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Richard Dindo: «Je suis un documentariste heureux»

Paru le Samedi 16 Avril 2005
   PROPOS RECUEILLIS PAR RODERIC MOUNIR    

Culture INTERVIEW - A l'occasion du Festival Visions du réel qui s'ouvre lundi à Nyon et qui montre son dernier documentaire «Trois jeunes femmes (entre la vie et la mort)», Richard Dindo revient sur la nature de son engagement artistique et politique. Quant au festival de films, il invite deux grands noms de la réalisation pour ses ateliers: Apichatpong Weerasethakul et Nicolas Philibert.
Fin d'une «trilogie» avec les Hôpitaux universitaires de Genève, édition en DVD de ses films sur Rimbaud et le Che, «Grand entretien» sur la TSR: le documentariste Richard Dindo est à l'honneur de cette Suisse avec laquelle il a toujours entretenu des rapports conflictuels. Depuis les Suisses dans la guerre d'Espagne (1973) jusqu'à l'écrasement du mouvement estudiantin de 1968 à Mexico (Ni olvido ni perdón, 2003), en passant par l'assassinat du Che (Ernesto Che Guevara, Le Journal de Bolivie, 1995) et la réhabilitation d'un «Juste» de la Seconde Guerre mondiale à Saint-Gall (L'Affaire Grüninger, 1997), Richard Dindo s'est employé avec entêtement et passion à entretenir «la mémoire des vaincus». Aujourd'hui focalisé sur des déchirements plus intimes, il évoque son engagement artistique et politique.

Le Courrier: Les films que vous avez consacrés à Rimbaud et au Che ont contribué à populariser votre travail au niveau international. Comment considérez-vous ces oeuvres avec le recul?
Richard Dindo: Dès 1968, j'ai voulu devenir cinéaste, j'allais tous les jours à la Cinémathèque française, j'étais piéton à Paris pendant le mouvement de 68, suiveur de manifestations, observateur ému et bouleversé, j'entrais dans les universités, je voyais tout cela en même temps de très près et de très loin. Deux figures fraternelles planaient au-dessus de nos têtes, le Che et Rimbaud. Je m'étais alors juré de faire un jour des films sur eux. J'ai toujours voulu savoir ce qui s'était vraiment passé en Bolivie, comment le Che et ses hommes avaient été traqués, arrêtés et tués. J'ai souvent fait des films sur des morts. Il y a là comme un regret de ne pas les avoir connus, une envie de les faire revivre, d'annuler le deuil de leur absence, de vivre un peu avec eux, au moins le temps d'un film. Nous sommes des survivants et les morts, eux, ne méritent pas qu'on ne les oublie.
»Si mon film sur le Che a plu à peu près à tout le monde, le Rimbaud est un film maudit en France. Depuis sa diffusion en 1991, il n'y a pas eu une seule projection publique. En racontant simplement sa biographie, j'ai apparemment détruit son mythe. Or, j'ai toujours eu la prétention d'opposer la mémoire au mythe: pour moi le mythe est la fausse mémoire, le mensonge de la mémoire.


Le Che et les protestataires mexicains de «Ni olvido, ni perdón» ont échoué, mais cela ne paraît ni vous révolter, ni vous rendre amer. En cela, on ne peut pas vous qualifier de cinéaste engagé. Quel rapport entretenez-vous avec vos idéaux?
– Je ne suis effectivement pas un cinéaste engagé à proprement parler, mais il y a dans mes films une réflexion sur l'engagement des autres. Mes personnages sont souvent des rebelles, des résistants, des gens qui disent «non», qui s'insurgent contre l'injustice sociale, qui rêvent d'un idéal et qui en sont morts. Le film sur le Che, par exemple, est une réflexion sur son engagement et sur son échec, sur la «grandeur et misère d'un intellectuel», une représentation de sa marche dans la mort, une dramaturgie en même temps impitoyable et compatissante de la fatalité de cette mort qui lui donne après coup sa dimension de destin. L'idéal, c'est la Révolution, c'est-à-dire un rêve impossible; le travail du cinéaste est un travail de deuil pour ne pas désespérer de cette impossibilité-là. »Mon film mexicain est un mausolée pour les morts assassinés et un requiem pour la génération de 68, un dernier hommage. L'objet de mon cinéma, c'est la mémoire – la question que je pose à chaque instant est: comment fabriquer la mémoire dans un film documentaire, comment représenter le passé et comment vivre avec les morts, les absents, avec les rêves, les déceptions toujours renouvelées et toujours inévitables? Il s'agit du deuil quotidien que chaque individu doit faire à chaque instant pour simplement survivre.

Vous êtes par excellence le cinéaste suisse de la mémoire. Vous revendiquez une «politisation de la mémoire». Or, du rapport Bergier à l'affaire Hirschhorn, on constate que la Suisse entretient des rapports toujours aussi conflictuels avec sa mémoire et sa culture. Quel regard portez-vous sur cet état de fait?
– Je suis fils d'ouvrier italien, je viens d'une famille extrêmement pauvre et éclatée très tôt. Dès l'âge de 12 ans, j'étais pratiquement seul au monde. J'ai, de ce fait, appris très tôt à me battre, à imposer ce que je veux et ne pas me laisser détourner de mon chemin. En même temps, je suis toujours surpris d'avoir fait des films, d'avoir «réussi» comme on dit, je me demande parfois comment. J'ai l'impression d'avoir fait tout cela comme un somnambule. Je m'étonne d'être toujours vivant et d'avoir réalisé mon «oeuvre». Je me suis toujours battu simplement pour pouvoir faire ce que je voulais, sans jamais accepter aucun compromis avec l'idée que je me fais du cinéma documentaire. Je suis un cinéaste «insurgé», et en même temps un citoyen reconnaissant envers son pays de lui avoir permis de réaliser son oeuvre. Il est vrai qu'au départ on m'a un peu censuré, et même calomnié (surtout des journalistes de gauche, d'ailleurs), mais je n'ai jamais été en prison, ni au camp de concentration, ni au goulag, on ne m'a pas torturé ni assassiné. »Du point de vue culturel, la Suisse est quand même un pays très libre et comme nous vivons en-dehors de l'Histoire, chaque tempête chez nous ne sera toujours qu'une tempête dans un verre d'eau. Comme par exemple dans cette affaire Hirschhorn, où je vois un artiste hystériquement moraliste et des conseillers d'Etat hystériquement impuissants. Quand il n'y a pas de vrais enjeux dans une société, touchant les choses à leur racine, il ne reste que l'hystérie.

D'origine zurichoise, francophile et parisien depuis 35 ans, comment vivez-vous aujourd'hui votre «suissitude» – si problématique pour les intellectuels et les créateurs dans les années septante et quatre-vingt?
– J'ai tout appris en France, à Paris, en 68. Tout ce que je sais, tout ce que je suis, et tous les films que j'ai fait et que je ferai encore viennent des films que j'ai vus et des livres que j'ai lus. Je suis un spectateur et un lecteur. Ma francophilie en a pris un coup avec le refus du Rimbaud, que je n'ai pas encore digéré et qui m'a laissé un goût de profonde déception et un sentiment d'injustice. C'est aussi dû au fait qu'en France, on ne prend pas vraiment en compte ma réflexion de cinéaste sur l'objet «mémoire», ainsi que mon travail sur le langage, sur le rapport en particulier entre l'image et la parole, mon système de montage, etc. Mais sans aucune amertume, vu que je continue de travailler et que je suis même au meilleur de ma forme. J'ai de plus en plus envie de faire des films, et je me sens de plus en plus sûr de moi, ce qui pour l'Alémanique que je suis a pris un sacré bout de temps!


Vous avez déclaré que «Ni olvido, ni perdón» serait votre dernier film politique. Quelles sont vos nouvelles préoccupations de cinéaste? La fiction vous a-t-elle jamais tenté?
– Je ne ferai plus de films politiques dans la perspective soixante-huitarde qui était la mienne, car ça n'intéresse plus personne. Actuellement, je travaille à un portrait sur Kafka. Je continue donc mes biographies d'écrivains et de poètes en cherchant à aller toujours plus loin sur la question du langage et du rapport entre les images et les paroles. Je poursuis aussi ma collaboration avec les Hôpitaux Universitaires de Genève, avec lesquels je viens de réaliser un film sur des jeunes femmes ayant fait des tentatives de suicide.
»La fiction avec acteurs ne m'intéresse absolument pas. Je suis un documentariste heureux, c'est mon territoire, un continent que j'essaie d'occuper à ma manière. Je n'ai ni l'ambition sociale, ni la force physique et psychique de m'emmerder avec des acteurs et des actrices! L'enjeu, dans une existence, est d'aller au bout de soi-même, de réaliser tous ses rêves, d'exploiter son potentiel et de trouver une économie qui permet tout cela, c'est-à-dire de savoir ce dont on est capable et d'aller au bout de cette capacité.
Note : Arthur Rimbaud – Une biographie (1990) et Ernesto Che Guevara, Le Journal de Bolivie (1995) sont édités par Arte Video.
Première de Trois jeunes femmes (entre la vie et la mort) (2004) au Festival Visions du Réel de Nyon, me 20 avril à 20h, salle de la Colombière, et sur TSR2 lu 25 avril à 20h25.
TSR2 diffuse di 24 avril à 19h un «Grand entretien» avec Richard Dindo mené en août 2004 par Jean Perret, directeur de Visions du Réel.



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