FABIO LO VERSO
POLITIQUE - L'exécutif de la Ville condamne les placards et lance un pavé dans la mare. Inédit, ce coup politique remet au centre du débat un slogan qui semblait tomber dans l'indifférence.
C'est à une sorte d'appel à la mobilisation que vient de procéder l'exécutif de la Ville de Genève, majoritairement à gauche. Il a condamné hier «avec force» la campagne d'affichage de l'Union démocratique du centre (UDC): le mouton noir expulsé par les moutons blancs suisses véhicule «une image génératrice d'intolérance et d'exclusion», assène le maire de la Ville, l'écologiste Patrice Mugny. L'UDC a répliqué par voie de communiqué, se disant «irritée» par l'initiative de la Ville.
Ce coup politique inédit en Suisse romande fait de Genève l'épicentre de la fronde contre l'affiche de l'UDC. La veille, le parti Solidarités, membre d'A gauche toute, exhortait le maire genevois à interdire ces placards. La formation dit avoir été interpellée par nombre de citoyens réclamant leur disparition. L'indignation gagne progressivement du terrain dans le canton, alors que ses voisins vaudois, neuchâtelois et fribourgeois se tâtent ou s'avouent impuissants (lire ci-dessous).
Lacune de taille
Car l'affiche paraît juridiquement inattaquable. Contactés, les juristes de la Ville de Genève et du canton estiment qu'elle «n'est pas en infraction avec la norme pénale antiraciste». Mais ils précisent que personne ne leur a officiellement demandé un avis de droit. Une lacune de taille, car les politiques seraient obligés de prendre position sur une interprétation juridique ciblant ces affiches. «Tout citoyen peut réclamer notre action», explique Frédéric Scheidegger, secrétaire adjoint au Département des institutions, seul habilité à Genève à supprimer les réclames indésirables ou illégales.
«En cas de refus, nous serions contraints de le motiver et cela pourrait éventuellement permettre de rebondir politiquement.» Mieux, «si plusieurs avis sont demandés, aux pouvoirs publics comme aux cabinets privés, suggère un juriste de la Ville sous couvert d'anonymat, le Département des institutions devrait trancher». Or cette entité, dirigée par le conseiller d'Etat socialiste Laurent Moutinot et regroupant la justice et la police, «n'a aucunement été sollicitée», affirme sa porte-parole, Yvette Renard. «Ni par un parti, ni par une association, ni par un citoyen.» La Société générale d'affichage (SGA) tenue de soumettre aux autorités les réclames qu'elle juge en délicatesse avec la loi, n'a pas non plus retenu cette option.
Vague politique?
La Ville de Genève n'ayant pas de pouvoir coercitif sur les réclames, le parti Solidarité aurait été plus inspiré de mettre sous pression Laurent Moutinot que Patrice Mugny. Ce dernier rappelle que «l'intérêt public de la liberté d'expression prime sur l'interdiction de l'exercice des droits politiques». La voie légale semble donc ardue, mais il table sur les effets de la vague politique que l'exécutif de la Ville cherche à déclencher. La réprobation venant de plusieurs milieux et la fermeté affichée par les pouvoirs publics seraient à même de fissurer le mur de l'UDC. Ce parti a contesté hier au gouvernement municipal la faculté de se prononcer sur des affiches.
La tension monte d'un cran et ce rebond du débat favorise les desseins de l'exécutif de la Ville de Genève. En mai de cette année, l'ensemble des formations politiques avait condamné une affiche homophobe de l'UDC. Le Grand Conseil s'était alors emparé de la question et avait voté une résolution dénonçant des slogans contraires à la Constitution en raison de leur caractère discriminatoire. L'affiche dépeignant un mouton noir chassé par des moutons blancs ne manquera pas d'être placée au centre des discussions au parlement genevois. Pour sa part, le parti populiste prend les devants. «Par brebis galeuse ou mouton noir, on désigne en règle générale une personne qui refuse les règles de la collectivité, qui ne veut pas s'intégrer et qui provoque des difficultés», martèle son service de presse. Les juristes de la Ville et du canton de Genève attendent l'opportunité de donner leur avis sur la question. I