RACHAD ARMANIOS
ENQUÊTE - Alors qu' en Suisse l'extrême droite tente d'enfermer l'islam dans une dimension conquérante, le récent meurtre de trois évangéliques en Turquie révèle la méfiance que suscitent parfois les missionnaires chrétiens en islam.
Tandis qu'en Suisse, l'islam, via le lancement d'une initiative fédérale pour interdire les minarets, est désigné par l'extrême droite comme une déclaration de guerre au monde chrétien, on trouve une rhétorique similaire dans le monde arabo-musulman. La cible, par un effet de miroir, est cette fois le «prosélytisme chrétien», considéré comme l'agent spirituel de l'impérialisme occidental. Ce discours, qui justifie des restrictions de liberté pour les minorités religieuses, se traduit parfois dans le sang.
Le 18 avril à Malatya, dans l'est du pays, trois missionnaires évangéliques –dont un Allemand– travaillant pour une maison d'édition chrétienne étaient assassinés par de jeunes fanatiques après avoir été torturés. Ces actes barbares, dénoncés en Turquie et partout dans le monde, révèlent une fois encore le danger de l'activité missionnaire dans certaines régions du globe et les méfiances qu'elle suscite.
«Nous l'avons fait pour la patrie», «notre pays et notre religion sont menacés», auraient déclaré les meurtriers pour expliquer leur acte. Cette «menace» n'est, dans le monde musulman, pas seulement perçue par des extrémistes. La presse arabe relate régulièrement le «danger du prosélytisme chrétien», en particulier évangélique. «Il provient d'un mouvement politico-religieux colonialiste qui remonte aux croisades et a pour objectif de dominer toutes les nations du monde, surtout musulmanes, en y propageant le christianisme», écrit Al-Ittihad, un quotidien des Emirats.
Charles Saint-Prot, directeur de l'Observatoire d'études géopolitiques, en France, étaie. Il explique en substance que le prosélytisme de certaines «sectes évangéliques» est le bras spirituel de l'impérialisme étasunien. Il affirme que l'Eglise dite revivaliste (les «born again») à laquelle appartient le président étasunien George Bush apporte un soutien indéfectible à Israël.
Dans le monde arabe, poursuit le politologue, les Eglises évangéliques développent une propagande antimusulmane et un prosélytisme agressif, destiné aux chrétiens d'Orient et aux musulmans. «En Irak, les sectes évangéliques, infiltrées par des agents secrets, ont débarqué avec les chars américains», selon M.Saint-Prot. Il dit aussi avoir rencontré de nombreux responsables chrétiens d'Orient se plaignant de ce prosélytisme qui attise les tensions intercommunautaires.
«C'est exagéré!»
Dans le monde arabo-musulman, «les communautés chrétiennes historiques pâtissent de l'excès de zèle de nouvelles communautés, parfois venues des Etats-Unis avec un projet de prosélytisme et de conversions», regrette le pasteur réformé André Joly, membre de l'Action chrétienne en Orient, une commission de la branche missionnaire des Eglises protestantes de Suisse romande DM Echange et Mission. Mais, ajoute-t-il, non seulement ces Eglises ne restent pas longtemps sur place, puisqu'elles font l'objet de lourdes menaces et ne sont pas intégrées, mais surtout l'ampleur de ce «prosélytisme évangélique» sur le terrain semble exagérée. Même son de cloche du côté d'Olivier Favre, spécialiste des mouvements évangéliques à l'Observatoire des religions à Lausanne. «Je me méfie des théories du complot. Les efforts d'évangélisation depuis l'Occident touchent surtout l'Amérique latine et l'Afrique. Mais, en islam où la liberté religieuses est faible, je n'ai pas connaissance –excepté peut-être le cas irakien– de mouvements missionnaires importants. C'est plutôt le fait de petits groupes ou d'individus.»
Le manque de liberté religieuse
Ghaleb Bencheikh, un musulman qui préside la Conférence mondiale des religions pour la paix (Paris), refuse d'aborder la question du côté chrétien, préférant balayer devant sa porte: si une partie des musulmans perçoivent négativement les conversions, dit-il, c'est parce que les sociétés islamiques ont –à des degrés divers– un problème avec la liberté et la concurrence religieuses. «Les musulmans aussi ont des missions en Afrique, construisent des mosquées qui fleurissent dans le monde, et certains tentent même de convertir la jeunesse déshéritée des banlieues françaises... On est heureux lorsque la oumma (la nation musulmane) s'agrandit mais quand l'un de ses membres la quitte on est malheureux.»
Et de s'insurger que l'apostasie (abandonner sa religion) puisse être punissable. Elle est passible de la peine de mort en Iran, au Soudan ou en Arabie saoudite. En Afghanistan également, comme l'a rappelé l'an passé le cas d'Abdul Rahman, un converti au christianisme sauvé après une large mobilisation internationale. Mais nul besoin de loi pour sanctionner l'apostasie, perçue par certains comme une traîtrise suprême. Le jésuite égyptien Samir Khalil Samir, qui enseigne au Liban, raconte l'histoire d'un compatriote travaillant à Beyrouth, laissé pour mort par ses frères, venus d'Egypte après avoir appris qu'il avait embrassé le christianisme.
Dans les pays où la religion dominante est assimilée à l'identité nationale, la méfiance envers les missionnaires est fortement liée au sentiment identitaire. C'est vrai pour l'Algérie, expliquent plusieurs interlocuteurs, où le christianisme connaît un succès certain auprès des Kabyles: impossible de comprendre l'ouverture des populations berbères envers le christianisme sans rappeler la défiance qu'elles ont toujours montrée à l'égard des Arabo-musulmans. La loi antiprosélytisme instaurée en 2006 (deux à cinq ans de prison contre quiconque «incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion») peut ainsi s'interpréter comme une réaction à la forte médiatisation du mouvement chrétien kabyle.I