RACHAD ARMANIOS
SUISSE - En comparaison internationale, les ménages suisses sont nombreux à être reliés à la Toile. Mais l'accès à tous est loin d'être garanti. Surtout quand on est pauvre, âgé, peu scolarisé ou qu'on vit en Suisse latine.
Avec 61% de ménages connectés à Internet, la Suisse se place au 5e rang international des Etats les mieux reliés à la Toile. Mais dans ce pays bien pourvu en infrastructures de télécommunications, la fracture numérique reste vivace et ne semble pas se résorber: les plus pauvres, les plus âgés, les moins scolarisés, les femmes, les Latins ont moins accès à la Toile ou l'utilisent moins. «Cette fracture est inquiétante, d'autant plus chez les enfants», relève Christian Levrat, membre de la Commission des transports et des télécommunications du Parlement (PS/FR) et président du Syndicat de la communication. Car Internet risque de creuser l'écart culturel de la génération montante, entre les enfants des classes aisées et ceux moins favorisés.
Quelques chiffres tirés d'une enquête de l'Office fédéral de la statistique (OFS) permettent de mesurer la faille[1]: les foyers les plus riches (dès 9000 francs bruts mensuels) sont 84% à être dotés d'un accès internet contre seulement 22% pour les plus pauvres (moins de 3000 francs); 80% des plus de 65 ans vivent dans des ménages non branchés contre un tiers des moins de 55 ans; Outre-Sarine, 63% des ménages sont connectés, contre 56% en Suisse romande et 54% au Tessin.
Comment en est-on arrivé là alors que, depuis 1998, le Conseil fédéral répète comme un leitmotiv que l'accès égal pour toutes et tous à la société de l'information doit être garanti? En janvier 2006, le slogan est repris dans la nouvelle «Stratégie pour une société de l'information» du gouvernement. Mais aujourd'hui, alors qu'il a sous les yeux l'enquête de l'OFS, «ses messages sur la question diminuent», fait remarquer Yves Steiner, journaliste, politologue et auteur de plusieurs rapports sur le sujet.
Même du côté de la Confédération, Sabine Brenner – fonctionnaire de l'Office fédéral de la communication, responsable d'un service chargé de coordonner l'action de l'administration en matière de technologies de l'information et de communication (TIC) – reconnaît que la fracture numérique «n'a jamais été reconnue en Suisse comme un grand problème. En 2004, l'Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie avait déjà publié un rapport, mais il avait suscité zéro attention».
Disparités de revenus et de formation
Deux défis sont désormais mis en avant: l'administration en ligne et l'utilisation des nouvelles technologies dans le domaine de la santé (cybersanté). Concernant la cyberadministration, Sabine Brenner rassure: «Il y aura toujours des guichets physiques, des téléphones...» De quoi satisfaire Yves Steiner? «Internet est en soi une chance, mais il devient une régression s'il cesse de fonctionner comme une offre complémentaire.» Or toujours plus de biens et services (bancaires, universitaires, de voyagistes...) ne se trouvent que sur le Net, ou alors ils y sont disponibles à meilleur marché...
Une raison de plus de réduire la fracture numérique. On pourrait donc s'étonner des nouvelles priorités du gouvernement, d'autant plus à la lecture des conclusions de l'OFS: «Il existe un fossé numérique d'accès à internet à domicile qui est fortement lié à des disparités de revenus et de formation. Etant donné que ces deux paramètres sont étroitement liés, on peut vraisemblablement placer le manque de compétences au premier rang des facteurs d'inégalités.»
Ne faut-il pas parier d'abord sur la formation? Et, comme le suggèrent l'OFS ou Christian Levrat, «généraliser les accès publics à internet» dans un pays où seule une très faible minorité d'internautes se connectent à partir de bibliothèques, de bureaux de poste ou d'administrations? «Il faut avancer à plusieurs niveaux, et en même temps», rétorque Sabine Brenner. «Il y aurait aussi un travail à fournir pour montrer l'utilité d'Internet», estime-t-elle, soulignant qu'un cinquième des ménages suisses ne désire pas ou ne voit pas l'utilité de se connecter. Son service est également chargé de coordonner diverses actions – dans et hors de l'administration fédérale – visant à promouvoir l'insertion professionnelle par de meilleures compétences en matière de technologie de l'information et de la communication.
Quant à la formation de base, la Confédération «aurait pu faire mieux», reconnaît Sabine Brenner, «bien qu'il s'agisse d'un domaine de compétence des cantons». Pour le projet «Ecole sur le Net», la Confédération avait prévu 100 millions de francs pour la formation des enseignants, un serveur de l'éducation suisse et des contenus didactiques. Après plusieurs coupes budgétaires, le financement est passé à 30 millions. «Une évaluation détaillée d'Ecole sur le Net suivra cette année. Mais les impulsions ont été données», insiste Sabine Brenner.
«Il manque un élan au niveau national, mais les cantons ont montré beaucoup de résistance, commente Christian Levrat. Alors que des écoles prévoient un ordinateur relié au Web pour deux élèves, d'autres n'en ont qu'un pour tout l'établissement!» Et de déplorer des «différences hallucinantes» entre cantons et même entre communes.
Une autre pédagogie
Francis Moret, directeur du Centre suisse des technologies de l'information dans l'enseignement, relativise: «Le système fédéraliste restera hétérogène par la force des choses. Mais ces cinq dernières années, il y a eu beaucoup de progrès.» Son organisme a justement été mandaté par les cantons et la Confédération pour faciliter l'intégration du numérique dans l'enseignement, des écoles aux universités. Quatre domaines ont été investis: formation des professeurs, qualité des contenus, coordination du travail, infrastructures. Pour ce dernier volet, le directeur souligne que Swisscom a équipé gratuitement toutes les écoles en lignes ADSL. En Suisse romande, professeurs et élèves ont désormais accès à la plate-forme communautaire educanet2.ch, qui propose toute une palette d'outils: développer des classes virtuelles, des cours en ligne, créer avec les élèves des sites web pour rendre public tel travail de géo, histoire, français... L'idéal pédagogique, souligne Francis Moret, est «d'utiliser de manière transversale les nouvelles technologies pour apprendre et non d'apprendre les nouvelles technologies».
Cette pédagogie, qui permet de comprendre le «langage numérique» et pas uniquement des programmes informatiques ciblés, donne les outils pour s'adapter aux incessantes évolutions technologiques. Mais elle fait grandement défaut dans la formation professionnelle et continue en Suisse, selon Barbara Pfister Giauque, sociologue qui a travaillé sur l'intégration numérique. A l'entendre, cette intégration doit aussi être appréhendée en termes subjectifs. Car «l'usager 'moyen' de la technologie numérique, 'vous et moi', subit un stress permanent pour rester à la page et finit par développer un sentiment d'exclusion.» I
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«Des coûts de connexion élevés»
Un «nombre non négligeable» de ménages équipés d'ordinateur n'est pas encore connecté à Internet ou ne désire plus l'être, souligne l'Office fédéral des statistiques (OFS) dans son enquête publiée en 2006. Outre le manque de compétences, ce facteur est «principalement» dû à «des coûts élevés de connexion», selon l'OFS. Mais la libéralisation du dernier kilomètre des infrastructures de télécommunications pourrait favorablement influer sur la situation, pronostique-t-il. Une ouverture du marché heureusement limitée après un compromis durement arraché au Parlement, souligne Christian Levrat, afin d'éviter au secteur d'être dévoré par des opérateurs «rapaces» qui cassent le marché sans assumer le développement des infrastructures.
Des infrastructures dont le déploiement dans les périphéries fait défaut pour encore 5% du territoire, rappelle Christian Levrat. Ce retard expliquerait «en partie» pourquoi les ménages de la Suisse latine sont moins connectés qu'outre-Sarine, avance le député.
Sur ce point, les causes sont mal ciblées. L'OFS avance le type de population: au Tessin, (région la moins bien lotie), la population est plus âgée et les jeunes partent se former ailleurs. RA
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Le Sud au tapis
En 2005, 80% de la population mondiale était privée d'Internet. Le fromage illustrant la répartition de l'accès à la Toile montre que l'Union européenne et les Etats-Unis raflent la moitié du gâteau (21,2% et 23,7%). La Chine, avec 10%, s'en sort bien mieux que le Groupe des Etats d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP, 79 pays), qui ne bénéficie qu'à 1,9% des accès à Internet. La révolution numérique – un bienfait en soi – creuse malheureusement le retard du Sud, déplore le Fonds mondial de solidarité numérique (FSN), basé à Genève. Issu du Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI, en 2003 à Genève et en 2005 à Tunis), le FSN assure qu'une prise de conscience a lieu. Et de mettre en avant le mécanisme de financement qu'il a mis en place, le pour-cent de solidarité numérique: chaque fournisseur ayant remporté un appel d'offre relatif à des technologies de l'information doit verser 1% de la transaction au FSN, qui lui-même finance des projets ciblés. Les villes de Genève et Lausanne, mais aussi le Sénégal et des entreprises privées ont notamment signé cette clause. Son mécanisme, souligne le FSN, est encore balbutiant, mais bien soutenu politiquement et financièrement par 14 Etats (France, Chine, des pays africains...) et l'ONU.
Cet optimisme n'est pas partagé par Rolf Ludwig, membre de Communica-ch, organisation suisse de coalition pour la société de l'information: «Lors du SMSI, les Etats ont fait des recommandations pour combler la fracture numérique, mais ils ne sont pas allés de l'avant financièrement.» Quant au pour-cent de solidarité, ce ne serait qu'une goutte d'eau, peu aidée par les pays riches. Lesquels «comptent sur le marché pour régler la fracture, mais celui-ci ne s'intéressera pas aux pays de moindre importance stratégique», pronostique Rolf Ludwig.
source FSN: www.dsf-fsn.org/
Note :
[1]Enquête de l'OFS réalisée en 2004 auprès de 3235 personnes et publiée fin 2006: «Utilisation d'Internet dans les ménages». A commander à l'Office fédéral de la statistique, Espace de l'Europe 10, CH - 2010 Neuchâtel, 032 713 60 60. Nombre d'interlocuteurs critiquent la «lenteur» du dépouillement des données. Malgré l'avancée rapide des technologies, la structure des résultats reste pertinente, selon l'OFS. Qui propose sur son portail des données de la REMP (Recherches et études des média publicitaires) plus actuelles (http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/systemes_d_indicateurs/indicateurs_de_la/approche_globale.indicator.30106.html).