous, ndlr) évoquant un article intitulé «L'empreinte écologique, un indicateur ambigu» publié par quatre chercheurs, dont un professeur et deux chargés de recherche de l'Unil, dans la revue française Futuribles5.
Parmi les critiques faites aux travaux du GFN, le fait que la productivité biologique admise pour calculer l'empreinte écologique équivaut à la productivité maximale, une notion ne tenant pas suffisamment compte de la biodiversité6. La méthode minimiserait également les impacts de divers polluants, entre autres. La critique n'est ni la première ni vraiment surprenante, car, un peu comme pour le célèbre «panier de la ménagère» servant à définir l'indice du coût de la vie, les formules de calcul doivent être constamment rediscutées pour coller au mieux à ce qu'on veut représenter.
Un large écho a été donné aux titres du communiqué et de l'article, tendant à faire croire que les auteurs dénonçaient la notion même d'empreinte écologique. Alors que la conclusion de l'article est toute différente: il souligne que l'empreinte écologique selon la méthode du GFN est sous-estimée et que, en prenant par exemple pour référence la charge de la Terre en carbone, il nous faudrait onze planètes pour absorber les conséquences du mode de vie américain. Dès lors, l'indicateur n'est pas «ambigu» mais «insuffisant», ce qui est tout à fait différent.
L'Office fédéral de la statistique publiait fin 2006 une étude fondée sur la méthode GFN «L'empreinte écologique de la Suisse»7. Selon cette étude, la Suisse dépasse de trois fois son quota de ressources. Si on suit les critiques évoquées ci-dessus et qu'on introduit un facteur de correction, la réduction de notre consommation de ressources non renouvelables d'un facteur 3 est à considérer comme un minimum et non un maximum.
Ce facteur 3 correspond par ailleurs très exactement à ce que les promoteurs du projet «Société à 2000 Watts» des Ecoles polytechniques fédérales8 proposent depuis une demi-douzaine d'années. A savoir la division par 3 de notre consommation d'énergie et le fait d'assurer la demande subsistante à 75% par les énergies renouvelables, contre 17% actuellement. Nous devrions atteindre cet objectif d'ici le milieu du siècle9. Alors que déjà des voix s'élèvent, notamment du côté de l'économie, qui estiment cet objectif utopique10. Comme s'il était moins utopique de trouver les planètes qui nous manquent et comme s'il était acceptable d'accumuler une dette écologique!
Contrairement donc à ce que l'on a pu croire un instant, la notion d'empreinte écologique n'a aucunement perdu de sa pertinence ni sa dimension politique. I
Note : *Président de l'association Equiterre, qui soutient le développement durable, et maire socialiste d'Onex (GE).
1 OFS, ARE, OFEFP, «Le développement durable en Suisse, indicateurs et commentaires», Neuchâtel 2003, n° de commande 517-03000.
2 OFS, ARE, OFEFP, «Le développement durable en bref, 17 indicateurs clés pour mesurer le progrès», Neuchâtel 2005, n° de commande 135-0500.
3 www.globalfootprintnetwork.org
4 Commission mondiale sur l'Environnement et le Développement, Notre avenir à tous, Montréal 1998.
5 Futuribles n° 334, octobre 2007, www.futuribles.com
6 D'autres indicateurs globaux tels que le Living Planet index/Indice planète vivante consacré précisément à la biodiversité permettent de compenser ces lacunes et de compléter le tableau. Voir synthèse in WWF, Rapport Planète vivante, 2006. www.panda.org
7 OFS, ARE, DDC, OFEV: L'empreinte écologique de la Suisse, Neuchâtel 2006, n° de commande 807-0600.
8 www.novatlantis.ch
9 Des cibles de ce type sont de plus en plus admises au niveau international dans le contexte de la négociation du protocole devant succéder à celui de Kyoto (mandat de Bali).
10 Cf. diverses prises de position de représentants de l'économie, telles que Mmes Amstein (Chambre immobilière vaudoise) ou Hardyn (Chambre du commerce et de l'industrie de Genève).



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«Empreinte écologique : le mythe brisé»

   FACULTÉ DES GÉOSCIENCES ET DE L'ENVIRONN    

La planète fournit chaque année des aliments cultivés, des herbages, du poisson et du bois notamment. Cette production peut être optimisée par calcul et donner lieu ainsi à l'évaluation de la capacité biologique terrestre. Cette biocapacité terrestre est estimée à 1,78 hectare global (hag) par habitant alors que notre consommation moyenne – la fameuse empreinte écologique – se monterait à 2,23 hag, soit un déficit écologique de 0,45 hag par habitant. Déficit mal chiffré, estiment les chercheurs de la faculté des géosciences et de l'environnement de l'université de Lausanne Frédéric Paul Piguet, Tourane Corbière-Nicollier et Suren Erkman, ainsi qu'Isabelle Blanc, de l'Ecole des mines de Paris. Dans la revue Futuribles d'octobre 2007, ils expliquent en quoi l'indicateur utilisé par nombre d'associations écologiques et d'agences gouvernementales de l'environnement est porteur d'idées fausses du fait d'une méthodologie peu apte à discerner la surexploitation des ressources naturelles.
En principe, l'évaluation du niveau acceptable d'émissions de carbone devrait tenir compte de la capacité des océans et des forêts à séquestrer le carbone émis par les activités humaines. Lorsque celles-ci émettent plus de carbone que la planète n'en absorbe, la concentration de carbone dans l'atmosphère augmente, d'où les bouleversements climatiques annoncés. Sur le plan normatif, conjurer les conséquences de ces bouleversements impose de limiter les émissions au montant qui peut être réellement séquestré. La norme ne peut être définie en fonction de la biocapacité terrestre et donc d'un recensement brut des mètres cube de bois, des tonnes d'herbe, de céréale ou de poisson que la Terre serait capable de produire chaque année. C'est pourtant ce que fait la méthodologie de l'empreinte.
L'indicateur empreinte écologique a une forte dimension normative. Estimée à 1,78 hag par habitant, la biocapacité terrestre est le montant au-delà duquel l'humanité ne devrait pas s'aventurer. Ce montant fait office de limite écologique à ne pas dépasser et donc de norme comportementale. La biocapacité équivaut au niveau de production théorique en nourriture, bois et fibre, et elle inclut le potentiel des terres en jachère ou des forêts inaccessibles. Représentant un potentiel de production future, la biocapacité ainsi chiffrée a donc tendance à être supérieure à la production planétaire effective. De fait, cet indicateur identifie une réserve écologique si importante qu'aucune pression notable ne semble menacer les sources d'approvisionnement de l'humanité en fibres, nourriture et bois. La méthodologie peine à discerner la disparition des forêts primaires, l'érosion des terres arables, la contamination par les polluants... La seule source de menace écologique qu'elle permet d'identifier est due aux émissions de carbone. En outre, ces émissions ne sont pas jugées sur la capacité de séquestration effective du carbone par la planète, mais en fonction de la biocapacité terrestre, c'est-à-dire la capacité de la terre à produire de l'herbe, des céréales ou des légumineuses, du poisson ou du bois.
Il y a certes une tentative d'évaluer le potentiel de séquestration du carbone par la ressource bois, mais le taux de séquestration retenu reflète un potentiel, un montant théorique sans lien avec le montant de carbone réellement retiré annuellement de l'atmosphère par les forêts. Dès lors, cet indicateur accrédite des raisonnements basés sur le fantasme d'une séquestration continue du carbone par les forêts à un taux de 1 tonne par hectare et par année, un chiffre surévalué, sans rapport avec le taux de séquestration moyen des forêts mondiales considérées en tant qu'écosystème. «Nous ne pouvons pas baser une politique sur la capacité des forêts à séquestrer du carbone en continu», estime Frédéric Paul Piguet. Reconnaissant que l'empreinte a eu le mérite de pointer la responsabilité écologique des consommateurs, les chercheurs entendent apporter davantage de clarté en suggérant d'exprimer les émissions individuelles en tonnes de carbone et non plus en hectares globaux. Une empreinte carbone exprimée en tonnes donne des résultats fiables et surtout qui peuvent être comparés à une norme comportementale donnant lieu à des débats informés: si chaque habitant de la Terre émettait autant de carbone qu'un citoyen des Etats-Unis, il faudrait onze planètes pour conjurer l'augmentation de la teneur en carbone dans l'atmosphère. La méthodologie de l'empreinte écologique évoque cinq planètes, un résultat sans consistance scientifique ni éthique du fait de l'inadéquation de la norme aux comportements observés.



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