BENITO PEREZ, DE RETOUR DE BOLIVIE, REP
A l'appel de son nom, Angela Muñoz se lève et se faufile à travers la petite salle de classe surchauffée. Tournant le dos aux dix constituants alignés devant le tableau noir, elle s'adresse ostensiblement à la trentaine de citoyens entassés et suants. «La mission première de la future Constitution devra être d'empêcher toute concentration du pouvoir, énonce l'oratrice de la coalition Femmes présentes dans l'histoire. C'est ainsi et seulement ainsi que les femmes, les jeunes, les indigènes, les paysans pourront enfin sortir de la marginalité.»
Sur les deux étages du collège Général Belgrano de Tarija (sud-est de la Bolivie), la même scène se reproduit à l'infini. Représentants d'associations, d'institutions ou simples individus se succèdent devant les tableaux noirs. En tailleur strict ou en pollera indigène, on réclame le respect de la propriété privée, l'appui à l'agriculture bio ou l'abolition de la prison. Vingt et une salles, vingt et une commissions pour une Constitution en chantier.
«S'approprier la Constitution»
En cette après-midi caniculaire d'automne austral, cela fait plus de cinq semaines que les 255 constituants boliviens parcourent le pays. Ces Rencontres territoriales doivent clore le processus de consultation, en permettant aux citoyens éloignés de Sucre, où siège l'assemblée, de «s'approprier la future Constitution», se réjouit le leader d'Unité nationale (UN, centre) Samuel Doria Medina.
Visiblement, le scénario est rôdé. En début de séance, chaque intervenant s'inscrit sur un formulaire. Organisation représentée, résumé de la proposition, le staff consigne les données. «On vous appellera en quinzième position», signale la secrétaire de la commission, en indiquant un siège vide au fond de la salle.
L'expérience démocratique enthousiasme Esperanza Huanca. «On sent que les gens ont beaucoup réfléchi. Certains y travaillent depuis des années», lâche admirative l'élue du Mouvement vers le socialisme (MAS). Un intérêt que la Potosine retrouve chaque week-end lorsqu'elle se rend dans sa province pour rendre compte de son travail. «A la campagne, beaucoup de gens ne savent pas lire ou n'ont pas accès aux médias, alors ils viennent en nombre pour que je leur raconte.»
L'effervescence n'a pas attendu les Rencontres territoriales pour gagner tout le pays. On ne compte plus les publications – livres ou revues – destinées à alimenter le débat constitutionnel. Pas un secteur social qui n'ait tenu ses assises pour définir sa position. Sur la toile, trois sites d'information rendent compte quotidiennement des travaux de Sucre1.
«Evidemment, toutes les propositions que nous recevons ne sont pas adéquates, tempère M. Doria Medina. Peu de gens savent réellement ce qu'est une Constitution. Certaines audiences ressemblent à un Mur des lamentations...» Ce qui lui fait craindre un sévère retour de bâton: «La plupart ne trouveront pas trace de leur proposition, la déception risque d'être vive...»
Six mois de perdus
Andres, lui, sait de quoi il retourne. L'étudiant est venu défendre les droits des personnes homosexuelles. Il lit son texte avec ferveur. Pas un sourire, pas un murmure dans la salle. Rodrigo lui succède, il veut un Etat laïc. Le sujet est délicat dans cette Bolivie si catholique. Le public bigarré reste coi. Les assistants de la commission tapotent sur leurs ordinateurs portables ces propositions qu'il s'agira ensuite de systématiser, puis de traduire en articles de loi. L'heure est à l'écoute, studieuse, respectueuse.
Difficile d'imaginer les énormes tensions qui ont traversé l'Assemblée constituante durant ses six premiers mois d'existence. Six mois de bagarres, dans les rues et dans les travées de l'assemblée pour savoir si la majorité qualifiée des deux tiers, prévue par la loi, devait s'appliquer à chaque décision des constituants ou au seul vote final... Six mois de conflits exacerbés qui ont laissé des traces et peuvent ressurgir à la moindre anicroche.
Long processus
Dans le vif du sujet depuis février, les constituants courent désormais contre la montre. Instituée en août 2006, l'assemblée ne dispose que d'un an pour écrire la nouvelle charte du pays.
Une urgence paradoxale pour un projet – refonder la Bolivie à travers sa Constitution – qui agite le pays depuis longtemps (lire en page 3). En 1990 déjà, une marche nationale indigène réclamait la tenue d'une Constituante destinée à reconnaître l'autodétermination des peuples autochtones et à transformer la centraliste république bolivienne en un Etat plurinational.
La crise sociale et politique des années 2000 et l'arrivée d'Evo Morales à la présidence en janvier 2006 allaient faire du rêve une réalité. Proposition clé du Mouvement vers le socialisme, l'Assemblée est convoquée dès la fin mars, surgit des urnes en juillet, et siège dès août.
«En voulant aller si vite, aucun processus préconstituant n'a pu être organisé», relève M. Doria Medina, pour expliquer le chaos initial. De même, la méthode choisie de la page blanche – l'ancienne Constitution ne servant pas de modèle – a rendu l'aventure encore plus complexe. «Mais nous n'avions pas d'autre choix si l'on voulait respecter notre mission de refondation du pays», juge le sociologue Raúl Prada, un indépendant élu sur les listes du MAS.
Alvaro Azurduy, l'un des rares modérés du parti Podemos (droite), tempère l'analyse: «Les difficultés initiales étaient prévisibles, normales, elles témoignent simplement des fractures qui traversent le pays et rendent nécessaire notre travail.»
Fractures que reproduit fidèlement la composition de l'Assemblée constituante. En obtenant quelque 140 sièges, le MAS et ses alliés ont fait entrer paysans et ouvriers, indigènes et intellectuels progressistes dans les institutions. Une majorité plurielle qui fait face aux représentants des anciens partis et des classes sociales naguère dominantes, non moins divisés sur la stratégie à suivre: utiliser leur minorité de blocage ou bâtir des ponts. Le reflet du pays.
Racisme...
A l'intérieur comme à l'extérieur, la cohabitation demeure malaisée. En septembre 2006, le différend autour du règlement tournait à l'affrontement dans le département de Santa Cruz – bastion de l'opposition – entre paysans et jeunes des classes moyennes. Comme en écho, des constituants en venaient aux mains à Sucre.
En cédant sur les deux tiers, le parti au pouvoir a quelque peu pacifié l'atmosphère. Le temps aidant, «je les vois de plus en plus doux», remarque le «masiste» José Lino Jaramilla, à l'égard de ses collègues opposants. «Nous nous saluons, nous rions parfois, mais cela reste difficile: ils savent toujours tout mieux que tout le monde», ironise le paysan tarijeño.
«Les gens de Podemos n'ont pas l'habitude d'écouter les gens humbles, ils nous méprisent», renchérit Esteban Urquiza, un autre agriculteur du MAS. L'indigéniste Félix Cardenas, de Concertation nationale (CN, évangéliques), va encore plus loin. Il voit dans cette attitude le passage d'un «racisme souterrain et convenu» à un «racisme décomplexé par la peur de perdre leurs privilèges»...
Le matin même, l'inauguration de la Rencontre territoriale dans un colisée universitaire bondé, l'avait illustré. A chaque apparition d'un constituant en costume indigène ou paysan, la clique du gouverneur local, une figure de l'opposition, siffle à tout rompre. Les insultes volent. Cinq mille gorges déployées. Malgré l'impressionnant dispositif policier, la crainte de débordements est palpable. Une semaine auparavant. la Rencontre territoriale de Santa Cruz avait dû être interrompue dans la confusion. Agressés par des membres du public, trois élus du MAS avaient fini à l'hôpital. Rien de tel heureusement à Tarija.
...ou hégémonisme?
Alvaro Azurduy ne nie pas que les «intérêts économiques de certains» ont «rigidifié les positions», mais le jeune élu de Podemos vilipende les «extrémistes de deux camps», notamment la «minorité marxiste du MAS» qui voudrait «remplacer l'exclusion dont ont souffert les couches populaires par l'exclusion des classes moyennes». «Dans certaines commissions, il n'y a aucun pluralisme, le MAS impose ses décisions», renchérit Roy Moroni, du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR, droite). Pour le dirigeant de l'opposition Sergio Medinacelli, le principal fauteur d'intolérance se trouve au sommet même de l'Etat. «A Podemos, nous ne faisons que résister au projet totalitaire de cette hégémonie circonstancielle.»
«Fantasme», répliquent en choeur les «masistes». «La caste qui a dominé ce pays a peur, car elle croit que nous voulons nous venger, alors que nous ne demandons que notre dû», plaide José Lino Jaramilla. Et le paysan de préciser dans un sourire: «Qu'ils apprennent à travailler pour gagner honnêtement leur vie comme l'ont toujours fait les paysans et les ouvriers. Ce sera notre vengeance.»
Consensus?
Au delà de l'ironie, la remarque laisse transparaître l'ampleur de la transformation proposée par la majorité et des résistances qu'elle suscite. «Que cela soit clair: nous sommes prêts à beaucoup de compromis, mais jamais nous n'accepterons de revenir à l'ancien système», prévient M. Jaramillo. Or, si des convergences se dessinent sur le modèle d'économie mixte Etat-privé, sur l'instauration d'un référendum révocatoire ou sur la reconnaissance formelle de certains droits sociaux et culturels, les points de friction sont autrement nombreux. Et les perspectives de compromis encore éloignées, en particulier sur la géographie institutionnelle que la gauche aimerait redessiner sur la base de l'autonomie autochtone (lire aussi en page 3), tandis que l'opposition ne parle que d'inclusion à la globalisation et d'autonomie départementale. «Le MAS ne concerte pas, le consensus ne l'intéresse pas», accuse M. Medinacelli. «Le consensus, ça existe dans la démocratie communautaire, en démocratie libérale, on passe des accords», lui réplique M. Cardenas.
Une Constitution pour décembre?
A l'école Belgrano, on ne lâche pas prise pour autant. Les commissions les moins courues s'affairent à systématiser les propositions sous le regard des derniers curieux. Les plus avancées rédigent déjà les rapports, recensant points d'accord et divergences, préalables à la rédaction des articles. Un travail titanesque. Depuis le début des auditions, plus de 7000 propositions ont été répertoriées.
Pour boucler dans les temps, l'Etat et la coopération allemande ont dépêché leurs conseillers techniques. Le 31 mai, toutes les commissions devront avoir remis leurs propositions d'articles majoritaires et minoritaires. La plénière aura alors un mois pour les adopter à la majorité des deux tiers. Juillet sera consacré aux derniers arbitrages en «commission de concertation».
Confiante, la présidente de l'assemblée Silvia Lazarte a rejeté toute prolongation du mandat constitutionnel au-delà d'août. Selon l'accord passé au début de l'année avec l'opposition, les articles non consensuels seront soumis aux citoyens par référendum, un par un, parallèlement au reste du texte constitutionnel. Les votes sont prévus d'ici à décembre.
Pour une fois, Sergio Medinacelli acquiesce: «Qu'on en finisse au plus vite avec cette imposture. Tout ça a déjà coûté assez cher (15 millions de francs, ndlr), alors que la future Constitution a déjà été écrite par le gouvernement.»
Un avis que ne partage pas Samuel Doria Medina. «Le processus n'a peut-être pas été des plus rationnels, mais c'est le plus ouvert qu'ait connu le pays. Après dix-huit Constitutions ratées, il était temps d'essayer autre chose, non?» I
Note : 1 http://www.constituyente.bo, http://www.foroconstituyente.info, http://constituyentesoberana.org
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- CHRONOLOGIE
Un an pour réparer cinq siècles
> 1532. Effondrement de l'empire Inca, qui s'étend de l'Equateur au Chili et à la Bolivie actuels. L'Espagne installe une vice-royauté à Lima (Pérou). L'organisation communautaire indigène des ayllus ou markas est abolie. Elle se perpétuera de façon souterraine.
> 1779-81. Révoltes indigènes au sud du Pérou et sur l'altiplano bolivien. La souveraineté espagnole n'est pas remise en question: les Aymaras s'insurgent contre le travail forcé. Ils réclament aussi la reconnaissance de leur organisation communautaire.
> 1825. La bourgeoisie «créole» (Blancs nés en Amérique) arrache l'indépendance et crée une République oligarchique centralisée. Hors dictatures, le vote est censitaire et masculin. L'écrasante majorité indigène en est exclue.
> 1866-74. Campagnes étatiques contre la propriété communautaire des terres.
> 1880. La Bolivie adopte sa dixième (!) Constitution, qui durera jusqu'en 1938.
> 1935. Création du premier syndicat agraire (indigène).
> 1938. Une Assemblée constituante consacre la responsabilité sociale de l'Etat et limite la propiété privée.
> 1942. Le massacre de mineurs grévistes débouche, en 1943, sur un coup d'Etat progressiste. Le président Gualberto Villarroel supprime le pongeage (servage) et instaure la libre-circulation des indigènes. Ceux-ci tiennent leur premier Congrès national légal en 1945.
> 1952. Portée par les mineurs, une «Révolution nationale» permet l'instauration du vote universel et féminin, la nationalisation des mines et une réforme agraire sur une base familiale. Les indigènes sont intégrés à la République en tant que paysans, mineurs ou électeurs, mais le caractère pluriculturel de la Bolivie n'est pas reconnu.
>1964-1982. Des régimes militaires et civils alternent. L'économie demeure dirigiste mais la Constitution est libéralisée. Le «katarisme», une doctrine politique prônant l'organisation populaire sur une base indigène, se développe dans les années 1970. Les mouvements paysans reprennent ce discours et rompent l'alliance qui les liait aux militaires.
> 1982. Le retour de la démocratie voit échouer une brève expérience social-démocrate. De 1985 à 2003, les gouvernements successifs vont s'employer à libéraliser l'économie. Victimes des restructurations, des milliers de mineurs et d'ouvriers retournent à la terre ou migrent dans les faubourgs de La Paz. Avec les paysans appauvris et les communautés indigènes, ils constituent de nouveaux mouvements sociaux qui supplantent les syndicats ouvriers.
> 1990. La «Marche pour le territoire et la dignité» réclame la prise en compte des revendications ethniques et la «refondation» de la Bolivie par une Assemblée constituante (AC). Le processus débouchera en 1995 sur une timide réforme agraire et une première décentralisation. Mais la structure municipale choisie est rejetée par les Amérindiens, car ne respectant ni leur us et coutumes ni leur implantation territoriale. L'appel à une refonte de l'Etat par l'autodétermination indigène est relancé. C'est l'un des principaux buts de la fondation du Mouvement vers le socialisme (MAS-IPSP) d'Evo Morales en 1995.
> 2000-2003. «Guerre de l'eau», «Guerre du gaz», les révoltes populaires pour le contrôle des ressources naturelles se multiplient. La crise du régime s'accentue jusqu'à provoquer la chute du président Gonzalo Sánchez de Lozada.
> 2004. Un référendum déclare les hydrocarbures propriété de l'Etat, mais le président Carlos Mesa refuse d'étatiser le secteur. Les mouvements sociaux et indigènes signent un Pacte de l'unité qui réclame la tenue d'une AC.
> 2005. Sous la pression populaire, Carlos Mesa démissionne en juin. Les partis se mettent d'accord sur la tenue d'élections générales et la nomination des préfets (gouverneurs de Département) par le peuple. La droite accepte le principe de l'AC, la gauche, celui d'un référendum sur les autonomies départementales. Le 18 décembre, Evo Morales est élu dès le premier tour à la présidence, mais l'opposition place la majorité des préfets. Le principe de l'autonomie départementale est rejeté au niveau national mais accepté dans les bastions de la droite.
> 2006. Majorité et opposition s'accordent sur une loi de convocation pour l'AC, prévoyant l'adoption de la future Constitution par les deux tiers des élus. Le scrutin est prévu le 2 juillet. Le MAS et ses alliés obtiennent la majorité absolue mais pas les deux tiers. Instituée le 6 août, l'AC a un an pour réaliser son travail. Mais les 255 constituants auront mis plus de six mois pour édicter leur réglement interne et à commencer le travail de consultation...
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