YAN SCHUBERT*
DISPARITION - Spécialiste et véritable pionnier de l'étude du génocide juif, l'historien et politologue américain Raul Hilberg est décédé le 4 août dernier aux États-Unis. Retour sur une oeuvre incontournable.
Réédité l'an passé en français, La Destruction des Juifs d'Europe est probablement le livre le plus complet sur la politique de persécution puis d'anéantissement des populations juives européennes menée par l'Allemagne nationale-socialiste et ses alliés. Ouvrage majeur sur le génocide juif, il est aussi l'oeuvre d'une vie puisque Raul Hilberg y a consacré l'essentiel de sa réflexion et de sa carrière. Homme d'«un seul» livre, il n'a cependant eu de cesse de reprendre, de compléter et de corriger les imprécisions de son travail monumental, n'hésitant pas à confronter au fil des années ses «premières» conclusions à de nouvelles sources – archives déclassées en Europe et aux États-Unis ou ouvertes après la chute du mur de Berlin – et aux travaux d'autres chercheurs travaillant sur le national-socialisme et le génocide juif.
Considéré actuellement comme l'un des plus grands spécialistes de la question, il n'a cependant connu qu'une consécration tardive. Fin connaisseur des sources allemandes et véritable expert des rouages de l'appareil étatique et administratif du Troisième Reich, Hilberg propose un tableau extrêmement subtil des processus ayant conduit au génocide juif, et ce à partir de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler en janvier 1933. Il s'inscrit toutefois en faux contre une interprétation «intentionnaliste» du génocide juif dont l'hypothèse centrale postule, comme le rappelle l'historien britannique Ian Kershaw, que Hitler envisage l'anéantissement physique des juifs dès le début de sa carrière politique, en fait son objectif principal et le poursuit avec une inflexible détermination.
Résistance marginale
Proposant des interprétations aussi novatrices que dérangeantes – sur la résistance marginale des populations juives européennes, sur la compromission des conseils juifs et sur le nombre de victimes juives évalué à 5,1 millions selon ses estimations –, il exploite un nombre incalculable de documents et ne craint pas de travailler des corpus de sources difficilement interprétables. N'hésitant pas à diversifier et à croiser ses sources (photographies, cartes géographiques, plans topographiques) pour appuyer ses démonstrations, il attache une grande importance aux différents types de matériaux qu'il utilise, à leur composition, à leur style, à leurs contenus et à leur utilité, comme il l'explique magistralement dans son Holocauste: les sources de l'histoire. Rompu au décryptage du langage «euphémisé» de l'administration allemande concernant la «solution finale», il pousse l'interprétation à des aspects au premier abord insignifiants, des horaires de la Reichsbahn aux coups de crayon de fonctionnaires zélés sur les ordres de déportation.
En tendant à décrire et à démontrer des processus plutôt qu'à expliquer d'une manière psychologisante et à juger moralement les actions de l'époque, Hilberg s'attache non pas au pourquoi de l'extermination – terme qu'il préfère ne pas employer afin de ne pas identifier les juifs à des bêtes nuisibles – mais au comment.
«Un jour, j'écrirai ce que je vois»
Né à Vienne en 1926 dans une famille juive, Raul Hilberg est témoin dans sa jeunesse de l'entrée des troupes allemandes en Autriche après l'Anschluss de mars 1938, et voit les camions bourrés de soldats faire route vers la Tchécoslovaquie au moment de son dépeçage. Fuyant le pays en avril 1939 par la France et Cuba, les Hilberg arrivent en septembre à Miami. Aidés par des parents, ils s'installent finalement à New York où le jeune Raul suit sa scolarité avant de s'engager en 1944 dans les forces armées américaines. Cantonné à Munich en 1945, Hilberg participe à la découverte d'une soixantaine de caisses renfermant la bibliothèque personnelle d'Adolf Hitler, ce qui raffermit sa volonté de comprendre le phénomène national-socialiste. De retour d'Europe, il reprend ses études au Brooklyn College puis à Columbia, où l'influence de l'historien Hans Rosenberg, puis du politologue Franz Neumann et du judaïste Salo Baron, est déterminante.
Les deux premiers, exilés allemands, attirent notamment son attention sur les notions de juridiction, d'administration et de bureaucratie ainsi que sur les structures du pouvoir. Nettement influencé par les catégories (service public, armée, industrie, parti) définies par Neumann dans son Béhémoth paru en 1942, Hilberg les reprend pour expliquer l'anéantissement des populations juives européennes. Ne voyant pas le génocide comme quelque chose d'incompréhensible et d'inexplicable, mais comme un processus complexe centré sur une division du travail pour empêcher toute responsabilisation, il formule une série d'hypothèses qu'il finit par démontrer d'une manière convaincante: la destruction des juifs n'est pas une opération centralisée – l'appareil de destruction étant en effet formé de groupes agissant selon des objectifs souvent différents –, elle se fait par étapes successives (définition, concentration, anéantissement) dont les logiques d'évolution se dessinent progressivement, et s'appuie sur une coopération des juifs eux-mêmes. Hilberg dépasse ainsi les interprétations de l'époque qui font de la haine la racine du processus (Léon Poliakov) ou qui ne prennent pas la mesure de sa totalité (Gerald Reitlinger).
Une reconnaissance tardive
Occupant des postes précaires à New York et à Porto Rico, Raul Hilberg profite en 1952 d'un travail au War Documentation Project – dont le but est de réunir des informations sur l'URSS provenant des archives allemandes ramenées aux États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale – pour mener à bien ses recherches. Dirigée par Franz Neumann – dont la mort prématurée l'empêchera de lire la «version finale» –, sa thèse de doctorat présentée en 1955 est vivement appréciée sans pour autant lui ouvrir de portes au niveau professionnel ou éditorial. Il obtient cependant peu après un poste de professeur dans la petite université du Vermont, qu'il gardera toute sa vie.
Malgré une aide à la publication, sa thèse a des difficultés à paraître car Hilberg ne veut pas se limiter aux pages rendues pour son doctorat, mais publier l'ensemble de sa recherche initiée en 1948. Prêt en 1958, le manuscrit définitif essuie le refus de co-publication envisagée avec le mémorial Yad Vashem à Jérusalem. Créé politiquement en 1953 pour commémorer «le souvenir des héros et des martyrs de l'Holocauste», celui-ci reproche en effet à Hilberg de se fonder presque uniquement sur des sources allemandes et de sous-évaluer la résistance juive à l'occupation. Même si ces arguments sont avant tout d'ordre idéologique, Hilberg a de la peine à intéresser d'autres éditeurs à son manuscrit.
Ce n'est qu'en 1961, alors que s'ouvre le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem, que paraît The Destruction of the European Jews chez Quadrangle à Chicago. Alors que le travail d'Hilberg peine à trouver son public, la controverse autour du livre d'Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal le met au centre de la critique puisque les positions et les thèses pourtant différentes de la philosophe et de l'historien sont bien souvent confondues.
S'appuyant en effet sur l'ouvrage d'Hilberg de manière peu élégante après avoir fait refuser son manuscrit dans une maison d'édition quelques années auparavant, Arendt n'hésite pas à forcer le trait. Si Hilberg met clairement en lumière la coopération des conseils juifs, il conteste la notion de banalité du mal et refuse de s'ériger en moraliste. Peu diffusées durant les «années de transition» de la mémoire américaine du génocide juif, selon les termes de l'historien américain Peter Novick, les idées hilbergiennes trouvent un certain écho à l'étranger deux décennies plus tard.
Traduit tout d'abord en allemand en 1982 puis en français en 1988, son ouvrage atteint son public au moment de la commémoration des quarante ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale et du film Shoah (1985) de Claude Lanzmann, dans lequel Hilberg explique d'ailleurs de manière éclairante les «ordres de route» des trains de déportation et l'attitude d'Adam Czerniakow, président du conseil juif du ghetto de Varsovie. I
Note : * Historien, assistant au département d'histoire générale de l'université de Genève.