RACHEL
HALLER
La Suisse... On pense immédiatement
aux montagnes escarpées aux lacs limpides aux plaines verdoyantes. Aux
rues brillantes de propreté. Les plus gourmands se délectent à l’évocation
de pralinés fondants de meringues à la double crème ou de fondue onctueuse.
Les plus virulents se hérissent en pensant à l’argent douteux jalousement
gardé dans nos coffres ou au Alleingang d’un petit pays si sûr de sa
supériorité qu’il va jusqu’à se targuer de son isolement. Derrière ces
clichés - ou ces réalités? - la question demeure pourtant entière. Qu’est-ce
être suisse? Est-ce refuser ces stéréotypes pour se construire une identité
en porte-à-faux? Ou au contraire s’en accommoder et perpétuer ainsi
l’imagerie du consensus si chère à notre douce Helvétie? Vaste sujet.
Chaque samedi de cette pause estivale nous essayerons de l’éclairer -
de manière forcément subjective et non exhaustive - pour guider une réflexion
ou plus humblement susciter des réactions. Aujourd’hui place à un «spécialiste
de l’identité» Bernard Crettaz sociologue ethnologue ex-conservateur
au Musée d’ethnographie de Genève et chargé de cours à l’Université de
Genève.
Le Courrier: Peut-on parler
d’identité suisse?
Bernard Crettaz: L’une des caractéristiques fondamentales de l’identité
suisse c’est précisément son incertitude. On ne sait pas si elle existe.
Mais si c’est le cas il faut faire attention elle est fragile. Face
à cette incertitude cette fragilité gravitent deux positions tranchées.
Certains réfutent son existence d’autres au contraire la défendent.
C’était d’ailleurs la problématique soulevée par le pavillon suisse de
l’Exposition universelle de Séville sous le slogan «La Suisse n’existe
pas». Et qui je crois nous distingue des autres pays.
D’après vous d’où vient
cette hésitation?
Au fond l’identité suisse est un gigantesque bricolage entre des régions
hétérogènes: entre des villes et des montagnes entres des citadins et
des paysans et plus généralement entre des langues des cultures et
des ethnies différentes. De cet immense bricolage résulte une miniature
formée des matériaux les plus divers. Voilà. Pour moi la Suisse est une
miniature réussie. Et comme tout modèle réduit elle donne une impression
de fragilité. Vous savez à l’image d’une crèche de Noël à laquelle il
ne faut pas toucher. Face à une miniature il est également difficile
de déterminer si c’est de l’ordre de l’illusion ou de la vérité. Car elle
est à la fois irréelle et plus vraie que nature. Le dernier aspect mis
en avant par une telle représentation est le sentiment de perfection.
Nous pouvons donc distinguer trois caractéristiques centrales: la fragilité
le flottement entre illusion et vérité et la perfection. Elles sont
à mon avis à la base de l’identité suisse. D’ailleurs le paysage suisse
en est une excellente illustration. Qu’il s’agisse du paysage urbain
campagnard ou montagnard tout est parfait. C’est tellement «léché» c’est
tellement bricolé qu’on ne sait jamais s’il y a une solidité réelle ou
alors la fragilité d’une carte postale. Si l’on est dans l’illusion ou
dans la réalité. Prenez le train demain et faites le tour de la Suisse:
c’est la meilleure chose à faire pour voir l’identité suisse - d’ailleurs
le train tourne en rond dans ce pays! A tout moment vous vous direz
c’est fou comme tout est parfait: les villes les villages les quartiers
les fontaines les façades... Mais est-ce bien vrai? Au-delà de l’aspect
purement visuel le sentiment de perfection s’applique également au système
politique suisse dans sa constellation démocratique et sa neutralité.
On a longtemps cru qu’il n’avait d’égal en ce monde. En fait jusqu’à
il y a peu nous étions tous très attachés à notre pays en tant que chef
d’œuvre économique politique et culturel. Le sentiment d’appartenance
se nourrissait de l’image d’une jolie Suisse propre en ordre. Mais
voilà il y a dix ou quinze ans le ciel nous est tombé sur la tête et
nous ne savons plus où nous en sommes.
Quelle est l’origine de cette crise
identitaire?
- D’un point de vue interne elle résulte d’une accumulation de réalités
en contradiction avec la pureté du bricolage. Comme par exemple la pauvreté
l’exclusion sociale. Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’est amplifié.
Et à partir du moment où l’on s’est s’aperçu qu’il y a des riches et
des pauvres même au sein de la miniature elle s’est brisée. Le deuxième
élément déterminant c’est le refus de l’étranger. Ce pays s’est toujours
défini par sa capacité à la diversité ethnique culturelle confessionnelle
et linguistique. Or la peur de l’étranger - qui s’est largement accentuée
ces dernières années - montre que la Suisse se ferme. Le troisième grand
décrochage c’est l’isolement. Face à l’Europe aux Nations unies... Le
quatrième et plus important c’est qu’on en est venu à douter de la pureté
de la miniature elle-même. Tout à coup la mémoire de la seconde guerre
nous est arrivée en pleine figure et elle a jeté un doute sur la neutralité
la perfection de la miniature. On a alors dû s’interroger sur le fait
que peut-être cette compromission n’a pas eu lieu en dépit mais à cause
de la perfection de la miniature. Il s’agit à mon avis de l’aspect le
plus grave de la crise identitaire et nous n’en sommes pas au bout. La
miniature nous a permis pendant longtemps de rester en dehors de l’Histoire
- à l’image de tout modèle réduit elle a le pouvoir d’exorciser le tragique
et de dénuer les événements de leur caractère temporel. Mais le passé
nous a rattrapé et nous sommes en train de rentrer dans l’Histoire et
de devenir comme les autres. Quelle libération et quelle difficulté!
Face à une identité volant en éclats
quel rôle peut encore jouer Expo 02? - Les expositions nationales
ont toujours servi à déclamer notre identité. Elles ont toutes eu la prétention
d’être un résumé de la Suisse. Or 02 ne sera peut-être plus un résumé
de la Suisse mais plutôt la métaphore d’un pays en morceaux qui cherche
à se bricoler autrement. Dans le premier projet par exemple il y avait
un lieu chargé de dire l’identité suisse l’Helvetec. Ce dernier a disparu
de la seconde mouture. Dans Expo 02 il n’y aura donc plus de section
pour montrer l’essence suisse. C’est une première dans l’histoire des
expositions nationales. De fait nous sommes pris dans un mouvement contradictoire.
D’un côté nous assistons à un renforcement de la miniature du «Disney
Land» pour des raisons politiques économiques touristiques commerciales.
Et cela grâce à une utilisation des images identitaires comme par exemple
la promotion des produits du terroir. Sans parler des stéréotypes nationalistes
véhiculés par le «blochérisme». De l’autre se dégage la volonté d’aller
jusqu’au bout de la mise en morceaux. La chance aussi de voir se profiler
une Suisse nouvelle dont nous ne connaissons pas encore les théoriciens
les chantres et les intellectuels.
Les traditions le folklore ont-ils
encore leur place dans cette Suisse en mutation?
- En réalité ils sont les éléments principaux du bricolage helvétique.
Au fur et à mesure que la Suisse s’est formée toutes les régions tous
les cantons ont choisi dans leurs traditions leurs objets leurs chansons
leurs danses... ceux qui leur étaient typiques. Et ont ainsi construit
le vrai Genève le vrai Appenzell le vrai Valais... Le folklore a donc
été manipulé au service d’une grammaire helvétique depuis la fin du XIXe.
Il a aussi joué un rôle prépondérant dans la matérialisation du mythe.
La Suisse est d’ailleurs le seul pays au monde à être parvenue à matérialiser
ses mythes. C’est aussi sa tragédie car elle ne peut plus se rêver. Mais
Dieu merci le ciel nous est tombé sur le tête. Il nous faut à présent
reconstruire une Suisse sur des valeurs plus fondamentales des valeurs
de la communauté humaine. Quant à la mémoire aux traditions si on ne
les érigent pas en absolu qu’on ne les bricolent pas comme prétexte du
«Disney Land» elle valent la peine d’exister.