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Voltaire échappe à la censure

Paru le Vendredi 09 Décembre 2005
   RACHAD ARMANIOS    

Genève Voltaire doit se retourner dans sa tombe. 264 ans après l'écriture du Fanatisme ou Mahomet le Prophète, des musulmans voudraient clouer le bec de son auteur défunt: Voltaire. Hier soir, une lecture de cette tragédie, proposée par le metteur en scène Hervé Loichemol, a eu lieu à Saint-Genis-Pouilly, en France voisine. Et ce malgré la demande d'annulation formulée par plusieurs associations musulmanes du Pays de Gex et par la Mosquée de Genève qui jugent la pièce «blasphématoire». En 1994, lors du tricentenaire de la naissance du philosophe des Lumières, les villes de Genève et de Ferney-Voltaire avaient renoncé à soutenir la pièce que proposait M. Loichemol. Sa présentation n'avait pu se faire. Cette fois, la municipalité de Saint-Genis-Pouilly a refusé «au nom des principes laïcs de la République» que «des pressions religieuses viennent contester une programmation culturelle». Samedi, la pièce doit être lue au Théâtre de Carouge.
Dans cette tragédie, le Prophète a recours au crime et à l'assassinat pour imposer son pouvoir: «Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers; il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers.» Le porte-parole de la Mosquée de Genève, Hafid Ouardiri, reconnaît que la charge contre l'islam vise en fait tout monothéisme, en particulier le christianisme, et les fanatismes. Mais le procédé «reste détestable. Il est mensonger de présenter le Prophète comme un fanatique puisque Il a lui-même toujours lutté contre le fanatisme. Nous acceptons la liberté d'expression mais demandons le respect. Nous distribuerons des tracts ce soir (hier, ndlr) lors de la lecture.» Selon Ouardiri, le «torchon truffé d'insultes» de Voltaire peut susciter la haine et la violence, surtout dans le contexte tendu consécutif aux émeutes dans les banlieues françaises. A l'époque déjà, la Ville de Genève estimait «maladroit» de monter Mahomet en pleine guerre de Bosnie. Alors, blasphématoire la pièce de Voltaire? «On est en République, s'énerve Hervé Loichemol. Les religions n'ont pas à dicter leur lois au théâtre. On peut penser que les Précieuses ridicules sont une atteinte aux femmes. Mais ça n'empêche pas de représenter la pièce.» «Elle est une métaphore et n'est pas blasphématoire», assure quant à lui François Rochaix, directeur du Théâtre de Carouge, qui proposera aussi une lecture du texte samedi à 14h30. A une lettre de M. Ouardiri lui demandant d'y renoncer, le directeur répond que «le théâtre n'a pas de tabous, même si aujourd'hui un auteur ne pourrait plus utiliser une telle métaphore». Cette lecture sera proposée en marge de Nathan le Sage1, qui parle de tolérance entre les trois monothéismes, «preuve» que le théâtre «n'a pas l'intention de blesser les musulmans mais de susciter le débat».
Enfin, Hubert Bertrand, maire de Saint-Genis-Pouilly, se veut garant de la liberté d'expression et se dit attentif aux sentiments des musulmans. C'est pourquoi leurs associations pourront utiliser une fois par an le Centre culturel Jean Monnet (lieu de la lecture). «Ils pourront y faire valoir leur point de vue», rassure-t-il.
Joint tard hier soir, M. Ouardiri assure avoir évoqué cet accord avec les groupes de musulmans présents aux abords du centre culturel. Il leur a demandé de rentrer calmement chez eux. Prévoyant, le maire avait prévu une présence policière, tandis que le Théâtre de Carouge songe à engager des agents de sécurité. I
Note : 1Lire notre édition de jeudi.



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