Accueil » Actuel » article

Les assassins à l'amiante seront-ils démasqués?

Paru le Lundi 19 Novembre 2007
   PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE POIRSON    

Actuel ENTRETIEN - Après six ans de refus, la Suisse a accédé à la demande d'information de la justice italienne pour le procès des responsables d'Eternit. Massimo Usel, président du Comité des victimes de l'amiante, éclaire ses enjeux.
La décision est presque passée inaperçue. Le 2 octobre dernier, le Département fédéral de justice et police (DFJP) a ordonné à la Suva, l'assurance pour les maladies et les accidents du travail, de remettre aux autorités judiciaires italiennes les dossiers de 196 ex-travailleurs italiens des usines suisses d'Eternit à Payerne et Niederurnen. Révélée avec un mois de retard, cette décision est pourtant un tournant après six ans de bataille judiciaire contre le refus de la Suva de transmettre ces informations. Le procureur turinois Raffaele Guariniello devrait les intégrer au procès qui s'ouvrira au printemps.
La procédure concerne 3000 victimes uniquement italiennes, dont 2000 sont déjà décédées. Plusieurs dirigeants d'Eternit sont inculpés, dont les milliardaires suisses Stephan et Thomas Schmidheiny. Ce premier procès des responsables ouvrira la voie à ceux qui s'instruisent en France et en Belgique. Car Eternit a le poids des pages les plus noires de l'histoire des crimes industriels. Les experts attendent plus de 500000 morts en Europe d'ici 2025. Au niveau mondial, les estimations portent sur 100000 à 200000 décès par an. Née à l'aube du XXesiècle, l'amiante est soupçonnée d'être mortelle dès les années 1920[1]. Dans les années 1940 déjà, aucun doute n'est plus possible. Les patrons ont pourtant poursuivi leur funeste production. «Pourquoi vous faire du souci pour quelques victimes? Les travailleurs peuvent être remplacés», expliquait en 1985 Max Schmidheiny, directeur d'Eternit suisse à l'époque[2]. Aujourd'hui, les victimes et leurs familles s'organisent. Entretien avec Massimo Usel, président du Comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante (Caova).

Quelle est l'importance de la décision du DFJP d'ordonner à la Suva de livrer à la justice italienne les dossiers de 196 ex-employés d'Eternit Suisse?
Massimo Usel: Elle va permettre au procureur turinois Guariniello de compléter son enquête et d'ouvrir le premier véritable procès des responsables du scandale de l'amiante. Jusque-là, il a instruit les cas des employés d'Eternit Italia. Ce sont plus de 3000 dossiers, dont 2000 décès. Ces 196 dossiers de la Suva concernent des Italiens qui travaillaient pour Eternit en Suisse. Ils devraient permettre de connaître les protections prises ou non par Eternit, les taux de poussières que la Suva a dû mesurer, ainsi que les dossiers médicaux des morts. Sans ces éléments officiels, M.Guariniello aurait dû abandonner la procédure pour ces cas.


Le Caova a participé à l'enquête. Quels éléments avez-vous transmis?
Nous avons présenté aux assistants du procureur une enquête que nous avons menée sur 6000 cas sans avoir accès aux données officielles. D'une part, nous avons épluché la rubrique nécrologique du bulletin interne d'Eternit. Certains libellés, tels que «il nous a quittés suite à une longue maladie», indiquent de possibles cas de cancers. Ce n'est pas solide scientifiquement mais ce sont des indices. D'autre part, nous avons recueilli des témoignages sur les conditions de travail grâce aux syndicats. Notamment sur l'énorme poussière qui flottait dans les ateliers, ce qui est un élément fondamental dans la contamination à l'amiante. Les nombreuses expertises de François Iselin, membre du Caova, ont aussi nourri nos dossiers sur cet aspect. Enfin, à travers notre travail d'observatoire, nous avons pu mettre en évidence des liens entre le volume d'importation d'amiante et le nombre de cancers. Avec un décalage de vingt ans, les deux courbes sont parallèles. L'ensemble de ces observations justifie la nécessité de recherches sérieuses et l'accès aux dossiers officiels de la Suva.


Justement, quel est le rôle de la Suva dans cette affaire?
La Suva a une double casquette. Elle est l'assurance pour les maladies du travail, mais aussi l'organe qui doit veiller aux bonnes conditions de travail. La Suva doit mesurer le taux de poussière, vérifier l'existence de hottes à filtre, l'usage de masques, etc. Elle est coresponsable avec l'entreprise de l'application des normes de sécurité. Elle doit aussi informer les travailleurs des risques.


L'affaire de l'amiante lui coûte cher...
Les craintes de la Suva sont avant tout financières. Les maladies liées à l'amiante représentent sa principale dépense. Elle a donc tenté de la limiter. Le traitement d'une tumeur coûte entre 350000 et 400000 francs. L'indemnité à la famille d'un mort de l'amiante a été fixée à un peu plus de 80000 francs. Un mort lui coûte donc moins que le traitement d'un malade. Cela explique pourquoi la Suva traîne des pieds. Les malades et les familles des défunts doivent affronter un véritable parcours du combattant pour que la maladie et sa cause soient reconnues. Malgré nos demandes répétées, la Suva n'a jamais communiqué les listes des possibles contaminés.


Toute politique de dépistage est-elle condamnée?
La Suva et certains médecins disent que dépister les victimes de mésothéliome, le cancer de l'amiante, ne sert à rien car elles sont de toute façon condamnées. Certes, on ne peut pas les guérir mais on peut soulager leurs souffrances. Et évidemment, des examens médicaux peuvent servir de preuves pour obtenir des indemnités post-mortem pour leurs familles. A présent, nous portons nos demandes devant les autorités cantonales. Dans le canton de Vaud, nous avons déposé une pétition munie de 3000 signatures au Conseil d'Etat. Outre le recensement des ouvriers exposés, nous demandons un listage cadastral des bâtiments amiantés. Notamment pour que les opérations de décontamination ne se fassent plus sans protection, comme au collège d'Entre-Bois à Lausanne en 2003. Notre pétition a été discutée au Grand Conseil et renvoyée au gouvernement pour étude. Nous attendons et espérons.

Espérer une action des autorités politiques, c'est tout ce qu'il reste aux victimes?
Nous n'irons pas loin si notre lutte se confine au législatif. Les réactions administratives sont lentes alors que les victimes disparaissent chaque jour. De plus, il y a des collusions entre milieu politique et dirigeants de l'amiante. Par exemple en Suisse, le conseiller fédéral Hans-Rudof Merz est intiment lié à l'industrie de l'amiante. En Italie, un des avocats de Stephan Schmidheiny était secrétaire au Ministère de la santé et a oeuvré pour que l'«indulto» (un projet d'amnistie, ndlr) englobe les crimes contre la santé des travailleurs. C'est pour cela que nous soutenons les procédures judiciaires des victimes comme second front de lutte.


Quel est le sens de ce combat alors que les victimes meurent?
L'amiante est emblématique du problème des produits nocifs. Récemment, on a parlé des poupées chinoises peintes au plomb. Mais il y a énormément de produits commercialisés sans aucune recherche préalable à propos de leurs conséquences à long terme sur la santé. A présent, des scientifiques tentent d'alerter les autorités sur les dangers des nanotechnologies. Mais les intérêts économiques préfèrent foncer et vendre plutôt qu'observer un principe de précaution. C'est la raison pour laquelle les industriels privilégient les études épidémiologiques. On laisse le produit se vendre et on observe 30 ou 40 ans plus tard les dégâts provoqués. I
Note : [1]Lire l'enquête de R.F. Ruers et N Schouten, téléchargeable à http://www.caova.ch/
[2]Citation tirée du «Rapport Eternit» de Werner Catrina, 1985.



article

Les pays du Sud sont les proies de l'amiante

   propos recueillis par PPN    

Massimo Usel: Elle a été interdite en Europe et en Amérique du Nord mais pas dans les pays du Sud. Le Canada prohibe son utilisation sur son territoire mais continue d'en produire. Avec les autres gros producteurs, notamment la Russie, ils font pression pour pouvoir écouler leurs réserves qui se comptent en millions de tonnes. Les discussions du round sur la convention de Rotterdam sont exemplaires. Le lobby de l'amiante joue sur les différents types du produit pour dire que le Chrysotile n'est pas dangereux. Ils refusent qu'il soit inscrit à la liste des produits nocifs qui leur impose de fournir aux acheteurs une information claire sur leurs dangers.

Mais qui utilise encore ce produit?
Les pays du Sud sont les débouchés visés. L'Asie est notamment une proie. L'affaire du désamiantage avorté du porte-avion français le Clémenceau avait défrayé la chronique. Mais depuis, ce sont des dizaines de navires qui sont désossés en Inde et au Bangladesh par des ouvrières sans aucune protection. Le développement de l'Inde et de la Chine offre un marché faramineux aux producteurs d'amiante avec les constructions de maisons, de canalisations, d'égouts, etc. A l'époque, les grandes familles de l'amiante avaient déjà organisé leur «Yalta» pour se partager le monde. Les pays pauvres et leurs législations moins contraignantes ont été les lieux privilégiés de la croissance de l'industrie de l'amiante. propos recueillis par ppn



Commentaires

Les assassins à l'amiante seront-ils démasqués? | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
Les commentaires appartiennent à leur auteur.
Ils ne représentent pas forcément les opinions du Courrier.

Pour des médias indépendants...

En faisant un don pour cet article, vous participez au maintien de notre indépendance.
Le Courrier n'a pas de capital, mais il a une richesse, ses lecteurs.
Si vous souhaitez faire un don en Euro, vous pouvez vous rendre sur notre page Dons.











Creative Commons License

Ces articles sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

   lecourrier   lecourrier lecourrier
» Abonnez-vous!
» Le coin des abonnés
» Nouvelles du Courrier
» Présentation
» L'équipe
» Historique
» Charte
» Statuts NAC
» Membres
» Ass. lecteurs
» Architrave
» L'agenda
» Contacts
» Partenaires
» Tarifs annonces
;