PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ
POLÉMIQUE - Etats et médias occidentaux ont dénoncé le non-renouvellement de la concession de Radio Caracas Television (RCTV) comme une violation de la liberté d'expression. De retour du Venezuela, le critique des médias Michel Collon conteste. Et il n'est pas le seul.
Les supposés penchants autoritaires d'Hugo Chávez enfin mis à jour? La décision du gouvernement vénézuélien de ne pas renouveler la concession hertzienne attribuée en 1987 à Radio Caracas Television (RCTV) –la chaîne est accusée d'avoir encouragé le putsch de 2002– a déclenché une véritable tempête médiatico-politique. Au concert de critiques émanant de l'opposition vénézuélienne –dont RCTV était l'un des canaux principaux– s'est ajoutée une mobilisation internationale peu commune. Depuis deux semaines, médias internationaux mais aussi institutions publiques fustigent la «fermeture» de la plus ancienne et la plus regardée des chaînes vénézuéliennes.
L'affaire a pris une telle tournure que, la semaine dernière, le Parlement puis la présidence de l'Union européenne se sont sentis obligés d'imiter le Sénat étasunien qui avait consacré une séance à débattre du cas de RCTV. A l'unanimité, la Chambre haute des Etats-Unis a accusé Caracas d'avoir «transgressé la liberté de pensée et d'expression». Plus prudents, les élus européens ont rappelé leur attachement au «droit de la presse de jouer son rôle de contre-pouvoir».
Lundi, à Panama, devant l'Organisation des Etats américains, c'était au tour de la ministre des Affaires étrangères US, Condoleezza Rice, de dénoncer une «mesure forte contre la démocratie»...
Le lendemain, Reporters sans frontières (RSF) publiait un «rapport de mission» (lire aussi ci-contre) s'inquiétant de la volonté d'«hégémonie médiatique» du pouvoir. «En procédant à la fermeture de RCTV et surtout à la saisie de son matériel au bénéfice de TVes (la future chaîne publique qui reprendra le canal hertzien libéré, ndlr), Hugo Chávez a étoffé son emprise sur le dernier bastion qui lui tenait tête: les médias.» L'ONG annonce son intention de saisir du dossier le Conseil des droits de l'homme. Rien de moins!
Rééquilibrage public-privé
De retour il y a dix jours du Venezuela, le journaliste et analyste des médias Michel Collon rit jaune face à cet activisme libertaire: «A les entendre, on croirait qu'il n'y a plus qu'une chaîne d'Etat au Venezuela! C'est oublier que les TV privées Globovision, Televen et Venevision1 conservent leurs concessions hertziennes.»
Surtout, le médiologue belge défend le droit de l'Etat vénézuélien de mener une politique audiovisuelle active. En cela, il voit d'un bon oeil la création, au côté des trois chaînes privées, du canal public généraliste VTV et de la culturelle ViveTV, de la future chaîne publique et populaire TVes. Pour Le Courrier, l'auteur d'Attention Médias! 2 décrypte les enjeux de l'affaire RCTV et brosse le portrait du quatrième pouvoir au Venezuela.
La presse française a décrit lafermeture de RCTV comme une atteinte au pluralisme des médias. Qu'en pensez-vous?
Michel Collon: D'abord, une précision: RCTV n'a pas été fermée. Sa concession hertzienne, qui arrivait à échéance le 27 mai 2007, n'a pas été renouvelée; RCTV peut continuer d'émettre sur le câble et le satellite. Au Venezuela, les gens des classes moyennes ont tous accès au câble, et même dans les quartiers populaires, on sait s'organiser pour le pirater.
Ensuite, faire passer RCTV pour la dernière télévision d'opposition, comme l'ont fait les journaux français, relève du pur mensonge. Lorsque l'on dit que parmi les chaînes privées qui demeurent sur les ondes hertziennes, certaines n'ont pas une couverture nationale, on oublie de préciser qu'il en est de même dans le secteur public...
En réalité, le paysage audiovisuel vénézuélien est écrasé par les grands groupes privés qui dominent 85% de la couverture. Ces télévisions sont toutes aux mains de milliardaires – tel Gustavo Cisneros, le grand ami de George Bush – qui ont participé au pillage des ressources pétrolières du pays et vouent une haine absolue à Chávez. A lui seul, le très réactionnaire propriétaire de RCTV, Marcel Granier, possède une dizaine de TV locales. Toutes ces chaînes se comportent en véritables partis politiques, leur couverture de l'info est partiale, on y retrouve toujours les mêmes sources. Le pluralisme est tout aussi faible au niveau de la presse écrite. Sur les dix quotidiens nationaux, neuf sont ouvertement opposés au gouvernement et pratiquent la même intoxication.
Mais fait-on vraiment avancer le pluralisme en privant d'ondes un opposant aussi hargneux soit-il?
La question que pose la décision du gouvernement est celle-ci: est-il dans l'intérêt de la population que la quasi totalité des canaux hertziens –dont le nombre est techniquement limité– soit dans les mains de quelques milliardaires? Dans une société dont on tente de changer les structures, les rapports pauvres-riches, peut-on laisser le domaine médiatique à ces derniers? La réponse est évidemment non.
Au-delà de la désinformation qu'elles pratiquent, ces télévisions-poubelles servent aux élites dominantes à faire passer dans la population leurs valeurs réactionnaires, individualistes, consuméristes. Elles imposent une image des rapports Nord-Sud très illusoire, comme si dans un pays pauvre, chacun pouvait adopter le mode de vie américain. Elles répandent, en outre, un modèle de violence parmi les jeunes, alors même que l'insécurité est un très grave problème au Venezuela.
Le phénomène dépasse d'ailleurs ce pays. Partout en Amérique latine, on a des monopoles médiatiques privés qui tentent par tous les moyens de bloquer les processus sociaux et politiques en cours sur le continent. Pour l'instant, seul le Venezuela s'est employé à rééquilibrer son panorama médiatique, en assurant un certain pluralisme des sources d'information.
Le futur défi du gouvernement consistera à faire de la nouvelle TVes une télévision de service public honnête, attractive, non élitiste mais de qualité, et ce malgré la concurrence inégale des télés privées gavées de recettes publicitaires. J'ai entendu dire que le célèbre cinéaste Román Chalbaud serait chargé de faire une telenovela de qualité pour TVes. Je pense qu'on est sur la bonne voie, celle d'une TV publique populaire. Les gens ont besoin d'autres choses que d'interviews ou de débats politiques!
Pourquoi a-t-on précisément retiré la concession à RCTV, alors que toutes les chaînes privées ontsoutenu le putsch d'avril 2002?
RCTV a derrière elle une longue série d'infractions aux lois encadrant les médias audiovisuels3. Elle avait déjà été sanctionnée par les gouvernements qui ont précédé Hugo Chávez. Lors du coup d'Etat, RCTV a été à la pointe. Non seulement elle a appelé à renverser le président, mais elle a fabriqué des montages pour tromper la population. Et pendant les manifestations qui ont remis Chávez au pouvoir, elle diffusait des dessins animés et des séries... Après le putsch, le gouvernement a demandé aux TV de respecter les institutions démocratiques. Sans arrêter de soutenir l'opposition, les autres canaux sont devenus moins provocateurs. Pas RCTV.
Pourquoi n'avoir pas ouvert une action judiciaire contre RCTV, plutôt que de prendre, cinq ans après, une mesure administrative?
En premier lieu, il faut souligner que cette mesure est légale. La concession était expressément limitée dans le temps, il n'y avait aucune raison de considérer son renouvellement comme une formalité.
Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas agi dès 2002? Il faudrait lui demander. Beaucoup de gens au Venezuela estiment, en effet, que Chávez aurait dû se montrer plus dur à ce moment-là. Je pense qu'il n'a pas souhaité s'en prendre aux médias. Il a ouvert le dialogue avec les propriétaires de chaînes, leur demandant de ne plus appeler à la violence. Or RCTV a toujours refusé de dialoguer avec l'Etat, même lorsque la question du renouvellement de la licence a été posée.
Imaginez qu'en France, TF1 appelle à en finir avec Sarkozy. Ça ne durerait pas cinq minutes! Au Venezuela, ça a duré cinq ans! I
Note : 1 Ndlr: Parmi les principales chaînes du Venezuela, Michel Collon oublie CMT.
2Paru en 1992 aux éditions EPO, ce livre analyse la couverture, en France et en Belgique, de la guerre du Golfe.
3Ndlr: L'administration a recensé 652 infractions entre juin et décembre 2006, allant de l'incitation à la violence à la diffusion de publicité pour l'alcool ou au non-respect des normes de programmation (violence, pornographie, quotas de production nationale, etc.)
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- RÉACTIONS
Reporters sans frontière (RSF)
> Dans un rapport daté de mardi, RSF critique la «fermeture» de RCTV, qui, selon cette organisation de défense de la liberté de la presse, «inaugure une vaste refonte du paysage audiovisuel vénézuélien, où ne survivrait (mais pour combien de temps?) qu'une seule chaîne privée d'opposition – Globovisión – dont l'implantation se limite à la capitale et à quatre villes alentour». L'ONG basée à Paris estime en effet que les télés privées Televen et Venevisión ont «enterré la hache de guerre» et sont, de fait, «à la main» d'Hugo Chávez.
Concrètement, RSF juge illégal le retrait du canal hertzien de RCTV et reprend la thèse de la chaîne selon laquelle sa licence aurait été prolongée tacitement de vingt ans en 2000, lors de l'approbation de la nouvelle loi sur les télécommunications, quand bien même sa concession de 1987 venait à terme en 2007. Enfin, l'ONG critique le fait que le Tribunal suprême ait tardé cinq mois à rejeter les recours de RCTV, alors que la loi prescrit un délai de quatre jours.
Selon RSF, le président vénézuélien (qu'elle appelle «lieutenant-colonel») est en train d'instaurer «une véritable hégémonie du pouvoir sur l'espace audiovisuel». Elle en voit les prémices dans l'obligation légale faite aux chaînes depuis 2004 de diffuser les discours du chef de l'Etat.
«Le Monde»
> Très dure, la prise de position du quotidien de référence a donné le ton de la presse hexagonale. Dans son éditorial du 27 mai, Le Monde qualifie TVes, la future TV publique, de «chaîne officielle montée de toute pièce» et affirme, à l'instar de RSF, qu'après «la disparition» de RCTV, il n'y aura «plus qu'une chaîne d'opposition». Intitulé «Censure à la Chavez», le texte s'achève sur cet avertissement solennel: «L'opposition craint que, après les médias, le président ne procède de manière analogue envers les syndicats, les ONG ou les partis politiques. Avec M. Chavez, la démocratie vénézuélienne est menacée.»
«Le Monde diplomatique»
> Réponse trois jours plus tard du Monde Diplomatique qui s'en prend vertement à l'éditorial de son titre apparenté. Sous la plume de Bernard Cassen, le mensuel conteste la «disparition de RCTV» qui «peut continuer à émettre sur le câble, par Internet et sur le satellite». Il précise que, «comme la loi le prévoit, sa fréquence hertzienne et sa couverture nationale reviennent au service public à l'échéance de la concession. Ou bien faudrait-il considérer que cette concession à durée limitée de RCTV était, en fait, à durée illimitée?» Selon M. Cassen, «prétendre que la liberté d'expression est menacée au Venezuela relève de la plus insigne mauvaise foi». Il brosse un panorama médiatique très différent de celui du Monde: «En 2006, on comptait au Venezuela 20 chaînes hertziennes VHF privées et une publique. On comptait par ailleurs 28 chaînes hertziennes UHF privées, 6 publiques et 44 communautaires. Actuellement, avec l'incorporation [du canal] de RCTV, le service public disposera de deux chaînes hertziennes VHF. [...] On est très loin du monopole...» Et qui dit privées, dit antigouvernementales: «Des études de contenu effectuées sur le mois de janvier 2007 montrent que, dans ses programmes, [RCTV] a invité 21 personnalités hostiles au gouvernement, et aucune qui lui soit favorable. Le même mois, une des quatre autres grandes chaînes privées, Globovisión, a invité 59 opposants à M. Chávez et 7 de ses partisans. Seule Televen a respecté la parité: deux de chaque camp.»
Mouvements sociaux
> Et au Venezuela? Si l'on en croit les instituts de sondage – régulièrement contestés par les pro-Chávez – 70% des Vénézuéliens seraient en désaccord avec la fin de la concession. Du côté social, en revanche, plus de 500 organisations locales ou nationales ont publié une déclaration soutenant la «décision souveraine» de ne pas renouveler une concession «obtenue il y a plus de 53 ans sous la dictature de Marcos Pérez Gimenez». «C'est un pas décidé vers la construction d'une société plurielle, juste, démocratique et égalitaire.» BPZ
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