CHRISTOPHE KOESSLER
ISLAM - L'islamologue propose de suspendre les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort dans le monde musulman.
L'évocation de l'idée d'un moratoire sur la lapidation lors d'un débat avec l'ex-ministre français Nicolas Sarkozy avait été plutôt mal reçue en 2003. Accusé alors d'éviter de donner une position claire sur ce sujet et de «cacher son jeu», Tariq Ramadan a pourtant décidé de poursuivre son idée qu'il dit développer depuis cinq ans en collaboration avec des savants musulmans. L'islamologue lance aujourd'hui un «appel international à un moratoire sur les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort dans le monde musulman»[1]. Il souhaite par ce biais lancer un débat à l'intérieur des communautés musulmanes.
«L'appel à un moratoire a ce double avantage de faire cesser immédiatement ces pratiques au nom même de l'exigence de justice de l'islam et d'entamer une réflexion de fond sur le sens et les conditions d'application de la Charia aujourd'hui.» Tariq Ramadan se montre clairement opposé à ces pratiques. Mais pour lui, rien ne sert de «sommer» le monde musulman de les condamner sur le champ car «la réflexion et l'évolution des mentalités ne sont possibles qu'à partir de dynamiques endogènes aux sociétés».
«Mon but est de faire évoluer les mentalités dans mon univers de référence, avait expliqué M.Ramadan au Courrier en 2003[2]. Le moratoire, je peux le demander partout, en Arabie saoudite ou au Nigeria... je peux leur dire que ce châtiment est inique. Dans mon esprit, le moratoire est une étape qui doit mener à l'abolition de ces peines.»
PRESQUE JAMAIS APPLICABLE
Pour l'islamologue, trois raisons justifient l'adoption d'un moratoire. Tout d'abord, les ulémas (savants musulmans) ne sont pas d'accord entre eux sur l'interprétation à donner au contenu des textes qui se réfèrent à ces pratiques, ni sur les conditions requises et les contextes socio-politiques dans lesquels celles-ci sont «possibles». D'ailleurs, si la majorité est d'avis que les conditions exigées pour l'application de la peine de mort ou de la lapidation sont «quasiment impossibles à réunir», dans la réalité, de nombreux hommes et femmes sont châtiés, lapidés et exécutés au nom des textes et «sans que la conscience des musulmans du monde entier s'émeuve outre mesure», explique M.Ramadan.
C'est la seconde raison qui incite l'intellectuel musulman à proposer ce moratoire:«L'application de la charia est aujourd'hui instrumentalisée par des pouvoirs répressifs qui s'en prennent aux femmes, aux pauvres et à leurs opposants politiques dans un quasi vide juridique. La conscience musulmane ne peut accepter ces dénis de justice.»
LITTÉRALISME RÉDUCTEUR
Enfin, le fait qu'aujourd'hui des «pans entiers de la population musulmane, qui n'ont pas accès aux textes, réclament l'application littérale et immédiate du code pénal islamique» inquiète le chercheur. Face à la pauvreté et l'absence de perspective, nombreux seraient les musulmans tentés par une réaction conservatrice, notamment en opposition à la domination occidentale. Dans ce contexte, les condamnations unilatérales venant de l'Ouest auraient l'effet contraire à celui recherché: «Moins c'est occidental, plus c'est islamique», est devenu un raisonnement courant parmi les populations musulmanes défavorisées, selon l'islamologue.
Pour Tariq Ramadan, le moratoire permettra la reprise d'un dialogue sur ces questions et la promotion de «l'éducation des populations musulmanes».
Note : 1Le texte de l'appel devrait être disponible aujourd'hui sur le site de l'auteur: www.tariqramadan.com
2 Le Courrier du 25 novembre 2003