PROPOS RECUEILLIS PAR RACHAD ARMANIOS    

Religions INTERVIEW - Caroline Fourest, féministe et collaboratrice de «Charlie Hebdo», dénonce une partie de la gauche qui confondrait vigilance face à l'intégrisme et racisme antimusulman.
L'islam, objet de tous les amalgames... Pour Caroline Fourest, la critique de l'intégrisme musulman se heurte à deux écueils: à droite, la crainte de l'immigration musulmane, à gauche, la complaisance sous couvert d'antiracisme. L'essayiste française controversée, rédactrice en chef de ProChoix, revue «au service de la défense des libertés individuelles», et collaboratrice de Charlie Hebdo, était invitée jeudi soir à Genève par la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme. Entretien.

En Europe, la majorité des musulmans se réclame de la démocratie et de la laïcité. Or l'islam suscite des craintes. Pourquoi?
Caroline Fourest: Chaque jour, dans le monde, des groupes se réclamant de l'islam tuent, décapitent: cela n'aide pas à la compréhension de cette religion. Le plus grand défi est donc de distinguer cet islam, minoritaire mais actif, de ce qui constitue sa première cible, les musulmans laïques. En France, 73% des musulmans se disent attachés à la laïcité à la française. Mais je note qu'en Grande-Bretagne, ils sont tout de même 40% à vouloir vivre selon les lois de la charia.


Comment lutter contre l'intégrisme?
Par l'exigence intellectuelle. Beaucoup confondent le risque réel d'intégrisme avec une prétendue islamisation via l'immigration. Cette confusion conduit à une dérive sécuritaire. Elle est entretenue par une certaine droite, qui va de l'entourage de Nicolas Sarkozy à la droite populiste, celle qui, chez vous, veut interdire les minarets. Si danger il y a, il ne vient pas d'un déferlement de masse d'islamistes sur l'Europe, au contraire, beaucoup de réfugiés politiques fuient l'intégrisme, les mariages forcés, etc. Là où il faut être vigilant, c'est au niveau des idées religieuses liberticides, qu'elles proviennent d'ailleurs de milieux juifs, chrétiens, musulmans ou hindous. Nous vivons dans un contexte général de résurgence d'idéologies liberticides au nom des religions, que ne doit pas masquer la plus grande visibilité de l'islam.


Vous dénoncez une collusion entre l'islamisme et une partie de l'extrême gauche.
J'ai jugé nécessaire que quelqu'un de gauche tape du poing sur la table face à la tentation obscurantiste et la dérive victimaire, qui confond la lutte contre le racisme antimusulman et la critique de l'islam en tant qu'idéologie. Sous couvert de lutter contre l'islamophobie, et selon l'idée que l'ennemi de mon ennemi (l'impérialisme américain, ndlr) est mon ami, certains se montrent complaisants envers l'intégrisme musulman. A gauche, si l'on n'hésite pas à combattre des prédicateurs sexistes ou homophobes chrétiens, on ferme plus facilement les yeux s'agissant de musulmans.
Cette complaisance, visible surtout au sein de la gauche radicale, s'est manifestée durant les divers forums sociaux européens, où l'on a assisté à un étrange rapprochement entre militants anarchistes, féministes et islamistes. Entre les dérives sécuritaire et victimaire, il faut construire une pensée antiraciste et anti-intégriste lucide.


Selon vous, l'affaire des caricatures de Mahomet a été exemplaire de cette «dérive victimaire»?
Je comprends l'émotion que ces caricatures ont suscitées, en particulier celle montrant Mahomet avec une bombe dans son turban. Se demander si ce dessin est raciste est légitime et nécessaire. Mais dans tout «procès», on doit tenir compte de l'intention et du contexte. Or le journal danois Jyllands-Posten a publié ce dessin parmi douze autres dans un contexte où plus aucun caricaturiste n'osait épingler l'islam de peur d'être tué comme Théo Van Gogh. Ce journal a tendu un miroir à la réalité terroriste. Si certains sont davantage choqués par le miroir que par la réalité, c'est un choix de complaisance.


Complaisance que vous constatez également au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, qui se réunit à Genève.
Il cède aux pressions des pays de l'Organisation de la Conférence islamique qui tentent d'interdire toute critique de l'idéologie religieuse musulmane pour couvrir les exactions de pays comme l'Iran ou le Soudan. Cette offensive contre «l'islamophobie» se pare d'un antiracisme qui, venant de ces pays, est «à mourir de rire» quand on pense que le Soudan pratique l'épuration ethnique au Darfour!


Dans un article relatant la tentative de musulmans d'empêcher une représentation du «Fanatisme ou Mahomet le Prophète», de Voltaire, vous aviez qualifié Hafid Ouardiri (ex-porte-parole de la mosquée de Genève, ndlr) d'islamiste. Vous y allez fort!
Islamiste, qui ne signifie pas forcément terroriste, est parfois un raccourci pour dire intégriste. Tant que les pratiques des réactionnaires, sexistes et homophobes, ne concernent qu'eux-mêmes, ils restent «traditionalistes». Ils deviennent intégristes quand ils veulent imposer aux autres leur projet de société liberticide. C'est le cas de Tariq Ramadan, qui veut faire reculer les libertés individuelles en Europe.


Avez-vous des exemples?
Sa conception des femmes musulmanes est réactionnaire. Dans ses conférences, il invite les musulmanes à ne pas «conduire des camions» pour faire comme les Occidentales. Sur la lapidation des femmes adultères, il plaide pour un moratoire. Vu d'Iran, ça peut paraître moderne, mais de France, c'est réactionnaire.


Genève célèbre les 100 ans de la séparation Eglises-Etat. La laïcité doit-elle s'ouvrir pour s'adapter à la diversité religieuse, et notamment à l'affirmation de l'islam?
Ce débat, nécessaire, est posé à l'envers: la laïcité n'est pas un kit démontable. On ne change pas un principe posé dans l'absolu pour satisfaire une religion. Reste qu'il faut dissocier la loi laïque de son cadre, qui comprend les mentalités, sur lesquelles il faut travailler pour mieux faire connaître l'islam et apaiser les peurs.I
Note : Dernier ouvrage: Le Choc des préjugés: l'impasse des postures sécuritaires et victimaires (Calmann-Lévy). Caroline Fourest est l'auteure de Frère Tariq (Grasset, 2004), dans lequel elle accuse l'intellectuel genevois d'être un intégriste (Le Courrier du 30 octobre 2004, www.lecourrier.ch/index.php?name=News&file=article&sid=38580).



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