ISABELLE STUCKI
NEUCHÂTEL - Samedi, un colloque honorera le pasteur neuchâtelois Roland de Pury, protestant fortement engagé durant la Seconde guerre mondiale.
Le hasard a bien fait les choses quand il a désigné Jean-Pierre Emery, membre de la paroisse réformée de Neuchâtel, pour organiser un événement destiné à célébrer le centenaire de la naissance de Roland de Pury. En effet, pas moins de cinq conférences viendront honorer samedi, à la Bibliothèque de la ville, la mémoire de ce pasteur qui a intensément lutté contre la déportation des Juifs.
«Durant sa vie entière, M.de Pury s'est indigné et a combattu au nom des droits de l'homme. Sa personnalité non-conformiste et son engagement dans la lutte spirituelle contre le nazisme me fascine», avoue humblement Jean-Pierre Emery quand on lui demande pourquoi il a organisé un colloque entier plutôt qu'une simple cérémonie. Il ajoute: «Cet homme mérite qu'on le connaisse mieux en Suisse.»
Après des études en lettres à l'université de Neuchâtel, Roland de Pury songe à devenir écrivain. Avec son ami Denis de Rougemont, il fonde la revue Hic et Nunc. Suite à une «éblouissante conversion», il étudie la théologie et devient un disciple de Karl Barth auprès duquel il consolide son bagage intellectuel. Pury se lance alors dans le pastorat. «Même si ses études l'ont amené en France et en Allemagne, c'est à la Collégiale de Neuchâtel, en 1934, qu'il sera consacré pasteur», complète M.Emery.
Lutte féroce contre le nazisme
Après avoir officié en Vendée au nom de l'Eglise réformée de France, Roland de Pury s'installe à Lyon avec son épouse Jaqueline. «Il y devient pasteur en 1938. Et en 1940, avec Jacqueline, il prend la tête d'un mouvement de révolte spirituelle», constate M.Emery.
Le 14 juillet de cette même année, Roland de Pury s'écarte de la prudence pastorale: il fait une prédication dans laquelle il s'oppose fermement au nazisme, à Pétain et à la collaboration de l'Etat français. Ce prêche intitulé «Tu ne déroberas point» est très probablement la première action de résistance chrétienne en France. En effet, il faudra attendre septembre 1941 pour que soient élaborées les Thèses de Pomeyrol (lire ci-contre).
Lors de ses recherches, Jean-Pierre Emery apprend que Pury a eu huit enfants, tous en vie à ce jour. «J'ai eu la chance de rencontrer son fils Philippe, Il m'a raconté qu'à Lyon, il y avait toujours du monde de passage à la maison. Mais qu'il ignorait alors totalement qu'il s'agissait de réfugiés juifs auxquels ses parents offraient l'asile. Avant de les aider à passer en Suisse.»
Repéré, le rebelle est embastillé
En 1943, la Gestapo repère le discret va-et-vient. Roland de Pury est arrêté par deux individus en civil alors qu'il s'apprête à célébrer le culte. Il est détenu durant plusieurs mois par les Allemands au Fort Montluc de Lyon. «C'est là qu'il rédige Journal de cellule, l'un de ses plus fameux ouvrages. Sa plume est si féconde qu'on ne compte pas ses livres et échanges de correspondance», remarque M.Emery[1].
Relâché en Autriche, à Bregenz, contre des espions allemands arrêtés en Suisse, le pasteur se réfugie à Neuchâtel avec sa famille. Dès la libération, il retourne à Lyon. Et retrouve sa chaire du temple de la rue des lanternes. Roland de Pury entre alors dans une période d'intense activité littéraire.
Dans les années 60 et 70, le pasteur devient missionnaire et entreprend divers voyages. Il séjourne, entre autres, au Cameroun et à Madagascar. «Pury s'élève contre la colonisation. Et ne manque pas de dénoncer la torture pratiquée en Algérie», relève le paroissien.
M.Emery conclut: «Roland de Pury est décédé en 1979. Trois ans auparavant, l'association juive Yad Vashem, qui travaille à la reconnaissance de la Shoah, lui a décerné la médaille des Justes. Vous en connaissez beaucoup des Suisses en l'honneur desquels un arbre a été planté sur la colline de Jérusalem?» I
Note : [1] Roland de Pury, Journal de cellule, 30 mai-20 octobre 1943, Lausanne, 1945, La Guilde du Livre.