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Evangéliser en terre d'islam, un métier à risque

Paru le Samedi 05 Mai 2007
   RACHAD ARMANIOS    

Religions ENQUÊTE - Alors qu' en Suisse l'extrême droite tente d'enfermer l'islam dans une dimension conquérante, le récent meurtre de trois évangéliques en Turquie révèle la méfiance que suscitent parfois les missionnaires chrétiens en islam.
Tandis qu'en Suisse, l'islam, via le lancement d'une initiative fédérale pour interdire les minarets, est désigné par l'extrême droite comme une déclaration de guerre au monde chrétien, on trouve une rhétorique similaire dans le monde arabo-musulman. La cible, par un effet de miroir, est cette fois le «prosélytisme chrétien», considéré comme l'agent spirituel de l'impérialisme occidental. Ce discours, qui justifie des restrictions de liberté pour les minorités religieuses, se traduit parfois dans le sang.
Le 18 avril à Malatya, dans l'est du pays, trois missionnaires évangéliques –dont un Allemand– travaillant pour une maison d'édition chrétienne étaient assassinés par de jeunes fanatiques après avoir été torturés. Ces actes barbares, dénoncés en Turquie et partout dans le monde, révèlent une fois encore le danger de l'activité missionnaire dans certaines régions du globe et les méfiances qu'elle suscite.
«Nous l'avons fait pour la patrie», «notre pays et notre religion sont menacés», auraient déclaré les meurtriers pour expliquer leur acte. Cette «menace» n'est, dans le monde musulman, pas seulement perçue par des extrémistes. La presse arabe relate régulièrement le «danger du prosélytisme chrétien», en particulier évangélique. «Il provient d'un mouvement politico-religieux colonialiste qui remonte aux croisades et a pour objectif de dominer toutes les nations du monde, surtout musulmanes, en y propageant le christianisme», écrit Al-Ittihad, un quotidien des Emirats.
Charles Saint-Prot, directeur de l'Observatoire d'études géopolitiques, en France, étaie. Il explique en substance que le prosélytisme de certaines «sectes évangéliques» est le bras spirituel de l'impérialisme étasunien. Il affirme que l'Eglise dite revivaliste (les «born again») à laquelle appartient le président étasunien George Bush apporte un soutien indéfectible à Israël.
Dans le monde arabe, poursuit le politologue, les Eglises évangéliques développent une propagande antimusulmane et un prosélytisme agressif, destiné aux chrétiens d'Orient et aux musulmans. «En Irak, les sectes évangéliques, infiltrées par des agents secrets, ont débarqué avec les chars américains», selon M.Saint-Prot. Il dit aussi avoir rencontré de nombreux responsables chrétiens d'Orient se plaignant de ce prosélytisme qui attise les tensions intercommunautaires.


«C'est exagéré!»

Dans le monde arabo-musulman, «les communautés chrétiennes historiques pâtissent de l'excès de zèle de nouvelles communautés, parfois venues des Etats-Unis avec un projet de prosélytisme et de conversions», regrette le pasteur réformé André Joly, membre de l'Action chrétienne en Orient, une commission de la branche missionnaire des Eglises protestantes de Suisse romande DM Echange et Mission. Mais, ajoute-t-il, non seulement ces Eglises ne restent pas longtemps sur place, puisqu'elles font l'objet de lourdes menaces et ne sont pas intégrées, mais surtout l'ampleur de ce «prosélytisme évangélique» sur le terrain semble exagérée. Même son de cloche du côté d'Olivier Favre, spécialiste des mouvements évangéliques à l'Observatoire des religions à Lausanne. «Je me méfie des théories du complot. Les efforts d'évangélisation depuis l'Occident touchent surtout l'Amérique latine et l'Afrique. Mais, en islam où la liberté religieuses est faible, je n'ai pas connaissance –excepté peut-être le cas irakien– de mouvements missionnaires importants. C'est plutôt le fait de petits groupes ou d'individus.»


Le manque de liberté religieuse

Ghaleb Bencheikh, un musulman qui préside la Conférence mondiale des religions pour la paix (Paris), refuse d'aborder la question du côté chrétien, préférant balayer devant sa porte: si une partie des musulmans perçoivent négativement les conversions, dit-il, c'est parce que les sociétés islamiques ont –à des degrés divers– un problème avec la liberté et la concurrence religieuses. «Les musulmans aussi ont des missions en Afrique, construisent des mosquées qui fleurissent dans le monde, et certains tentent même de convertir la jeunesse déshéritée des banlieues françaises... On est heureux lorsque la oumma (la nation musulmane) s'agrandit mais quand l'un de ses membres la quitte on est malheureux.»
Et de s'insurger que l'apostasie (abandonner sa religion) puisse être punissable. Elle est passible de la peine de mort en Iran, au Soudan ou en Arabie saoudite. En Afghanistan également, comme l'a rappelé l'an passé le cas d'Abdul Rahman, un converti au christianisme sauvé après une large mobilisation internationale. Mais nul besoin de loi pour sanctionner l'apostasie, perçue par certains comme une traîtrise suprême. Le jésuite égyptien Samir Khalil Samir, qui enseigne au Liban, raconte l'histoire d'un compatriote travaillant à Beyrouth, laissé pour mort par ses frères, venus d'Egypte après avoir appris qu'il avait embrassé le christianisme.
Dans les pays où la religion dominante est assimilée à l'identité nationale, la méfiance envers les missionnaires est fortement liée au sentiment identitaire. C'est vrai pour l'Algérie, expliquent plusieurs interlocuteurs, où le christianisme connaît un succès certain auprès des Kabyles: impossible de comprendre l'ouverture des populations berbères envers le christianisme sans rappeler la défiance qu'elles ont toujours montrée à l'égard des Arabo-musulmans. La loi antiprosélytisme instaurée en 2006 (deux à cinq ans de prison contre quiconque «incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion») peut ainsi s'interpréter comme une réaction à la forte médiatisation du mouvement chrétien kabyle.I



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L'attrait des musulmans pour le christianisme

   RAS    

Eric Lecomte, directeur de la section suisse de Portes ouvertes, «une association qui défend la cause de l'Eglise persécutée», estime que les accusations de prosélytisme cachent le véritable attrait qu'ont des musulmans pour le christianisme. En Iran, affirme-t-il, ce sont d'abord des musulmans déçus par la rigueur de l'islam dans leur pays ou par les promesses non tenues des ayatollahs qui viennent à la Bible et non l'inverse. Officiellement, le pays compte 150 000 chrétiens. Mais on estime qu'il y en a 100 000 de plus qui sont venus de l'islam.
Des conversions qui ont permis de compenser les exils de chrétiens, selon M. Lecomte. Ce qui est loin d'être le cas d'autres pays du Proche-Orient, où l'exode chrétien est un sujet de vives inquiétudes, particulièrement en Irak et en Egypte. Cette hémorragie s'explique en partie par les discriminations ou les persécutions qu'ils subissent. Après la Corée du Nord, l'Arabie saoudite puis l'Iran sont les pays où les chrétiens sont le moins bien lotis au monde, selon Portes ouvertes. Cette intolérance religieuse n'est pas répandue partout. Mais, comme le montrent les crimes en Turquie, le climat empire avec l'islamisation des sociétés. Dans ce contexte, les Eglises d'Orient s'efforcent de se faire discrètes. «Nous nous abstenons de toute évangélisation active, car nos partenaires sur place – les communautés chrétiennes orientales – n'en veulent pas, explique le pasteur réformé André Joly, de DM Echange et Mission. Ils savent que cela les mettrait en danger.» Le Père Samir, un jésuite installé à Beyrouth, raconte à son tour: «Au Maroc, j'ai constaté que l'Eglise catholique était très réticente face à des demandes de baptêmes.» Lui-même, dans un Liban multiconfessionnel, ne propose jamais de baptêmes, attendant qu'on le lui demande. Et alors, il enquête sur les motivations.
Mais, entre discrétion et dissimulation, la frontière est mince: un journaliste d'El País, l'an passé, a rencontré Gilberto Orellana, un pasteur salvadorien qui profitait de ses leçons de musique, au Maroc, pour tenter de convertir ses élèves. Il a été expulsé du royaume. Depuis quelques années, note El País, le Maroc voit affluer beaucoup de pasteurs – 500 selon la presse marocaine – dont l'activité déclarée – souvent coopérant – dissimule un travail de missionnaire. La plupart viendraient des Etats-Unis après avoir été formés dans des universités évangéliques. C'est que les Eglises évangéliques prennent davantage au mot le message de Jésus qui a dit: «Allez, faites de toutes les nations des disciples!» Là où les Eglises traditionnelles évangélisent par l'exemple, à travers des projets de développement, des dispensaires ou des écoles – c'est le cas de DM Echange et Mission –, des évangéliques traduisent des bibles, les distribuent et cherchent activement des candidats à la conversion. Une pêche aux âmes qui se ferait parfois en échange de promesses matérielles, accusent des voix musulmanes. Jean-Paul Zürcher, secrétaire général du Réseau évangélique de Suisse, se veut rassurant: «Nous dénonçons le prosélytisme compris comme une propagande religieuse massive comportant des éléments de pression, de harcèlement et de conditionnement psychologique.» Mais lui, comme d'autres interlocuteurs chrétiens, explique que le christianisme est fondamentalement une religion qui cherche à s'étendre.
Ghaleb Bencheikh juge la volonté de «faire le bonheur d'autrui malgré lui bizarre et agaçante». Pour qu'il y ait dialogue interreligieux, il faut dépasser l'idée de construire des églises plus hautes que les mosquées voisines, et vice-versa, image-t-il. Mais tant que la vérité des autres ne lui est pas imposée, ce musulman reconnaît à quiconque le droit de lui exposer sa foi et sa doctrine.
Reste que fixer la limite entre évangélisation et prosélytisme est une question d'appréciation. Sous certaines latitudes, faire du porte-à-porte pour répandre la Bonne Nouvelle peut susciter un haussement d'épaule ou un refus agacé. Ailleurs, en islam, dans l'Inde hindouiste ou encore dans le Cambodge bouddhiste, cela peut coûter cher. RAS



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