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«L’identité suisse est un immense bricolage!»

Paru le Samedi 08 Janvier 2000
   RACHEL HALLER    

Sélection

La Suisse... On pense immédiatement aux montagnes escarpées aux lacs limpides aux plaines verdoyantes. Aux rues brillantes de propreté. Les plus gourmands se délectent à l’évocation de pralinés fondants de meringues à la double crème ou de fondue onctueuse. Les plus virulents se hérissent en pensant à l’argent douteux jalousement gardé dans nos coffres ou au Alleingang d’un petit pays si sûr de sa supériorité qu’il va jusqu’à se targuer de son isolement. Derrière ces clichés - ou ces réalités? - la question demeure pourtant entière. Qu’est-ce être suisse? Est-ce refuser ces stéréotypes pour se construire une identité en porte-à-faux? Ou au contraire s’en accommoder et perpétuer ainsi l’imagerie du consensus si chère à notre douce Helvétie? Vaste sujet. Chaque samedi de cette pause estivale nous essayerons de l’éclairer - de manière forcément subjective et non exhaustive - pour guider une réflexion ou plus humblement susciter des réactions. Aujourd’hui place à un «spécialiste de l’identité» Bernard Crettaz sociologue ethnologue ex-conservateur au Musée d’ethnographie de Genève et chargé de cours à l’Université de Genève.

Le Courrier: Peut-on parler d’identité suisse?
Bernard Crettaz: L’une des caractéristiques fondamentales de l’identité suisse c’est précisément son incertitude. On ne sait pas si elle existe. Mais si c’est le cas il faut faire attention elle est fragile. Face à cette incertitude cette fragilité gravitent deux positions tranchées. Certains réfutent son existence d’autres au contraire la défendent. C’était d’ailleurs la problématique soulevée par le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville sous le slogan «La Suisse n’existe pas». Et qui je crois nous distingue des autres pays.

D’après vous d’où vient cette hésitation?
Au fond l’identité suisse est un gigantesque bricolage entre des régions hétérogènes: entre des villes et des montagnes entres des citadins et des paysans et plus généralement entre des langues des cultures et des ethnies différentes. De cet immense bricolage résulte une miniature formée des matériaux les plus divers. Voilà. Pour moi la Suisse est une miniature réussie. Et comme tout modèle réduit elle donne une impression de fragilité. Vous savez à l’image d’une crèche de Noël à laquelle il ne faut pas toucher. Face à une miniature il est également difficile de déterminer si c’est de l’ordre de l’illusion ou de la vérité. Car elle est à la fois irréelle et plus vraie que nature. Le dernier aspect mis en avant par une telle représentation est le sentiment de perfection. Nous pouvons donc distinguer trois caractéristiques centrales: la fragilité le flottement entre illusion et vérité et la perfection. Elles sont à mon avis à la base de l’identité suisse. D’ailleurs le paysage suisse en est une excellente illustration. Qu’il s’agisse du paysage urbain campagnard ou montagnard tout est parfait. C’est tellement «léché» c’est tellement bricolé qu’on ne sait jamais s’il y a une solidité réelle ou alors la fragilité d’une carte postale. Si l’on est dans l’illusion ou dans la réalité. Prenez le train demain et faites le tour de la Suisse: c’est la meilleure chose à faire pour voir l’identité suisse - d’ailleurs le train tourne en rond dans ce pays! A tout moment vous vous direz c’est fou comme tout est parfait: les villes les villages les quartiers les fontaines les façades... Mais est-ce bien vrai? Au-delà de l’aspect purement visuel le sentiment de perfection s’applique également au système politique suisse dans sa constellation démocratique et sa neutralité. On a longtemps cru qu’il n’avait d’égal en ce monde. En fait jusqu’à il y a peu nous étions tous très attachés à notre pays en tant que chef d’œuvre économique politique et culturel. Le sentiment d’appartenance se nourrissait de l’image d’une jolie Suisse propre en ordre. Mais voilà il y a dix ou quinze ans le ciel nous est tombé sur la tête et nous ne savons plus où nous en sommes.

Quelle est l’origine de cette crise identitaire?
- D’un point de vue interne elle résulte d’une accumulation de réalités en contradiction avec la pureté du bricolage. Comme par exemple la pauvreté l’exclusion sociale. Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’est amplifié. Et à partir du moment où l’on s’est s’aperçu qu’il y a des riches et des pauvres même au sein de la miniature elle s’est brisée. Le deuxième élément déterminant c’est le refus de l’étranger. Ce pays s’est toujours défini par sa capacité à la diversité ethnique culturelle confessionnelle et linguistique. Or la peur de l’étranger - qui s’est largement accentuée ces dernières années - montre que la Suisse se ferme. Le troisième grand décrochage c’est l’isolement. Face à l’Europe aux Nations unies... Le quatrième et plus important c’est qu’on en est venu à douter de la pureté de la miniature elle-même. Tout à coup la mémoire de la seconde guerre nous est arrivée en pleine figure et elle a jeté un doute sur la neutralité la perfection de la miniature. On a alors dû s’interroger sur le fait que peut-être cette compromission n’a pas eu lieu en dépit mais à cause de la perfection de la miniature. Il s’agit à mon avis de l’aspect le plus grave de la crise identitaire et nous n’en sommes pas au bout. La miniature nous a permis pendant longtemps de rester en dehors de l’Histoire - à l’image de tout modèle réduit elle a le pouvoir d’exorciser le tragique et de dénuer les événements de leur caractère temporel. Mais le passé nous a rattrapé et nous sommes en train de rentrer dans l’Histoire et de devenir comme les autres. Quelle libération et quelle difficulté!

Face à une identité volant en éclats quel rôle peut encore jouer Expo 02? - Les expositions nationales ont toujours servi à déclamer notre identité. Elles ont toutes eu la prétention d’être un résumé de la Suisse. Or 02 ne sera peut-être plus un résumé de la Suisse mais plutôt la métaphore d’un pays en morceaux qui cherche à se bricoler autrement. Dans le premier projet par exemple il y avait un lieu chargé de dire l’identité suisse l’Helvetec. Ce dernier a disparu de la seconde mouture. Dans Expo 02 il n’y aura donc plus de section pour montrer l’essence suisse. C’est une première dans l’histoire des expositions nationales. De fait nous sommes pris dans un mouvement contradictoire. D’un côté nous assistons à un renforcement de la miniature du «Disney Land» pour des raisons politiques économiques touristiques commerciales. Et cela grâce à une utilisation des images identitaires comme par exemple la promotion des produits du terroir. Sans parler des stéréotypes nationalistes véhiculés par le «blochérisme». De l’autre se dégage la volonté d’aller jusqu’au bout de la mise en morceaux. La chance aussi de voir se profiler une Suisse nouvelle dont nous ne connaissons pas encore les théoriciens les chantres et les intellectuels.

Les traditions le folklore ont-ils encore leur place dans cette Suisse en mutation?
- En réalité ils sont les éléments principaux du bricolage helvétique. Au fur et à mesure que la Suisse s’est formée toutes les régions tous les cantons ont choisi dans leurs traditions leurs objets leurs chansons leurs danses... ceux qui leur étaient typiques. Et ont ainsi construit le vrai Genève le vrai Appenzell le vrai Valais... Le folklore a donc été manipulé au service d’une grammaire helvétique depuis la fin du XIXe. Il a aussi joué un rôle prépondérant dans la matérialisation du mythe. La Suisse est d’ailleurs le seul pays au monde à être parvenue à matérialiser ses mythes. C’est aussi sa tragédie car elle ne peut plus se rêver. Mais Dieu merci le ciel nous est tombé sur le tête. Il nous faut à présent reconstruire une Suisse sur des valeurs plus fondamentales des valeurs de la communauté humaine. Quant à la mémoire aux traditions si on ne les érigent pas en absolu qu’on ne les bricolent pas comme prétexte du «Disney Land» elle valent la peine d’exister.



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