PROPOS RECUEILLIS PAR RODERIC MOUNIR
«Cherchez le garçon», c'était lui au début des années quatre-vingt avec le groupe Taxi Girl. Plus récemment, les albums «Music» et «American Life» de Madonna, c'était lui aussi (à la composition et la conception), tandis que son album «Production» (2000) a confirmé son statut de précurseur de Air et autres Daft Punk. Retrouver Mirwais, star mondiale de la pop synthétique, derrière la bande son d'un documentaire du Vaudois Raphaël Sibilla (auteur de «117 Police Secours»), peut donc surprendre. «No Body is Perfect», qui sort bientôt dans les salles romandes, est par nature confidentiel et «difficile» – un état des lieux des pratiques sexuelles et corporelles hors normes: fétichisme, SM, changement de sexe, modifications corporelles. Ames sensibles s'abstenir.
Mais Mirwais se préoccupe peu de son statut: né il y a 46 ans à Lausanne d'une mère italienne et d'un père afghan, il poursuit sa route à l'écart de l'univers people. Il s'est impliqué sans réserve dans le projet de Raphaël Sibilla et en assure la promo avec lui. Rencontre avec un musicien réfléchi, sensible au monde et à la relation entre image et son.
Comment avez-vous été amené à travailler sur «No Body is Perfect»?
C'est Raphaël qui m'a contacté. Le sujet m'intéressait, j'ai demandé à voir quelques minutes du montage et je me suis décidé quasiment le jour même. J'ai côtoyé pas mal de comportements dits «déviants» et de gens qu'on appelle «glauques», surtout en France où règne une vaste hypocrisie liée à la religion et à la notion de péché. Ce qui m'a séduit dans le film, c'est son point de vue non moralisateur. Il traite de comportements tabous sous l'angle du plaisir. Pourquoi les gens qu'on croise dans le film choisissent-ils des pratiques extrêmes? Parce qu'ils cherchent le plaisir, tout simplement. On parle beaucoup de sexualité dans notre société, il y a une érotisation globale de notre environnement à travers les médias et la pub, mais c'est une sexualité représentée, pas vécue. Les vraies questions restent enfouies. La société occidentale dilue complètement la question et l'absorbe, comme le font tous les systèmes oppressants.
Comment avez-vous procédé pour le choix de la musique?
On s'est vu régulièrement avec Raphaël, pour trouver un angle. Le choix d'une musique plutôt douce et planante est lié à la notion de plaisir, en accord avec ce que vivent les protagonistes. Une scène de domination, cela peut paraître incroyablement violent, mais il ne faut pas oublier que le type qui rampe dans le film éprouve du plaisir. Pour moi, il était hors de question d'en rajouter avec une musique qui tape. Au contraire, l'idée était de se faire oublier. Les gens sont trop conditionnés à évacuer la réflexion; ils comprennent de moins en moins le monde et sont de plus en plus désespérés, sans le savoir. Ils passent leur temps devant la télévision, qui est faite pour les chômeurs, les vieux, les exclus du système.
Votre musique électronique, bien qu’elle soit un produit de ce monde, n’est jamais dure ou angoissante, au contraire.
Qu'est-ce qui s'éloigne le plus de ce qu'on appelle communément la «chaleur» en musique? Quand je vois un vieux jazzman américain, en France, payé pour reproduire la même chose qu'il y a cinquante ans pour un public conquis d'avance, ça me déprime. Comment peut-on comparer cela à quelqu'un qui met toute son âme dans la musique électronique? La froideur n'est pas liée à une musique, mais à une conception des choses. La nouvelle chanson française qui reproduit Gilbert Bécaud, je la trouve extrêmement froide.
On n’a pas l’impression que vous capitalisez sur votre collaboration avec Madonna, sur la notoriété mondiale qu’elle vous a apporté...
En effet. Hormis la promotion de mon disque (sorti la même année que «Music» de Madonna, ndlr), on ne m'a jamais revu nulle part. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est ma grande liberté. Je ne regrette rien. J'aime bien le concept situationniste de la vie directe: construire une situation et la vivre directement. En renonçant à la notoriété, je mène une vie qui n'est peut-être pas entièrement satisfaisante, mais au moins je sais où j'en suis. Le reste, c'est de la domination sociale: les passe-droits, avoir la meilleure table au restaurant parce qu'on vous a reconnu, je m'en fous, même si la tentation existe toujours d'en profiter. C'est une question d'éthique et un problème politique, aussi: je suis consterné par l'inversion des valeurs, qui consiste à faire passer pour des héros des gens qui sont quand même souvent des profiteurs.
Votre dernier album remonte à six ans. Aura-t-il un successeur?
Oui, je travaille en ce moment avec une chanteuse arabe qui s'appelle Yasmine Hamdan (moitié du duo électro libanais Soapkills, ndlr). L'idée c'est qu'aujourd'hui, en Occident, on entend tous les jours parler des Arabes – en mal, à cause du terrorisme, etc – mais qu'on manque de représentations culturelles issues de ces pays qui puissent se mélanger à la culture occidentale, alors que cette jeunesse en meurt d'envie. Je ne veux surtout pas faire de la world music, mais une bonne production occidentale avec une vraie identité arabe.