RAPHAËLE BOUCHET
FRANCE - Depuis près de vingt ans, l'éditrice indépendante défend une production discrète et exigeante, en marge des grands coups commerciaux.
Veste rouge, pantalon noir. Chevelure noire, lèvres rouges. Viviane Hamy s'habille comme certains de ses livres, vêtus de rouge et de noir eux aussi. «C'est un hommage à Stendhal, glisse-t-elle, comme notre police de caractère: dans ses Voyages en Italie, l'écrivain rencontre un imprimeur romain qui évoque une typographie rare, le bodoni. Je l'ai reprise dans tous mes livres.» Elle soigne son style et pèse ses mots. Viviane Hamy, c'est une philosophie. «Je ne dis jamais bouquin, je dis livre. Je ne dis jamais le dernier Fred Vargas, mais le dernier livre de Fred Vargas. Et je m'insurge contre ces auteurs qui se définissent comme les poulains d'une écurie. Ceux que je publie ont un autre vocabulaire.»
Editrice indépendante depuis 1990, Viviane Hamy, 170 titres à son catalogue, sort au maximum douze nouveautés par an. «Le temps, c'est de l'argent, paraît-il. Jamais notre époque n'aura vécu ce dicton si férocement.» Elle a choisi une autre voie. Quand d'autres brandissent leurs chiffres, elle se fait toute petite: «300 exemplaires vendus, c'est déjà extraordinaire pour un premier roman. Je le dis souvent aux auteurs: cela signifie que 300 personnes ont accepté d'entrer dans votre univers.» Quand certains surproduisent et starifient à outrance, elle tisse une relation forte avec chaque auteur et chaque manuscrit, qu'elle lit et relit au moins quatre fois avant la publication, parfois vingt s'il le faut.
PRINCESSE AU PETIT POIS
Viviane Hamy voudrait avoir la sensibilité de la princesse du conte d'Andersen, qui continue de sentir la présence d'un petit pois même si elle dort sur une pile de matelas. Elle s'imprègne des textes comme elle aimait, petite, humer les fruits exotiques et les épices dans la boutique de ses parents, des Français d'Egypte revenus au pays quand elle avait trois ans.
Le jour où le temps viendra à manquer, Viviane Hamy changera de métier. «J'ai fait le pari de publier des auteurs peu connus et de les accompagner, au fil des ans, sur leurs chemins d'écriture. Certains, après six, sept ou huit livres, atteignent le public qu'ils méritent. C'est le temps qu'il faut pour nouer un lien avec les lecteurs.» François Vallejo, Dominique Sylvain et surtout Fred Vargas ont acquis une belle notoriété sans grand renfort de publicité. «Aucun éditeur ne voulait publier Fred Vargas, parce qu'elle ne correspondait pas exactement aux canons du roman policier. Mais personnellement, je ne me soucie pas des genres, ce sont ses personnages qui m'intéressaient.» Onze ans après le tirage modeste de «Debout les morts», «Dans les bois éternels», paru en mai 2006, s'est vendu à 380 000 exemplaires...
Longtemps, Viviane Hamy s'est agacée que l'on associe systématiquement sa maison à Fred Vargas. «Je me suis employée à démontrer que Fred s'inscrivait dans un projet éditorial plus large. Peu à peu, les oeillères sont tombées.» En marge de «Chemins nocturnes», sa collection de romans policiers français, Viviane Hamy a aussi tiré de l'oubli des auteurs hongrois majeurs, comme Frigyes Karinthy et Dezsö Kostolányi. Elle explore la littérature française contemporaine comme les auteurs du passé. La réédition des oeuvres de Léon Werth, romancier et essayiste français mort en 1955, est l'une des fiertés de l'éditrice. «Saint-Exupéry lui a dédié 'Le Petit Prince', mais personne ne s'était intéressé à lui. Werth, esprit incisif et sans compromissions, est devenu la figure tutélaire de la maison.»
A L'EST
On lui demande souvent si elle est d'origine hongroise. Non, jure la Parisienne, c'est la lecture qui l'a menée à se passionner pour les auteurs de l'Est. Dostoïevski et la littérature russe d'abord, et puis Karinthy, qu'elle découvre avant même de devenir éditrice, lorsqu'elle travaille comme représentante aux éditions de la Différence. «J'ai adoré Capillaria, le pays des femmes, un texte drôle, cultivé, misogyne.» Plus tard, attachée de presse chez un grand éditeur, elle est éblouie par «Voyage autour de mon crâne». «Le texte était devenu introuvable, je l'ai proposé à mon employeur de l'époque, en vain.»
A 37 ans, Viviane Hamy a dix ans d'expérience dans le monde de l'édition. Elle a démissionné cinq fois, découvert les côtés les plus épouvantables et les plus extraordinaires du métier. Surtout, elle en a assez de critiquer. «Il fallait que je passe à l'acte. Je n'avais pas un sou. J'ai fondé ma maison avec 500 000 francs français, récoltés avec l'aide de ma famille et de mes amis. Les douze ou treize premières années ont été extrêmement difficiles financièrement.» Le texte de Karinthy, bien sûr, est l'une de ses premières publications.
Aujourd'hui, Viviane Hamy et son équipe, restée minuscule, sortent «Les Cahiers noirs» de Marcel Sembat, grande figure oubliée du socialisme au début du XXe siècle. Elle le cite souvent. «Je crois à certaines valeurs, comme l'engagement.» Sembat était avocat. Elle a fait du droit. «Mais j'ai réalisé qu'entre la justice et le droit, il y avait un gouffre.»
L'Italien Cesare Battisti, par exemple, en a fait les frais. Rattrapé par son passé d'activiste au sein d'un groupe armé d'extrême gauche, il n'a pas droit à un nouveau procès. Fred Vargas, la revoilà, a pris fait et cause pour lui en dirigeant notamment l'ouvrage collectif «La Vérité sur Cesare Battisti» chez Viviane Hamy. «Je ne publie jamais un livre avec lequel je ne suis pas d'accord, dit Viviane Hamy. Il faut se révolter contre certaines règles établies qui salissent l'humain.» Le droit ne lui aura pas permis de le faire, son métier, oui. Mais après tout, justice rime avec éditrice.
Note :
Viviane Hamy était à Genève pour l'ouverture des Boutiques de Cannelle, une nouvelle librairie (3-5, rue du Conseil-Général).