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Dai Sijie. Eloge de la légèreté

Paru le Samedi 21 Avril 2007
   DAVID L'ÉPÉE*    

Culture CHINE Auteur et réalisateur exilé en France, Dai Sijie publie son troisième roman, le métaphorique et ludique «Par une nuit où la lune ne s'est pas levée». Interview à Pékin.
A l'occasion de la Semaine internationale de la francophonie, en mars dernier, le Centre culturel français de Pékin a reçu Dai Sijie, le célèbre auteur chinois parti vivre en France il y a plus de vingt ans. Une période pendant laquelle il a réalisé plusieurs films et écrit trois romans en français. Rencontre, la veille de son départ pour Shanghaï.


Peu d'autres auteurs/réalisateurs adaptent leurs propres romans à l'écran. Cette transposition vous pose-t-elle des difficultés particulières?

Dai Sijie: Je ne l'ai fait qu'une fois, avec Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, ce n'est pas encore une habitude! C'est un travail très spécial, on se sent limité par le livre, c'est-à-dire par ce qu'on a déjà écrit soi-même. Car le roman est déjà rédigé, édité, vendu et lu, au moment où le film est en préparation. Je ne ressens pas la même liberté en travaillant avec un de mes livres qu'avec un scénario quelconque mais, en même temps, c'est un travail de redécouverte du texte. J'ai eu l'impression, pendant le tournage, de comprendre enfin ce que j'avais écrit! Cet exemple est d'autant plus particulier que j'ai vécu cette histoire sur trois niveaux: le livre, le film, et, avant tout, mes propres souvenirs[1]. Pendant le tournage, sur les lieux mêmes des événements, j'ai ressenti plusieurs fois une impression frappante de déjà-vu, et j'ai dû me retenir pour ne pas imposer à la dernière minute à mes acteurs des contraintes ridicules au sujet de tel ou tel geste précis que je me souvenais avoir fait à tel ou tel moment pendant les faits...


Peut-on considérer votre second roman, Le Complexe de Di, comme une apologie de la psychanalyse?

– Je ne crois pas. Cette histoire m'a été inspirée par un de mes anciens camarades d'université avec qui j'avais découvert Freud et qui souhaitait rien moins que remplacer en Chine le système de pensée marxiste par un système de pensée inspiré de la psychanalyse ! Il a ensuite approfondi sa connaissance du domaine en France, notamment en suivant lui-même une psychanalyse pendant quatre ans, et c'est un peu lui que j'ai mis en scène à travers le personnage de Muo. Mais il ne vous aura pas échappé que c'est, dans le roman, un personnage plutôt comique, un peu pitoyable, qui va d'échec en échec. Je me moque gentiment de cette génération de Chinois – la mienne – parmi laquelle beaucoup rêvaient de changer la Chine avec des apports occidentaux. Je pensais bien, moi, en pleine Révolution culturelle, que c'était la littérature française, celle de Balzac et de Rousseau, qui pourrait changer la Chine... Je ne condamne pas ces gens-là, car nous voulions vraiment le bien de nos semblables, c'était un espoir sincère; seulement je ne crois plus que la Chine doive se tourner vers l'Occident pour résoudre ses problèmes.


Pourquoi n'avez-vous pas obtenu l'autorisation de tourner Les Filles du Botaniste, votre dernier film, en Chine?

– Ce n'est pas, comme beaucoup l'ont pensé, parce que je critiquais la sévérité de la justice chinoise, mais uniquement parce que le film parle de l'homosexualité. Pourtant, ce n'est pas là le sujet principal: je voulais avant tout faire une histoire d'amour entre deux êtres, et je me suis dit que cela pourrait être assez beau de représenter l'amour de deux jeunes femmes dans un décor de végétation luxuriante...


Si on en croit de nombreuses réactions sur les forums chinois, ce film a reçu un accueil assez mitigé chez les Chinois qui l'ont vu. On a l'impression qu'ils n'ont pas beaucoup apprécié que vous présentiez ce côté un peu sombre de la Chine...

– Je ne suis pas au courant de ces réactions. Il faut croire que tout est relatif car dans les médias occidentaux, j'ai souvent écopé de critiques contraires. Au sujet de mes livres comme de mes films, des journalistes m'ont parfois reproché d'être trop complaisant, trop gentil avec le régime chinois. De manquer de «haine» envers le communisme, comme si la haine était devenue un devoir moral pour les artistes chinois en exil! Mais je me suis toujours refusé à la haine, je préfère la légéreté. Je ne suis pas un écrivain politique; ce que j'aime, c'est raconter des histoires. Il y a souvent un contexte politique dans mes histoires, mais l'essentiel est ailleurs.


On a souvent l'impression que pour qu'un film chinois soit remarqué dans un grand festival occidental, il faut qu'il fasse dans le registre du réalisme social le plus cru et dans la dénonciation anti-régime. Partagez-vous cette impression?

– L'esprit de la plupart des grands festivals en Europe est effectivement celui que vous décrivez, et c'est sans doute la raison pour laquelle je n'ai jamais bénéficié de ce système. Aujourd'hui, pour être remarqué par le jury d'un grand festival, il faut faire un film «critique», un film de dénonciation. Je suis favorable à la contestation de l'ordre établi, c'est nécessaire et cela vaudra toujours mieux qu'un cinéma à la botte du pouvoir. Mais on assiste à une mise au pas du cinéma des festivals par cet impératif de la critique; faire du cinéma engagé est en voie de devenir un passage obligé pour être remarqué. C'est dommage pour les films de qualité qui se situent dans un autre registre et pour les réalisateurs qui souhaitent parler d'autre chose que de politique.


Que pensez-vous des sanctions appliquées par le gouvernement chinois à l'encontre de votre confrère Lou Ye, à la suite de son film Summer Palace sur les événements de 1989?

– Ce qui est arrivé à Lou Ye est évidemment regrettable et il va sans dire que je suis contre ce type de censure. J'apprécie le travail de Lou Ye, bien que nous opérions l'un et l'autre dans des genres bien différents et qu'il fasse partie d'une autre génération[2] – et de toutes façons, je ne me suis jamais reconnu dans la classification par générations du cinéma chinois. Nos deux situations face à la censure d'Etat ne sont toutefois pas comparables, dans la mesure où il a été interdit de tournage sur le territoire chinois à la suite de ce film alors que moi, je me suis en quelque sorte auto-exilé bien avant qu'on ne m'interdise quoi que ce soit.
Note :
* Journaliste indépendant, étudie le chinois à l'Université de Langue et Culture de Pékin.
Auteur du blog «Au Coeur de l'Empire»: aucoeurdelempire.over-blog.com
Dai Sijie, Par une nuit où la lune ne s'est pas levée, Ed. Gallimard, 2007, 309 pp.
[1] Balzac et la Petite Tailleuse chinoise est un roman d'inspiration autobiographique: l'auteur raconte une période de sa jeunesse passée en rééducation dans les montagnes du Setchuan durant la Révolution culturelle.
[2] Dai Sijie a 52 ans, Lou Ye 41 ans.



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Du côté de chez soi

   EUGÈNE ÉBODÉ    

D'origine chinoise, cinéaste et écrivant directement ses romans en français, Dai Sijie vit à Paris depuis une vingtaine d'années. Le premier de ses livres, «Balzac et la Petite Tailleuse chinoise», avait tout de suite rencontré les faveurs du public. Le deuxième ouvrage de fiction, «Le Complexe de Di», a reçu le prix Fémina en 2003. «Par une nuit où la lune ne s'est pas levée», son dernier roman, métaphorique et ludique, évoque la Chine d'hier pour mieux décrire celle qui se transforme.
Utilisant jeux de miroir et pluralité de voix, Dai Sijie présente les carnets d'une voyageuse redécouvrant la Chine post-maoïste. Entre ombres et lumières crépusculaires, s'étire l'histoire d'un pays-continent à travers le parcours chaotique d'un manuscrit mutilé. Le recours à la calligraphie n'est pas ici une distraction: elle soutient la préservation de la mémoire et l'aptitude d'un peuple à résister aux vicissitudes de l'histoire immédiate. Puyi, le Dernier Empereur chinois, immortalisé par le réalisateur Bertolucci, réapparaît ainsi dans «Par une nuit...» sous les traits d'un scribe penché sur le déchiffrage d'un énigmatique rouleau de papier. Hors des jeux du pouvoir et même de l'amour, il semble indifférent aux humiliations et à l'occupation japonaise voire peu concerné par une déportation en Mandchourie. Puyi va s'intéresser à ce qui s'est produit en Chine plus de 2500 ans avant notre ère. Le parchemin abîmé conduisant aux origines du bouddhisme, ce constat donne à la suite du récit toute sa charge non plus uniquement historique et politique, mais spirituelle.
Quant aux nombreux personnages du roman, impératrice sanguinaire, empereurs tourmentés, nobles déchus ou transparents, l'un d'entre eux survole le texte: Tûmchouq. Sorte de moine copiste à l'intelligence vive, son nom signifie aussi une langue ancienne enveloppée de mystères. Derrière ses lunettes, Tûmchouq, incarnation de l'esprit opiniâtre, sera le révélateur d'un secret: «Par une nuit où la lune ne s'est pas levée, un voyageur solitaire progresse dans l'obscurité et franchit un long sentier qui se confond avec la montagne et la montagne avec le ciel...»
Que faire de ce qu'il sait désormais? En guise d'épilogue, l'auteur, avec gourmandise, donne ce conseil aux sonorités proustiennes: quand vient le moment de sauter le pas, aucune hésitation n'est assurément de mise quand on doit retomber du côté de chez soi.



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