SIMON PETITE
DOCUMENTAIRE - Peter Brabeck et Jean Ziegler s'affrontent dans «We Feed the World», qui démonte les ressorts de l'industrie alimentaire.
«Ça a été vraiment difficile de trouver en Autriche des interlocuteurs qui disent plus ou moins ce qu'ils pensent», témoigne Erwin Wagenhofer, le réalisateur de We Feed the World («Nous nourrissons le monde»), qui sort mercredi sur les écrans romands.
Le cinéaste autrichien a pourtant déniché quelques spécimens de bavards dans un élevage de poulets, où les poussins sont triés sur des tapis roulants, puis les 35 000 boules jaunes sont entassées dans un hangar et gavées jusqu'à l'abattage. «Les gens ont une image de l'agriculture comme elle n'existe plus», lâche un responsable du lieu. «Le goût n'est plus un critère.»
Mêmes accents de sincérité au siège de Nestlé à Vevey. Peter Brabeck, PDG du premier groupe agroalimentaire mondial, explique que l'agriculture biologique constitue un retour en arrière. L'être humain n'est plus soumis aux aléas de la nature, dit-il, car il est capable de trouver lui-même des équilibres. Avant de balayer l'idée d'un droit à l'eau potable, une solution «extrémiste» défendue par «quelques ONG».
«Dire des choses inhabituelles»
Le réalisateur a débarqué chez Nestlé presque à l'improviste. Un rendez-vous avec le big boss est fixé pour le mois suivant. L'entretien entre les deux Autrichiens dure une heure et demie. «Il est évident que M. Brabeck a suivi d'innombrables séminaires et s'est nourri d'une rhétorique qui lui permet de formater d'une manière impeccable le message qu'il veut délivrer. J'ai fait le pari qu'à un moment ou à un autre, s'il parlait suffisamment longtemps, il se retrouverait en situation de dire des choses inhabituelles», raconte Erwin Wagenhofer. Le résultat constitue le clou du film.
Auparavant, le réalisateur nous embarque sur un bateau d'un marin breton menacé par la pêche industrielle, au Brésil, où le soja grignote la forêt tropicale, chez des paysans roumains tentés par les organismes génétiquement modifiés... Les voyages s'enchaînent au risque de perdre le spectateur en route.
Le fil conducteur, ce sont les analyses de Jean Ziegler, infatigable rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation et l'autre acteur du film. «Etant donné l'état actuel de l'agriculture dans le monde, on sait qu'elle pourrait nourrir 12 milliards d'individus», expose-t-il. Le fait que la faim continue ses ravages prouve que le système alimentaire mondial marche sur la tête.
Tout est relatif
«C'est un film totalement subjectif», justifie Erwin Wagenhofer. Une manière de désamorcer les critiques accompagnant chaque documentaire engagé et qui pointent des simplifications ou, comme chez Michael Moore, des arrangements avec la réalité? Le cinéaste dit ne pas savoir exactement «ce qu'est la vérité»: «S'il y a six milliards d'individus sur la Terre, alors il y a six milliards de vérités.» I