MICHAËL RODRIGUEZ
EXERGUE - La radicale vaudoise n'est pas une martyre de la cause féminine, mais un artifice créé par une poignée d'apparatchiks aux abois.
A quinze jours du premier tour de l'élection au Conseil d'Etat, la candidate radicale Jacqueline de Quattro avait quasiment disparu des écrans-radars de la campagne. Il aura fallu une petite phrase assassine d'Yvette Jaggi dans Le Temps du 3 mars pour que l'avocate et municipale de la Tour-de-Peilz fasse, bien malgré elle –et grâce au Matin du lendemain–, son retour sur la scène médiatique. Jacqueline de Quattro, lançait alors l'ancienne syndique de Lausanne, «pose problème à la droite à force de dire des bêtises». Ceux qui, dans la presse romande, avaient d'abord vu en elle la sauveuse du Parti radical vaudois semblaient découvrir soudain ses lacunes.
Mais les choses ne se sont pas arrêtées là. Vous pensez: critiquer l'une des rares candidates au Conseil d'Etat, quelle félonie de la part de l'ancienne syndique de Lausanne! Le quotidien 24 heures, qui de toute la campagne n'a jamais trouvé un seul défaut à la radicale, volait à son secours. Son rédacteur en chef Thierry Meyer, répercutant les accusations de l'entourage de la candidate, fustigeait alors les «piques machistes» contre Jacqueline de Quattro. A l'occasion de la Journée des femmes, 24 heures offrait encore sa une à la radicale (et à son chien Domino), suivie d'une interview «vérité» de la martyre.
Opération de marketing
Curieux comme la mise en exergue des lacunes d'une candidate donne des bouffées de mauvaise conscience au monde politico-médiatique. Le télescopage de cette polémique avec la Journée des femmes y est sans doute pour quelque chose. Oui, Jacqueline de Quattro a sans doute été confrontée à des a priori machistes, d'abord au sein de son propre parti. Mais elle n'a pas eu besoin de cela pour mener une piètre campagne.
Une fois passée l'opération de marketing du début, savamment orchestrée par l'éminence grise Marc Comina, la radicale a brillé tantôt par son absence, tantôt par ses déclarations à l'emporte-pièce. En criant haut et fort qu'il fallait reprendre le Département de la formation et de la jeunesse à la gauche, elle s'attirait les foudres de son colistier Pascal Broulis, qui devait lui rappeler que la droite ne gouverne pas seule.
Cela ne serait peut-être pas si grave si Jacqueline de Quattro pouvait se targuer d'avoir une ligne propre à défendre –et des arguments pour le faire. Or son programme s'apparente à un distributeur automatique de slogans creux. Aux questions politiques, elle répond souvent en les ramenant à sa situation personnelle. Ses contorsions sur le dossier des allocations familiales avaient de quoi laisser pantois: Jacqueline de Quattro s'était prononcée, dans le journal des radicaux et au congrès du parti, contre le montant minimum fédéral, avant d'affirmer qu'elle avait glissé un oui dans l'urne. Tout ceci sans avoir changé d'avis... Lors d'un débat sur la TSR, la candidate radicale a défendu sur la formation et la jeunesse des positions plutôt éloignées de celles de son parti; quand on le lui faisait remarquer, elle lâchait qu'elle n'était «pas au courant».
La triple erreur du parti
Tout le «malaise» de Quattro vient de ce qu'elle ne donne pas l'impression d'être habitée par le discours politique qu'elle tient. Tout se passe comme si «on» lui avait (mal) dicté la partition censée flatter les oreilles des électeurs. Pas étonnant, puisqu'il s'agit d'une candidature «hors sol». Quasiment inconnue dans le canton il y a six mois, la municipale de la Tour-de-Peilz a été parachutée par les instances nationales du parti. Avec l'intention d'en faire une nouvelle égérie de la droite pure et dure, aux côtés d'un Pascal Broulis dont la force tranquille embarrasse. Ce faisant, le Parti radical suisse commettait une triple faute. Celle, d'abord, de s'ingérer dans les affaires du parti cantonal. Celle, ensuite, de croire qu'un pur produit de marketing pouvait relancer des radicaux en pleine crise d'identité. La troisième erreur étant de vouloir limiter les dégâts causés par la progression de l'UDC en actionnant les mêmes ressorts.
D'aucuns, chez les radicaux, se sont d'ailleurs étonnés de voir Jacqueline de Quattro embrasser les thèses de la droite réactionnaire, alors qu'ils l'avaient connue plus modérée. Un signe discret, mais révélateur: lors de la scission des radicaux veveysans à la suite de l'exclusion du centriste Jérôme Christen, l'avocate de la Tour-de-Peilz avait apporté son soutien à la formation dissidente «Vevey libre». Les responsables de Vevey libre faisaient mine de lui renvoyer l'ascenseur, mais ils se ravisaient rapidement, jugeant qu'elle se montrait trop influencée par les milieux patronaux.
Le mystère reste entier
Certes, Jacqueline de Quattro ne s'est pas effondrée au premier tour. Mais de tous les candidats, elle a été la plus biffée par l'électorat de son parti. Au total, le libéral Philippe Leuba a engrangé davantage de voix qu'elle, ce qui est déjà une surprise, le Parti radical étant susceptible de ratisser plus large. Mais ce n'est pas tout: le député de Chexbres la devance même sur les listes radicales!
Jacqueline de Quattro n'est pas une martyre de la cause des femmes, mais un artifice créé de toutes pièces par une poignée d'apparatchiks radicaux aux abois. Quant à ce qu'elle veut et vaut vraiment en politique, cela reste un mystère. La tentative de détourner le débat sur le problème du machisme ne fait au fond que révéler le désarroi dans lequel se trouvaient la candidate et ses supporters à la veille du premier tour. Cette contre-attaque dessert aussi la cause des femmes, car elle suppose qu'il est inconvenant de les critiquer, elles, les «faibles femmes». I