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Cinéma. Gyeong Tae Roh, une vie ne suffit pas

Paru le Samedi 10 Février 2007
   MARC GUNÉNIAT    

Culture PORTRAIT - De passage à Genève pour présenter «The Last Dining Table» au Festival Black Movie, le cinéaste coréen dévoile son parcours tumultueux. A l'image de son film, sans concessions et emprunt d'ironie.
Rien ne le destinait à faire du cinéma. Et pourtant, à 36 ans, Gyeong Tae Roh est à Genève pour présenter son premier long-métrage, «The Last Dining Table», au Festival Black Movie. Lunettes carrées à armatures noires, cheveux brossés sur le côté et écharpe beige soigneusement nouée autour du cou, le cinéaste sud-coréen semble se murer derrière un look d'artiste new-yorkais. D'ailleurs, il le dit d'emblée: «Je suis très angoissé, vous savez.» Un premier instant de flottement le met mal à l'aise, signe de la modestie d'un homme qui craint de parler trop de lui.
Même s'il a toujours aimé le cinéma, il suit, à 20 ans, le chemin tracé par ses parents. «En Asie, le grand écran n'est qu'un divertissement. Il fallait que je sois scientifique ou avocat: quelque chose de sérieux et sûr financièrement.» Gyeong Tae Roh se lance alors avec succès dans des études d'ingénieur, au sein d'un établissement prestigieux. «Sans rêve ni but, j'ai fait comme les autres», se souvient-il. Diplôme en poche, il est engagé comme courtier en bourse par une grande entreprise, où il gagne très vite beaucoup d'argent.
Deux ans plus tard, à 29 ans, le doute s'installe. Où vais-je? Quel est mon rôle dans la société? N'est-ce pas une fuite en avant que de courir après l'argent? Autant de questions qui turlupinent le jeune homme né à Masan, près de Busan, la deuxième ville du pays. Comme souvent, il recourt aux conseils avisés de ses oncles, tous deux professeurs à l'université. «Ils m'ont dit: 'Avec cet argent, va voir le monde. Tu as le potentiel pour être autre chose qu'un requin de la finance.'» Gyeong Tae Roh se remémore alors un vieux rêve: partir étudier aux Etats-Unis. Ce que ses parents n'étaient pas en mesure de lui offrir.


PAS DE TALENT

Sur un coup de tête ou presque, il fait ses valises et s'envole pour Chicago, inscrit à l'Université de Columbia en cinéma. Quatre ans plus tard, en 2004, il poursuit sa route vers l'ouest et atterrit à San Francisco pour suivre un Master of Fine Art, section cinéma expérimental.
Durant cette période il travaille énormément, comme en témoignent les quatorze courts-métrages qu'il réalise. Mais il sombre dans la déprime. Bien qu'il envoie chacun de ses films à des festivals étudiants, aucun n'est retenu. «J'y voyais une différence très nette entre ce que j'aime faire et ce que les gens considèrent comme le talent. Je n'en avais donc pas.»
Gyeong Tae Roh songe alors à revenir en Corée du Sud, ses études étant de toute manière terminées. Puis, d'un coup, le festival de Toronto l'invite. Puis un autre, et encore un autre. La perspective de son retour au pays devient alors plus sereine. D'autant qu'il a l'intention de réaliser «The Last Dining Table», dont il planche sur le scénario depuis près d'un an. Sauf qu'aucun producteur coréen ne parie le moindre won sur son film, jugé trop... expérimental justement.


MENDIER POUR RÉALISER

Convaincu de son idée, il se lance alors dans une quête digne de l'imaginaire de Cervantès. «J'ai mendié du soutien à tout le monde: techniciens, acteurs, directeurs artistiques.» Toute la ville de Busan est placardée d'affiches appelant à travailler gratuitement pour son film. «Certains rendez-vous se sont même faits aux arrêts de bus», raconte-t-il, encore hilare de son entreprise farfelue. «Certains y ont cru, d'autres pas. J'ai eu beaucoup de chance, car les gens qui m'ont aidé se sont avérés très compétents.»
Et le résultat est là: six mois seulement après son retour, le tournage est terminé. Poignant, surréaliste et ironique, son film dresse un constat aussi extrême que pessimiste sur l'avenir de l'humanité. Sur la forme, Gyeong Tae Roh se distingue par le point d'honneur qu'il met à soigner un graphisme d'une esthétique rare: «J'essaie d'être aussi précis dans l'instant qu'un peintre ou un photographe.» Cette sensibilité lui vient d'outre-atlantique. A San Francisco, contrairement aux autres étudiants, il se montre très attentif, lors des workshops interdisciplinaires, aux remarques formulées par les graphistes ou les peintres. «Ils m'ont appris à regarder les choses sous différents angles et c'est très important pour faire un film», explique-t-il.


VIVRE SUR MARS?

Puisque que tout semble lui réussir, pourquoi un tel goût de l'absurde, doublé d'un pessimisme qui n'a rien à envier à Beckett? «Je me sens très seul. Ce sentiment s'est révélé plus fort encore aux Etats-Unis. Et puis, j'ai failli mourir en glissant dans ma salle de bain, en raison de chutes de tension récurrentes qui proviennent d'une carence en globules blancs. C'est depuis là, entre cette vie si fragile et le changement de cap que je lui ai donné en faisant du cinéma, que j'ose parler de seconde vie.» On reste sur sa faim. Mais encore?
Soudain plus explicite, il raconte: «Je ne crois pas que l'humanité se dirige dans la bonne direction. Toute l'action humaine ne provoque que détérioration. Qu'il s'agisse de l'environnement, de la technologie ou des rapports entre les hommes, rien ne fonctionne vraiment.» Ces éléments se retrouvent d'ailleurs dans son film qui s'inspire de faits observés et notés dans son carnet. Gyeong Tae Roh atteste que tous ses personnages vivent le stress et les émotions qu'il éprouve. «L'absurde occupe beaucoup de place dans ce monde. Et s'il était possible d'aller sur Mars, comme le font mes personnages, je n'hésiterai pas.» La planète du Dieu de la guerre comme métaphore de meilleurs cieux? On y verra une nouvelle manifestation de l'ironie omniprésente chez le cinéaste coréen.
Alors, que peut-il bien dire aux étudiants des arts audiovisuels qui suivent son workshop à Genève en direction d'acteurs? «Rien de spécial, si ce n'est qu'ils doivent poursuivre leurs rêves. Et quelques conseils très techniques. De mon côté, je vais toujours au plus simple avec les acteurs.» Laconique peut-être, modeste sûrement: gageons qu'il ne se contente pas de si peu lorsqu'il s'adresse aux étudiants de l'Université de Busan, où il enseigne depuis peu.
Prévu pour l'hiver prochain, son second film dépeindra, sans être réellement politique, l'opposition entre le développement de l'Asie du Sud-Est et la situation calamiteuse de l'Afrique, «poubelle du monde. Une attaque contre le 'rêve coréen' en quelque sorte.» I



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