ANDREE-MARIE DUSSAULT*, A PANJKOSI, PUNJ
INDE - Alors que les habitants privés d'électricité ne peuvent filtrer leur eau polluée, un purificateur d'eau fonctionnant à l'énergie solaire vient d'être installé dans un village du Punjab indien. Cette technologie pourrait intéresser plusieurs pays rencontrant des problèmes d'approvisionnement en eau potable.
«La révolution est en cours, n'est-ce pas Mini?» «Oh oui! Et nous en sommes très heureux!» répond sourire aux lèvres notre ingénieur quinquagénaire, après avoir démontré aux villageois attroupés comment faire fonctionner l'appareil néerlandais qu'il représente. La révolution dont il est question ici épouse la forme d'une technologie dénommée Naïade qui purifie l'eau à l'aide de l'énergie solaire et qui est sur le point d'être implantée pour la première fois en Inde. Et cela, grâce à la persévérance et à l'entremise de Mini Puri que nous avons suivi jusqu'au fin fond du Punjab indien. Cet état, l'un des plus riches, appelé aussi le «grenier à grains du pays», est situé à quelques dizaines de kilomètres de la frontière pakistanaise.
La visite d'aujourd'hui se déroule à Panjkosi, village de 4500 habitants et répond à un double objectif. Le premier est de former Ritu, une jeune assistante sociale qui sera chargée de convaincre les villageois – ou plutôt les villageoises, grandes cheffes des affaires domestiques, de l'eau en particulier, et «plus intelligentes» selon Mini – d'adopter la technologie Naïade.
L'autre intérêt de cette visite réside dans la rencontre prévue avec le «roi» de la place, c'est-à-dire le plus gros propriétaire terrien qui détient à son actif plus de 500 hectares de terres (75% des villageois de Panjkosi ne possèdent généralement rien et travaillent quotidiennement en échange de sacs de blé d'une valeur de 100 roupies, soit quelque 3 francs). L'idée est de lui vendre le projet Naïade de façon à en faire une success story susceptible d'être développée à travers tout le pays, mais aussi au Sri Lanka, au Népal et au Bangladesh.
Mini et les deux collègues qui l'accompagnent, tous ingénieurs mécaniques de formation, sont gonflés à bloc d'optimisme quant au potentiel de cette technologie. Ils ne sont pas les seuls, leur projet capte de plus en plus d'attention. Ainsi, le mois prochain, CNN va faire le déplacement jusqu'à Panjkosi. Anciens camarades d'école, les trois amis ont jadis travaillé pour de grosses firmes locales et étrangères. Aujourd'hui, ils sont chacun à la tête de leur propre entreprise mais également consultants indépendants. «Nous gagnons beaucoup moins que si nous travaillions pour une multinationale, explique Jamil Ahmed, mais en revanche, nous trouvons beaucoup plus de sens à notre action».
Dans ce cas précis, le sens de Naïade est le suivant: une formidable capacité à tuer toutes bactéries et tous virus contenus dans l'eau et ce au moyen de l'énergie solaire. Une aubaine dans un pays où, selon les chiffres du gouvernement, 80 000 des quelque 600 000 villages ne sont pas électrifiés et qui, en conséquence, ne peuvent recourir aux filtres électriques pour rendre leurs eaux de canaux ou de puits potables. En réalité, le nombre de villages indiens où l'on s'éclaire toujours à la chandelle serait plus prroche des 300 000: «Du moment où il y a une ampoule dans le village qui fonctionne une heure par jour, les autorités le classent comme électrifié» explique Raymond Myles, actif depuis près de 40 ans dans le secteur des énergies renouvelables non conventionnelles.
Pour Mini, l'aventure Naïade a commencé il y a environ un an lorsque le gouvernement l'a invité à un brainstorming pour identifier des stratégies à même de solutionner le lancinant problème de l'accès à l'eau potable dans les «80 000» villages indiens non-électrifiés. Suite à cette rencontre au sommet, la plus grosse coopérative au monde, la Indian Farmer's Fertilzer Cooperative Limited (IFFCO), a lancé un concours invitant les ONG et les entreprises à soumettre des projets en faveur du développement dans le secteur agraire. Toujours prêt à relever un défi, Mini a déposé un dossier présentant la technologie Naïade. Parmi mille candidatures, sa proposition a été retenue. C'est ainsi que le village de Panjkosi, où est situé le siège de la IFFCO, a été choisi comme village-pilote pour tester Naïade.
Figurant parmi les nations où la mortalité liée à l'eau, notamment infantile, est la plus élevée, l'Inde a toutes les raisons de s'intéresser à cette technologie. Certes, la pollution industrielle, le fer, le fluorure, l'arsenic, les pesticides et les fertilisants chimiques sont responsables de la contamination de l'eau que consomment les 700 000 villageois du sous-continent. Mais le mal provient aussi pour une large partie des bactéries et des virus.
Ainsi, Naïade, en éliminant toute trace bactérienne et virale dans l'eau, doit permettre de réduire de manière significative les risques pathogènes que représente l'eau contaminée (une contamination qui, dans les pays dits en voie de développement, est à l'origine de 80% des maladies: choléra, typhoïde, hépatite A, dysenterie, diarrhées...). Avec cette technique, l'Inde des villages pourrait faire un bond prodigieux. Sans compter les bénéfices potentiels pour les autres citoyens du monde comptant parmi les 1,2 milliard d'habitants qui n'ont pas accès à l'eau potable.
Toutefois, Mini en est conscient, la partie n'est pas encore gagnée. L'obstacle numéro un est le coût de la technologie: l'appareil coûte 400 000 roupies, soit près de 12 000 francs suisses. Un montant colossal, il va sans dire, dans un pays où le salaire annuel per capita s'élève à un maigre 500 dollars. «Ils ont les moyens de s'acheter des cocas, mais lorsqu'il s'agit d'eau potable, les villageois resserrent les cordons de la bourse», ironise Jamil. Dans les faits, ces habitants peinent à croire à ce progrès. Et pour cause, ceux-ci ont été tellement abreuvés par des promesses d'eau gratuite servies par des politiciens en mal de votes ruraux.
«Or, les engagements préélectoraux ne sont jamais tenus et les habitants doivent se rendre à l'évidence, estime Mini: pour avoir accès à l'eau potable, ils devront en payer le prix.» Un coût cependant abordable si l'on considère le bois ou le kérosène économisé pour bouillir l'eau polluée: moins d'une roupie par litre. Un prix d'autant plus accessible comparé aux 60 roupies que valent 20 litres d'eau embouteillés par les multinationales de l'or bleu. D'ailleurs, celles-ci ne craignent-elles pas la compétition de cette technologie révolutionnaire? «Pas pour le moment, prétend Raymond Myles. Pour l'heure, elles préfèrent dépenser un dollar là où elles en gagneront dix; Avec Naïade, ce n'est pas encore le cas.»
Pour parvenir à vendre un appareil Naïade – qui servira mille personnes à raison de 2,5 litres d'eau par personne et par jour – Mini mise sur le soutien de Jhakkar Ji, le chef du village, et sur les subsides gouvernementaux. Outre la consommation d'eau potable pour les villageois, un autre argument massue est servi à Jhakkar Ji pour le convaincre de la pertinence de l'initiative: si le projet-pilote se révèle un succès, son village sera connu de par le monde comme le pionnier en matière de purification d'eau par l'énergie solaire.
Quand aux subsides de l'Etat, ceux-ci pourraient représenter jusqu'à 50% du prix de l'appareil. Mini sait fort bien que pour les décrocher, il n'échappera pas à l'obligation de soudoyer les fonctionnaires responsables. Mais rien ne l'arrête: «Je n'encourage pas cela, évidemment, mais pour le bien général, je suis prêt à contribuer de ma poche pour faire démarrer l'initiative», explique-t-il. Il serait en effet dommage de voir le projet capoter quand on sait qu'un enfant meurt toutes les 8 secondes et 2 millions de personnes décèdent chaque année de l'eau polluée.
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Santé: Une catastrophe imminente
La troisième puissance mondiale en devenir, qui connaît une croissance fulgurante estimée à près de 8% pour 2006, n'est pas qu'un impressionnant conglomérat de marchés émergents. Elle est aussi une nation aux prises avec de multiples problèmes, dont une sérieuse crise de l'eau. Tellement sérieuse que de nombreux analystes n'hésitent pas à la considérer comme le problème indien numéro un. Dans ce domaine, la Banque mondiale a augmenté l'an dernier ses prêts à l'Inde de 200 à 900 millions de dollars. Expert au sein de l'institution internationale, John Briscoe estime que si des mesures drastiques ne sont pas adoptées rapidement, une catastrophe est imminente. Bassins qui s'assèchent, exploitation abusive des nappes phréatiques, gestion désastreuse, conservation insuffisante... La situation frise le cauchemar, quelques chiffres en attestent.
- L 'Inde obtient 50% de son eau en quinze jours de mousson.
- Le pays a la capacité de stocker à peine 300 mètres cubes d'eau par habitant (les Etats-Unis en stockent 5000).
- Certaines villes ont l'eau tous les deux ou trois jours; dans certains quartiers de Delhi, même les plus huppés, l'eau est disponible seulement quinze minutes par jour.
- La capitale du pays perd 30% de son eau – soit plus de 800 millions de litres par jour – à cause des fuites de son réseau de distribution, long de 8300 kilomètres.
- Chaque année, l'Inde connaît plus d'un million de cas de diarrhées et 500 000 enfants en meurent.
- 66 millions d'Indiens risquent la contamination par fluorure et 15 millions risquent l'empoisonnement à l'arsenic.
- Les quatre métropoles (Delhi, Bombay, Bangalore et Chennai) génèrent plus de 900 millions de litres d'égouts par jour, dont seulement 30% sont traités.
- A cause d'une exploitation massive des nappes phréatiques, les ressources se raréfient et il faut creuser jusqu'à 200 mètres pour puiser l'eau.
- Le Ministère de l'eau prévoit que pour 2025, onze bassins, incluant le Gange, souffriront de déficit en eau, menaçant la vie de 900 millions de personnes. AMD
* Journaliste